‹ VoltaireChapitre 33 sur 48 · Œuvres, tome XL, page 8t · texte numérisé non relu

Œuvres, tome XL, page 8t

M. de Voltaire éprouve^ le besoin de rentrer en plein dans son élément.

Poésies lubriques, contes obscènes, romans impies et licencieux dormaient en portefeuille : il les en tire^ il les jette au public, il empoisonne la France.

Le poëme de la Pucelle, qui jusqu'alors n'a fait que courir chaut par chant, sort tout entier des imprimeries clandestines, et l'on trouve des colporteurs qui, pour le répandre, bravent la vindicte des lois. Puis viennent la Vision de Babouc ou le Monde comme il va, le Crocheteur borgne, Cosi-Sancta, Micromegas (imitation de Gulliver), Scarmentado, Zadig ou la Destinée, etc.

Autant de tableaux abjects, qui présentent les institutions politiques et religieuses sous les plus horribles et les plus révoltantes couleurs ; autant de thèses fatalistes ^ qui nient la Providence (1), foulent aux pieds la morale, et outragent la vertu, pour mieux exalter le vice.

Le scandale est immense. De toutes parts les plaintes éclatent.

Voltaire a beau recourir à son éternel système de

1. La Providence, iU'altaquait partout et sans cesse. Dix ans plus tard, en 1755, à propos du tremblement de terre de Lisbonne, il épouvanta l'Europe par l'énormité de ses blasphèmes et par sa rage contre Dieu,

nier la paternité de ses œuvres (1) ; elles sont reconnues à la touche.

On arrive aisément à le convaincre d'imposture, et l'on insinue à Louis XV que, décemment, il ne peut pas couvrir de son manteau royal les nouvelles turpitudes anonymes du philosophe.

Quelques observations du même genre sont présentées à la favorite, qui essaye encore de défendre l'oncle de son amie de jeunesse.

Mais, comme on lui affirme que cette persistance va déplaire au roi, elle fait une prompte volte-face, trouve touf'à coup que madame Denis lui mange trop familièrement dans la main, et que l'oncle se livre à des privautés blessantes (2). Elle commence par battre froid à Tune comme à Tautre, et ne tarde pas à leur fermer la porte au nez.

Voltaire lui écrit bassement lettres sur lettres.

1. or Je serais irès-fâché, écrit-il le 10 octobre 1748, àd'Argenlal, de passer pour l'auteur de Zadig, qu'on veut décrier par les imputations les plus odieuses, et qu'on accuse de contenir des dogmes téméraires contre notre sainte religion. » Il essayait de revenir encore à l'hypocrisie. Jamais caractère d'homme ne fut plus vil et plus lâche.

2. Un jour qu'il assistait à son dîner et qu'elle mangeait une caille, qu'elle trouvait grassouillette, il s'approcha d'elle, et lui dit assez haut pour être entendu :

Grassouillette, entre nous, me semble un peu caillette ; Je vous le dis tout bas, belle Pompadourette.

Les courtisans taxèrent le propos d'impertinence, et ce fut le signal de la disgrâce.

SES HONTES, SES CRniES, SES OEUVRES. 185

La Pompadour ne répond pas, ou répond de manière à lui enlever tout espoir.

C'est un affront très-positif.

Il en recevra bien d'autres, et de plus complets et de mieux mérités, ne fût-ce que celui dont le gratifia, peu de temps après, Stanislas de Lorraine.

Plein de finesse dans sa bonhomie, l'ancien roi de Pologne se donna le plaisir d'attirer le philosophe à Lunéville (1), pour lui dire à brûle-pourpoint, bien en face, et devant toute la cour assemblée :

~ Je vous déclare, Monsieur, que j'ai en profonde horreur les écrivains impies, et que dix-huit siècles me semblent une confirmation suffisante de la vérité catholique.

Là-dessus, il lui tourna le dos, sans attendre la réponse.

Madame du Ghâtelet, enceinte et presque à terme, avait suivi son vieil amant au château de Lunéville : elle accoucha de colère, après avoir entendu la profession de foi de Stanislas, et mourut, le surlendemain, à la suite d'un violent accès de fièvre.

1. Avant de se rendre à la cour de Lorraine, Voltaire et sa compagne avaient été reçus à Ânet et à Sceaux, chez la duchesse du Maine, puis à Fontainebleau, oiî madame du Çhâtelet perdit au jeu, comme on l'a vu précédemment, la somme de quatre-vingt mille livres. Voltaire, dont elle avait vidé la bourse, était furieux. « — Ne voyez-vous pas, lui dit-il à demi-voix, que vous jouez avec des fripons ? » On entendit le propos, et ils furent obligés de prendre précipitamment la fuite.

Suite d'une anecdote racontée plus haut. — Le marquis Dandin. -- Bonne réponse de Piron. — Un naot impossible à commenter. — Moyen de chasser un philosophe. —Vols dans la bibliothèque de Senones. — Trop de monde à la table du roi. — Voltaire en chemise et en fureur.

« Quand on veut connaître à fond le dix-huitièmli siècle, dit l'abbé Maynard, il faut se faire un tempérament à digérer les crudités les plus grossières ; au trement on ne saurait pas tout ce que valent les père et les mères de l'Église philosophique (1) .»

Nous sommes donc obligé de reprendre ici l'histoire des infidélités de la <l céleste amante » , au point où M. Arsène Houssaye en est resté plus haut, c'est-àdire lorsque Voltaire, qui vient de surprendre madame du Ghâtelet en conversation criminelle avec le chantre des Saisons j la maltraite et l'accable de reproches.

« Elle se laisse battre, la fière marquise ; elle répond en anglais, aux injures et aux coups du philosophe, par de petits noms d'amitié fort tendres (l'amoureux

i. Tome I, page 455.

de cinquante cinq ans s'attendrit) ; elle pleure (Voltaire pleure lui-même) ; elle essaye timidement quelques excuses...

fl — Quoi ! Madame, après ce que j'ai vu I s'écrie-t- 11 (la jalousie se réveille et menace de congédier l'émotion). Santé, fortune, pour vous j'ai tout sacrifié, et ma récompense est le parjure, et vous me trompez indignement !

a — Non, répond Emilie, je vous aime toujours... Mais vous vousplaignez d'être malade et de n'en pouvoir plus. Or vous connaissez mon tempérament qui exige ce que le vôtre me refuse. Au lieu de vous fâcher contre moi, vous devriez me remercier de ménager votre santé et defvous donner pour suppléant un de vos amis...

« Voltaire trouve l'argument irréfutable.

« Il s'apaise tout à fait et répond :

« — Soit, vous n'avez jamais tort ; mais au moins que je ne le voie plus ! »

Et tout à l'heure il va dire à Saint-Lambert, lorsque celui-ci, prévenu par la marquise, viendra réclamer à son tour l'indulgence philosophique :

a — Une autre fois, je vous en prie, mettez le verrou ! »

Il y a des historiens, comme M. Arsène Houssaye, qui se pâment d'admiration devant une conduite de ce genre.

SES HONTES, SES GiUiMES, SES OEUVRES. 189

Nous ne discuterons pas avec eux.

Ce serait offenser le libertinage lui-même, dans le peu qu'il conserve de délicatesse et de pudeur.

Mais attendez, nous ne sommes pas au bout de cette immonde histoire.

« La dame s'aperçoit bientôt des suites de ses intimités avec Saint- Lambert ; la tristesse et l'effroi s'emparent de son esprit. Elle a quarante-trois ans, et il y en a quinze qu'elle a cessé tout rapport avec son époux; elle redoute à la fois le marquis et les dangers d'une couche à cet âge.

« Position critique et difficile. A quoi se résoudre?

« On prévient Saint-Lambert, qui accourt à Girey. Le trio tient conseil et délibère au milieu de plaisanteries cyniques.

a A qui imputer Tenfant ?

« — Eh ! dit Voltaire, nous le mettrons au nombre des œuvres mêlées de madame du Ghâtelet.

« Le plus prudent était de le mettre au compte du mari, en lui laissant le bénéflce de l'axiome de droit: Ispater est quem nuptiœ demonstrant.

« Mais comment lui faire accepter une telle paternité?

« Il était alors à Dijon.

« La marquise l'invite à venir, sous prétexte d'affaires et de fonds à prendre pour la campagne prochaine, dans laquelle il doit avoir un commandement supérieur que sa femme lui a obtenu.

« Amadoué déjà par ces marques de tendresse conjugale, il s'empresse d'accourir, et il est reçu avec des transports hypocrites. On lui donne des fêtes, on lui joue la comédie.

« On le fait surtout bien souper.

« Un soir, Madame paraît à table, dans une toilette agaçante, et s'arme de ses plus irrésistibles provocations.

(( Piqué au jeu et excité par le vin, le marquis veut ramasser le mouchoir qu'on semble lui jeter. La dame lui oppose une feinte pudeur. Il s'enflamme davantage et tient à vaincre en présence de Voltaire et de Saint-Lambert, qui suivent la scène d'un regard et d'un sourire lubriques.

« Enfin madame cède peu à peu.

<( Le marquis se croit de plus en plus rajeuni de vingt ans : bref, ils se remarient.

« Trois semaines plus tard, la marquise annonce à l'époux son prétendu succès, et celui-ci en pleure d'orgueil et de tendresse. De partout il reçoit des compliments et se vante lui-même partout.

«Quels ignobles Tartufes? Quel sot marquis Dandin (l) ! »

Tout ceci se passait au mois de février 1749.

On prend le chemin de Paris presque aussitôt, sur

Page 1