‹ VoltaireChapitre 36 sur 48 · Œuvres, tome XL, page · texte numérisé non relu

Œuvres, tome XL, page

« Le bon roi Stanislas vint dans ma chambre me consoler et pleurer avec moi. Il voulut me retenir ; je ne pouvais plus supporter Lunéville, et je retournai à Paris. »

Or il ne dit rien de semblable dans ses lettres du temps, où il n'eût pas manqué de faire montre de la sympathie royale.

Nous ne devons ajouter foi qu'au récit de l'abbé Proyart, auteur d'une Vie de Stanislas très-estimée. Il raconte que les domestiques du palais, sûrs de ne pas être désapprouvés du prince, refusèrent au philosophe, pour le chasser plus vite, chandelle et bois, pain et vin.

Par conséquent, nécessité absolue de déguerpir.

Voltaire donne l'ordre à Longchamp, son valet de chambre, de boucler les malles.

Où aller ?

Cette chère madame Denis attend le philosophe à Paris, dans l'hôtel de la rue Traversière; mais la confusion de leur disgrâce persistante est encore trop vive, et il craint, d'ailleurs, quelque piège du procureur général, au sujet des exemplaires complets de la Puœlle, qu'on l'accuse d'avoir encouragés et autorisés.

Dom Galmet, quelque temps auparavant, lui avait offert, pour trois semaines ou un mois, une retraite fort agréable à la riche abbaye de Senones.

Mais Voltaire a payé l'hospitalité de l'illustre moine

par deux actions abominables, qu'il est impossible à celui-ci de pardonner.

Continuant son rôle de fausse conversion, le philosophe a d'abord supplié en grâce Dom Calme t de lui faire dresser par ses moines, une liste des objections principales que les incrédules des différents siècles ont soulevées contre le christianisme, avec la réfutation en regard, pour détruire, disait-il, tout ce qui pouvait lui rester dans l'esprit de ses anciennes erreurs, et le misérable s'était empressé de publier toutes ces objections, présentées avec autant de malice que possible, sans y accoler la réponse.

Le poison sans l'antidote, la peste sans le remède.

Quant au second fait, c'est un acte de bandit pur et simple, un vol caractérisé.

Travaillant dans la bibliothèque de Senones, ouverte sur une rue du bourg, Voltaire faisait un choix des éditions les plus précieuses et de tous les manuscrits à sa convenance, il les passait à un affldé posté sous la fenêtre, à la tombée delà nuit, et l'on en remplissait des caisses qui s'expédiaient en lieu sûr.

Ce tour d'escroc, digne des galères, avait eu des témoins. Malheureusement ils n'osèrent ouvrir la bouche qu'après le départ du philosophe.

Dom Calmet indigné réclama les éditions absentes.

Voltaire nia cet acte de rapine avec son effronterie

infernale, garda les volumes, et ferma l'oreille par la suite à toutes les demandes de restitution. Une pouvait donc pas retourner à Senones (1).

1. Nos renseignements sur cet acte odieux sont d'une parfaite authenticité, et nous connaissions de longue date l'histoire de Voltaire-voleur, qui vient ici prendre place à côté de celle de Voltaire-négrier et de Voltaire-espion. Seulement, comme elle est inédite, nous avons tenu à la confirmer d'une manière exceptionnelle. Voici la lettre qu'on nous adresse :

« Nancy, 15 juillet 1876.

« Le fait que je t'ai raconté autrefois, mon cher ami, a eu lieu lors de la visite de Voltaire au savant Dom Calmet. C'était à l'époque de la Fête-Dieu. Le philosophe hypocrite avait suivi le Saint-Sacrement, derrière le dais, un cierge à la main, et il avait obtenu du bon abbé la permission de travailler à la bibliothèque, si riche, de l'abbaye. Le bâtiment, qui existe encore en sa forme primitive (sauf les planchers et les cloisons qu'on y posa pour avoir plusieurs salles), est vaste, élevé, et ressemble à une nef d'église. Cette bibliothèque était garnie de livres et de manuscrits du haut en bas. Tout à l'enlour, aux deux tiers de la hauteur totale, régnait une tribune, d'où l'on pouvait atteindre facilement les objets haut placés. Là surtout se trouvaient les livres précieux, et les fenêtres, très-grandes, s'ouvraient, sur la tribune même, par des vasistas, afin d'aérer la bibliothèque. Ce fut par ces vasistas que l'honnête philosophe jeta les volumes et les manuscrits qui excitaient sa convoitise à un compère aposté ad hoc. Je tiens ce récit du vénérable M.Maurice, mon voisin, curé de Saint- Jean du Mont, décédé en 1869, à l'âge de quatre-vingts ans. Il avait été l'élève, puis le vicaire, puis le successeur de Dom Lombard, avant-dernier abbé de Senones. Revenu au pays après l'émigration avec quatre de ses religieux, il fut placé par l'évêque de Nancy à la cure de Saint-Jean, dans le voisinage de son ancien monastère, qu'il espérait relever un jour. Tu vois que mon témoin a été instruit à bonne source et mérite toute confiance.

a A. MiNEL,

« Ancien curé de Senones. »

Frédéric l'appelle bien en Prusse, mais il n'entend y aller qu'à bon escient, et après avoir réglé toutes les conditions pécuniaires et honorifiques de son séjour.

Donc il se décide à prendre le chemin du château de Girey, non pour consoler lie marquis, mais pour reprendre tous les meubles, tableaux, livres ou statues, qu'il prétend avoir payés de sa bourse.

La chose faite, et rassuré par une lettre de Richelieu qui lui affirme qu'on ne songe plus à le poursuivre, il regagne Paris à petites journées, et tombe dans les bras de sa tendre nièce qui s'applique à remplacer, sous tous les rapports, la mathématicienne défunte.

Il y eut, à cette époque, avec la Pompadour, une sorte de raccommodement plâtré qui ne dura guère que le temps juste de dédier Tancrède à la déesse de Versailles.

Un instant le roi lui-même parut faiblir, mais il fut révolté de l'orgueil incommensurable et de la folle ambition de Voltaire. Le voleur de l'abbaye s'appliquait, non-seulement à regagner tout le terrain

Nous signalons ce fait du vol de livres à l'abbé Maynard pour une seconde édition de son œuvre, car il ne mentionne que celui qui est relatif aux objeclions. De plus, nous croyons pouvoir lui affirmer que la visite de Voltaire à Dom Galmet eut lieu en 1750 et non en 1754.

perdu, mais encore à obtenir de nouvelles et plus éclatantes faveurs.

On le souffle ta par un refus très-net et très-catégorique.

« — J'ai aussi bien traité ce monsieur, disait le roi, que Louis XIV a traité Racine et Boileau : je lui ai donné une charge de gentilhomme ordinaire et des pensions. Ce n'est pas ma faute s'il fait des sottises, s'il a la prétention d'être chambellan, d'avoir une croix et de souper à ma table. Ce n'est pas la mode en France, où il y a un peu plus de beaux esprits et de grands seigneurs qu'en Prusse. Gomment ferais-je pour les réunir tous ?

« Et il compta sur ses doigts :

« — Maupertuis, Fontenelle, Lamotte, Voltaire, Piron, Destouches, Montesquieu, le cardinal de Pclignac...

« — Votre Majesté oublie, lui dit- on, Dalembert et Glairaut.

« — Et Crébillon, reprit-il, et La Chaussée...

« — Et Crébillon fils, dit quelqu'un. Il doit être plus aimable que son père. Pais il y a encore l'abbé Prévost, l'abbé d'Olivet...

(( — Parbleu ! fit Louis XV, et encore d'autres... Et tout cela, depuis vingt-cinq ans, aurait dîné ou soupe avec moi ?... Grand merci ! (1) »

Page 1