Mémoires, tome I, page? 374 et suiv
' « — Je serai fort aise, écrit-il, que madame Denis vous accompagne; mais je ne la demande pas. »
« — Voyez- vous cette lésinerie dans un roi ! disait Voltaire à Marmontel. Il a des tonnes d'or, et il ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir madame Denis à Berlin. Il les donnera, ou moimême je n'irai point. »
Mais, s'il était avare et rapace, on peut dire qu'il était plus orgueilleux encore.
Un incident bizarre changea brusquement sa détermination (1).
Il y avait alors, sur le pavé de Paris, un homme de lettres de cinquième ordre, appelé Baculard d'Arnaud, très-habile à remplacer par l'intrigue ce qui lui manquait du côté du talent. Ce Baculard ayant autrefois travaillé pour Voltaire, celui-ci, toujours disposé à payer en monnaie de singe, l'avait laissé besoigneux et mécontent.
Voyant, un matin, Marmontel et Thieriot entrer dans sa chambre, le philosophe, qui travaillait dans son lit, comme il en eut constamment l'habitude, leur cria :
— Bonjour !... Quelles nouvelles?
— Oh ! très- curieuses, et qui vous feront grand
1. Marmontel soupçonne Frédéric d'avoir provoqué cet incident. Le roi de Prusse, en effet, connaissait son homme : il trouva moyen de lui donner un coup d'éperon.
plaisir, répond Thieriot avec son sourire sardonique et son nazillement de capucin enrtiumé.
— Eh ! quoi donc ?
— Arnaud Baculard est à Potsdam, où le roi l'a reçu à bras ouverts.
— ;A bras ouverts !
— Oui, et Arnaud lui a présenté une épître...
— Bien boursouflée et bien maussade !
— Point du tout, fort belle, et si belle que le roi y a répondu par une autre épître.
— Le roi de Prusse une épître à Arnaud ! vous vous moquez, ou on s'est moqué de vous.
— Je ne sais si on s'est moqué de moi, mais je ne me moque point, et la preuve, c'est que voilà les deux épîtres.
— Donnez vite, que je lise ces chefs-d'œuvre. Il prend l'épître d'Arnaud.
— Quelle fadeur ! quelle platitude ! quelle bassesse !
Il passe à l'épître royale, lisant en silence et d'un air de pitié, quand il arrive tout à coup à ce passage :
Voltaire est à son couchant, Vous êtes à votre aurore.
— Hein ? s'écrie-t-il, en sautant hors du lit et en bondissant de fureur, « Voltaire à son couchant, Ba-
culard à sou aurore ! » Et c'est uu roi qui a écrit cette sottise monstrueuse ?... Ah ! qu'il se mêle de régner !
Marmontel et Thieriot ont peine à ne pas éclater de rire, le voyant en chemise, gambadant de colère, et apostrophant son ami Frédéric en dépit de la distance qui le sépare de lui.
— C'est absurde!... Vous n'avez pas le sens commun, sire !... J'irai, oui j'irai vous apprendre à vous connaître en hommes !
Et voilà comment M. de Voltaire partit pour la Prusse, sans madame Denis, pestant et jurant contre Baculard, qui l'empêchait de mettre vingt mille francs de plus en poche.