A Thieriot, juin
Il ne me siérait plus !
Ainsi les beaux principes, la vérité, la justice, le droit, simple affaire de convention, d'intérêt personnel ou de convenance politique.
Et il répondait au roi de Prusse lui-même, qui lui avait envoyé des pilules :
J'aurai l'honneur d'être purgé De la main royale et chérie, Qu'on vit, bravant le préjugé, Saigîier l'Autriche et la Hongrie.
Nos lecteurs pensent-ils qu'il soit possible d'être plus saltimbanque et plus lâchement flatteur ?
Cependant le cardinal Fleury venait de mourir.
Il existait entre Louis XV et Frédéric certains malentendus assez graves. La question embrouillée par la diplomatie faisait craindre des complications prochaines entre la France et l'Allemagne.
Tout à coup le comte d'Argenson, ministre de la guerre, grand ami du philosophe, déclare sérieusement à Louis XV et à madame de Ghâteauroux que c'est le cas ou jamais de mettre en avant l'ami du roi de Prusse.
On prie la duchesse de se montrer généreuse.
Mais elle assure que, toute rancune à part, il est impossible de confier ouvertement une mission politique à un homme aussi décrié que Voltaire, ajou-
tant néanmoins qu'elle se charge d'arranger la chose, si on lui permet d'agir à sa guise.
Toute latitude lui est accordée à cet égard.
Elle consent donc à recevoir le philosophe, écoute ses nouvelles protestations d*innocence au sujet de la lettre , le laisse pendant une heure s'engager sur le terrain de la flagornerie la plus vile et la plus basse, puis lui demande brusquement et sans préambule s'il veut retourner en Prusse étudier les plans de Frédéric et en dresser un rapport fidèle.
11 était difficile de lui proposer avec plus de netteté l'office d'espion.
M. de Voltaire accepte, pour donner aux races futures un témoignage éclatant de sa délicatesse d'âme.
« La favorite imagina, dit-il, de m'envoyer comme secrétaire chez ce monarque pour sonder ses intentions. Il fallait un prétexte ; je pris celui de ma querelle avec l'évêque de Mirepoix(i}. On approuva l'expédient, et j'écrivis à Frédéric que j'allais me réfugier auprès d'un roi philosophe, loin des tracasseries d'un bigot. Voms tout l'argent que je voulus pour mon voyage (2) .»
Impossible de pousser plus loin le cynisme de l'aveu.
1. Ce prélat avait contribué à faire échouer à l'Académie la candidature du philosophe.
2, Notes pour sef^v' à l'histoire de ma vie, pages 37 et 38.
Voilà bien l'homme qui écrivait dans une autre occasion :
te Mets de l'argent dans ta poche, et moque-toi du reste ! »
Sa vie tout entière a été la mise en pratique fidèle de cetta maxime, qu'il avait rapportée d'Angleterre, avec beaucoup d'autres, aussi empreintes d'ignominie et d'impudeur.
Quant à la honte et au gredinisme de son espionnage, il n'en a pas même conscience.
Le sens moral lui manque complètement à cet égard, comme pour tout le reste, et il débute résolument à La Haye dans son noble métier.
« Un envoyé du roi de Prusse, dit-il à la page 69 de ses Mémoires^ le jeune comte de Podewils, amoureux et aimé de la femme d'un des principaux membres de l'État, attrape, par les bontés de cette dame, des copies de toutes les résolutions secrètes des hautes puissances, fort mal intentionnées contre nous. J'envoie ces copies à la cour, et mon service est trèsagréable. »
Le 15 juillet 1743, il trouve moyen d'obtenir, par ses entremetteurs, « une pièce secrète, qu'aucun ministre à La Haye n'aurait pu se procurer », et qui donne l'état des troupes et des dépenses militaires de la Hollande.
Ceci est de l'espionnage de premier choix.
Beauregard était très-forfc ; mais M. do Voltaire le dépasse de cent coudées.
Il expédie la précieuse pièce au comte d'Argensou, lui certifiant que Tarmée hollandaise ne se mettra pas de sitôt en campagne, et qu'elle est toute à la discrétion des Anglais.
Le 2 août^ il annonce qu'il a fait donner à Frédéric, par voie mystérieuse et sûre, le conseil d'interdire aux Provinces-Unies le passage des munitions de guerre sur le territoire de la Prusse, et que le roi y a consenti : « preuve qu'il ne prend fait et cause ni pour l'Angleterre ni pour la République .»
Mais pourquoi l'illustre mouche n'a-t-elle pas tout de suite dirigé son vol du côté de Berlin ?
Parce que Frédéric passe des revues et fait manœuvrer ses troupes, tantôt sur un point du royaume, tantôt sur l'autre, et que M. de Voltaire l'a manqué à Spa et à Aix-la-Chapelle.
Toutefois ils se rejoignent à Berhn, le 30 août.
Si l'on est curieux de connaître le train de vie du roi de Prusse dans sa capitale, on le trouvera résumé ci-dessous fort exactement.
« Levé à cinq ou six heures du matin, le stoïcien royal, habillé et botté, donne quelques moments à la secte d'Épicure, en compagnie de quelques beaux pages.
ce Viennent ensuite les affaires.
(( A onze heures, revue, parade, et le dîner ; après quoi retraite dans son cabinet, sieste, rimes françaises jusqu'à cinq ou six heures ; puis lecture et concert, où la flûte royale joue le premier rôle. Enfin la journée se termine par le souper, dans une salle, dont le principal ornement est une priapée immonde.
(( La conversation est à l'avenant.
« Jamais de femmes, dans ce palais de potsdamie ; jamais de prêtres, dans ce repaire d'impiété.
« Puis il y avait des fêtes, des opéras, des souper^ extraordinaires, au milieu desquels l'honnête philosophe poussait sa négociation.
a Frédéric, raconte-t-il, trouvait bon que je lui parce lasse de tout, et j'entremêlais souvent des questions « sur la France et sur l'Autriche, à propos de l'Enéide a ou de Tite-Live.
« Tout cela ne se passait pas constamment à Berlin ou à Potsdam, et le Sancho diplomatique était obligé de suivre le Don Quichotte royal à travers ses États (1).
Nous n'avons pas à mener plus loin Thistoire de ce deuxième séjour en Prusse.
Il est radicalement prouvé que, sans être attaché à l'ambassade, et sans avoir l'ombre d'une lettre de
1 Tome 10', pages 393 et 894.
créance, établissant une mission décente et loyale, M. de Voltaire, largement payé par le cabinet de Versailles, espionnait son royal ami, comme il eût, le cas échéant, espionné et trahi la France, pour peu que Frédéric y eût mis le prix.
Le pape el la tragédie de Mahomet. ~ Madame veuve Denis et mademoiselle Antoinette Poisson. — Comment les faveurs pleuvent sur des gens qui ne les méritent pas. — Fin du rôle de Tartufe. — La disgrâce et les affronts.
De Tannée 1744 à l'année 1747, l'hypocrisie, digne sœur de Tespionnage, ne resta poinLjen arrière dans l'ensemble des manœuvres du philosophe.
Le souverain pontife, Benoît XIV, ne fut pas médiocrement surpris de recevoir, un beau jour, la tragédie de Mahomet (1), accompagnée d'une lettre
1. «Cette pièce avait été jouée trois fois à Paris, au mois d'août 1742. Soit jalousie, soit scrupule religieux, Crébillon, alors censeur, avait refusé son approbation. Voltaire lut sa pièce au cardinal Fleury, qui « approuva w, dit-il, qui « s'endormit m, disent les autres, « et se réveilla pour dire qu'on pouvait la jouer *. Représenté pour la première fois, le 9 août, avec la permission tacite du lieutenant de police, Mahomet fut aussitôt, raconte Voltaire, dénoncé par Desfontaines et Ronneval comme un ouvrage scandaleux et impie. La chose alla si loin, que le cardinal conseilla au poêle de retirer sa pièce. Ce conseil était un ordre, et Voltaire obéit. Mais il se fit un titre de son obéissance auprès de Fleury, dont il sollicitait l'agrément officiel pour un voyage à Berlin. Faisant de son affaire théâtrale une affaire politique, et
très-humble,— d'une lettre à genoux, qui proclamait, dans un style plein d'emphase, le « respect profond, inaltérable, et la tendresse filiale chrétienne » de l'auteur pour la personne sacrée du Père des chrétiens.
M. de Voltaire n'y allait pas de main morte.
Il protestait de la sincérité de ses sentiments religieux, de la pureté de sa foi, de la fermeté de sa soumission aux doctrines de l'Église, et de beaucoup d'autres choses, d'autant plus difficiles à croire, que le Saint-Père avait déjà des nouvelles de l'œuvre, et connaissait le mot du procureur général Joly de Fleury au lieutenant de police Marville :
« Pour avoir composé une pareille pièce, il faut être un scélérat digne du fagot, »
confondant la cause du poète avec celle du ministre, il disait à Fleury qu'il n'avait d'autres persécuteurs que ceux qui « avaient voulu troubler son heureux ministère », savoir « la cabale des couvulsionnaires, ce qu'il y a de plus abject dans le rebut du genre humain » ; c'était elle qui avait obtenu « la suppression injurieuse d'un ouvrage public, honoré de l'approbaLion de Son Éminence, et représenté devant les premiers magistrats de Paris ». (Lettre du 22 août.) Il y a plus, le 22 octobre, il se fit agent de police contre sa tragédie, imprimée, disait-il, « malgré toutes les précautions qu'on avait prises pour la dérober au public » ; et il priait Fleury de a vouloir bien que M. de Marville se chargeât de découvrir les éditeurs qui l'avaient publiée ». u Et, le 30 octobre écrivant pour le même objet à Marville lui-même, il lui dénonçait un nommé Constantin, libraire au Palais-Royal, » Tome I, pages 381 et 382.
Mahomet n'est effectivement qu'une tartuferie indigne, une scélératesse masquée, qui sape toute fondation religieuse par la base ; « mais, dit l'abbé Maynard, Benoît XIV, en homme d'esprit qu'il était, feignit de ne voir dans la tragédie que le fauœ prophète^ et il répondit à l'auteur qu'il avait lu sua bellissima tragedia con sommo piacere ; puis il se rejeta aussitôt sur Virgile, oii il cherchait des exemples pour justifier Voltaire d'une faute de quantité, qu'on l'accusait d'avoir commise dans un mauvais distique latin, à mettre au bas d'un portrait du pontife lui-même. » |
Le philosophe ne demandait rien de plus ; cela suffisait pour l'aider à développer ses manœuvres hypocrites. 1
Gomme il avait déjà précédemment obtenu par l'abbé de Ganillac, notre chargé d'affaires à Rome, quelques médailles bénites à l'effigie du souverain pontife, il montra partout ces médailles et la lettre, et chargea ses amis de crier sur les toits qu'il était «un excellent catholique, béni et aimé du Pape », ajoutant avec une audace imperturbable :
« Il est bon que les persécuteurs des gens de bien sachent que je suis couvert contre eux de l'étole du vicaire de Dieu. »
Le 13 mai 1745, il écrivait à l'abbé de Valori :
« Je suis fort joliment avec Sa Sainteté. C'est à
178 vOLTAir.E,
présent aux dévots à me demander protection pour ce
monde et pour l'autre. »
Et, le 10 août au comte d'Argenson :
« Vous devriez bien dire au roi très-chrétien, combien je suis un sujet très-chrétien (1) .»
Car il trouvait qu'on ne se pressait guère à la cour de France de reconnaître les services éminents qu'il avait rendus.
D'Argenson venait, il est vrai, de lui donner un coup d'épaule et de le pousser définitivement au fauteuil académique ; mais Voltaire attendait mieux, et son honorable mission prussienne ne lui semblait pas suffisamment payée.
Madame Denis, son excellente nièce, partageait cette opinion.
Elle était veuve alors, entièrement libre, et prête à tout, sans restriction, pour attirer la faveur royale sur son digne oncle.
Comme on va le v.oir, une chance particulière lui vint en aide.
Dans sa jeunesse, elle avait eu pour amie, et pour complice dans un certain nombre d'équipées amoureuses, la fille du boucher des Invalides, mademoiselle Antoinette Poisson, que le neveu d'un fermier
1. Le 5 octobre, il couronnait ces assertions mensongères et sacrilèges par une seconde lettre à Benoît XIV, où il lui disait qu'il n'avait « jamais cru si fermement à son infaillibilité ».
SES HONTES, SES CRÎxMES, SES OEUVRES. 179
général, Lenormand d'Étiolés, eut l'imprudence d'épouser uniquement pour sa beauté, sans prendre des informations bien précises sur les faits et gestes antérieurs de la jeune personne.
Introduite à la cour, madame d'Étiolés joua si bien de la prunelle et fit manœuvrer si habilement toutes se& grâces féminines, que Louis XV lui donna la succession immédiate de cette pauvre Ghâteauroux, qui venait de mourir.
Antoinette Poisson quitta son mari, soupçonné, à tort ou à raison, d'être un autre Montespan ; puis on la créa marquise de Pompadour et dame du palais de la reine, avec une modeste pension de deux cent mille livres.
Voilà madame Denis dans le ravissement.
Cette bonne Antoinette n'est pas fière. Elle n'a pas oublié, d'ailleurs, que la compagne de sa jeunesse a certains petits secrets par devers elle, qu'il est inutile de laisser divulguer, au début d'une carrière de favorite, et avant qu'on soit bien assise dans cet honorable emploi.
Madame veuve Denis reçoit donc bon accueil de la nouvelle maîtresse royale.
Presque aussitôt « Vénus-Newton », fort intrigante
elle-même, et peu scrupuleuse sur le choix des
moyens, se décide à l'accompagner au château d'É-
tioies.
L'une y i^rône les mérites incontestables de son oncle ; l'autre y exalte le génie sublime de son amant, et Voltaire, alléché par des espérances, qu'il a caressées trop longtemps sans résultat, pour ne pas saisir avec empressement l'occasion de les changer en réalités, y fait, un beau jour, à leur suite, une entrée triomphale .
Cet ennemi des rois et des trônes passe toute une saison chez la maîtresse en titre, lui prodiguant les adulations et les hommages, la flagornant sur tous les rhythmes (1), célébrant en vers pompeux la gloire du héros de Fontenoy, et rimant des quatrains dans le goût de c«lui-ci :
i. Vingt-cinq ans plus tard, ce philosophe proxénète, ce poëte d'alcôve, se montrera plus lâchement flatteur encore envers laDu- Barry. Cette autre prostituée royale ayant donné commission au musicien Laborde de baiser sur les deux joues le patriarche de Ferney, Voltaire se hâta de répondre :
Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie ! Quel passeport vous daignez m'envoyer !
Deux ! c'est trop d'un, adorable Égérie : Je serais mort de plaisir au premier.
« M. de Laborde m'a montré votre portrait, Madame. Ne vous fâchez pas si j'ai pris la liberté de lui rendre les deux baisers, o
Vous ne pouvez empêcher cet hommage, Faible tribut de quiconque a des yeux.
C'est aux mortels d'adorer votre image.
L'original était fait pour les dieux.
Imbécillité, fadeur, idolâtrie bête, rien n'y manque : ce sont des vers de mirliton.
SES HONTES, SES CRIMFuS, SES OEUVRES. 181
11 sut aimer, il sut combattre ; Il envoie, en ce beau séjour, • Un brevet digne d'Henri IV, Signé : Louis, Mars et l'Amour.
Ce brevet, — proli puclor I — est celui d'historiographe de France, accordé à l'ignoble auteur de la Pucelle^ avec une pension de deux mille livres.
Là ne se bornent pas les marques de bonté de la favorite et les preuves de sa toute-puissance.
Voltaire vient de publier le Poëme de Fontenoy et de donner à Versailles le Temple de la gloire ^ où le roi figure avec un rayonnement exceptionnel. Aussitôt la Pompadour fait nommer le poëte courtism gentilhomme de la chambre (1), — rien que cela ! —
1. Quelques biographes pensent que cette faveur fut accordée à Voltaire après l'opéra de la Princesse de Navarre, et en donnent pour raison le sixain que voici :
Mon Henri IV et ma Zaïre,
Et mon Américaine Alzïre Ne m'ont valu jamais un seul regard du roi ; J'avais mille ennemis avec très-peu de gloire : Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi
Pour une farce de la foire.
Or, le Temple est aussi digne que la Princesse d'être appelé farce de la foire, a Seulement il est bon de noter, dit l'abbé Maynard, que cette comédie-ballet mit pour la première fois en relation Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. A la prière de Richelieu, l'auteur avait réduit la pièce en un acte, sous le titre de Fêles de Ramire, et l'on demandait quelques changements soit dans les paroles soit dans la musique. Voltaire et Rameau étant alors occupés au Temple^ le duc s'adressa à Jean-Jacques, à la
soixante mille livres d'un seul coup dans la poche du célèbre espion.
Toutefois cette gentilhommerie ne lui rapporta par le fait que trente mille livres, parce qu'il obtint de la vendre à moitié prix (1), à condition qu'il en garderait le titre, les privilèges et les honneurs.
Confirmant à sa manière la moralité de la chose, le philosophe nous dit :
« Pour faire fortune à Versailles et tout obtenir, il vaut mieux glisser quatre mots à l'oreille de la maîtresse du roi, que de publier cent ouvrages (2) .» Surtout des ouvrages comme les siens.
Dans ce qui précède, le lecteur ne trouve certes pas une apologie de la cour de Louis XV : seulement il peut voir comment un champignon vénéneux pousse et grandit sur du fumier.
Ainsi voilà le poëte mouchard membre de TAcadémie, historiographe de France et gentilhomme. Cela suffit bien pour l'heure, et l'hypocrisie devient par trop gênante.
Revenons à l'irréligion, à l'impudicité, au blasphème, à la fange !
fois poote et musicien. Le 11 décembre 1745, Rousseau demanda humblement k Voltaire la permission de toucher à son ouvrage et, le 15, Voltaire lui donna gracieusement carte blanche. » Tome I, note de la page 104.