‹ VoltaireChapitre 39 sur 48 · XV[I · texte numérisé non relu

XV[I

Avant le départ. — « Réception du philosophe à Gompiègne. — Un valet de chambre qui l'échappe belle. — Le musicien Greffe, le flagrant délit. — En Prusse. — Faveur royale peu solide. — Querelles et brouilles. — M. de Voltaire se sauve.— Quatrième bastonnade.

Il peste furieusement aussi contre la maîtresse royale, dans Tesprit de laquelle il semble perdu san^ retour.

Ou celle-ci a eu connaissance de quelque méchanceté politique de l'oncle ; ou elle sait, par des rapports de police, que la langue de la nièce s'exerce démesurément sur le compte de l'ex-demoiselle Poisson.

Le devoir du philosophe, avant de quitter la France, était de demander l'assentiment du roi.

Comme la cour se trouvait alors à Gompiègne, il s'y rend, après avoir prévenu d'Argenson.

Qui sait ? Le vent de la faveur est capricieux et tourne souvent à l'improviste. Peut-être le roi consentira-t-il à donner à M. de Voltaire une décoration quelconque, ou un titre officiel auprès du gouvernement prussien ?

Vaines espérances !

La Pompadonr reçoit fort mal sou ancien hôte d'Étiolés, et quand il se présente devant Louis XV, le monarque lui tourne les talons, et dit à ceux qui l'environnent :

— Il s'en va. Bon voyage ! Ce sera un fou de moins dans mon royaume.

Affront plus sanglant encore que l'affront de Lunéville, et tout aussi juste.

Car nous sommes loin de partager l'opinion de ceux qui reprochent à Louis XV « de n'avoir pas profité des aptitudes courtisanesques de l'homme, de la flexibilité de ses courbettes, de l'abondance intarissable de ses flatteries, de sa démangeaison d'honneurs et d'un rôle officiel », pour l'empêcher d'écrire et pour briser sa plume.

L'eût-on brisée d'abord? Gela nous paraît problématique.

Il y a déjà bien assez de mentions flétrissantes sur la mémoire de Louis XV, sans y joindre encore celle d'an abus de munificence envers l'auteur de tant d'écrits scandaleux qui couraient le monde.

Donner à Voltaire une position dans l'État, lui confier une charge diplomatique, pensionner et décorer le monstrueux diffamateur de Jeanne d'Arc, eût été pour un roi ;de France le comble de l'ignominie et d j l'opprobre.

Nous croyons, au contraire, qu'il sera beaucoup pardonné à Louis XV pour n'avoir pas achevé de blesser à ce point la conscience publique et la dignité royale.

Transporté de rage, le philosophe rentre à Paris, et s'empresse d'écrire à la favorite une lettre, où il la « traite comme une négresse et comme la dernière des créatures » .

Ce sont les termes dont il se sert pour nous apprendre ce bel exploit.

« Mais il veut se venger sans s'exposer lui-même aux représailles de la Pompadour. En conséquence, il fait copier sa lettre par Longchamp, et lui demande de la signer.

« Bien qu'il en ignore la destination, le valet de chambre refuse.

a — Je n'ai pas besoin avec moi, dit l'impérieux maître, de gens qui ne font, pas ma volonté !

« Poussé par la menace, Longchamp signe ; mais il cherche à se procurer l'original, que Voltaire, après l'avoir tortillé longtemps, vient de jeter au feu.

« La précieuse minute est heureusement tombée sur une bûche, d'où elle a roulé dans un coin de l'âtre.

« Feignant de raccommoder le feu, Longchamp peut l'en retirer, et la serre soigneusement.

206 YOLTAÎRE,

(( Bien lui en prit.

« Six semaiens après, il est mandé par d'Argenson, qui lui présente la lettre et lui demande s'il en connaît l'écriture :

« — L'écriture est de moi, répond le valet secrétaire.

« — A quelle occasion et à qui cette lettre a-t-elle été adressée?

a — Je l'ignore absolument, Monseigneur.

c( En effet, son maître a fait écrire l'adresse d'une autie main.

« D'Argenson exige des preuves. Longchamp va chercher l'original, et le lui apporte. A la vue de récriture, qu'il reconnaît tout de suite, le ministre dit au valet de chambre :

« — Vous êtes bien heureux ; car, à défaut de cette pièce, je vous faisais enfermer pour toute votre vie. Allez, et prenez garde de recommencer (1)! »

On se demande si M. de Voltaire, dans l'hypothèse où son malheureux domestique eût été condamné à un cachot perpétuel, se fût dénoncé pour aller prendre sa place.

Assurément non.

Joignez donc celte belle histoire à celle de Jore, et décidez si des actes semblables, commis avec prémé-

1. Tome I, pages 495 et 496. — Ami de Voltaire, d'Argenson supprima l'autographe, et l'on n'entendit plus parler de rien.

ditation et prouvés péremptoirement, sont des légèretés ou des crimes.

Après ^e départ du philosophe, la garde de sa maison resta confiée à madame Denis et à Longchamp.

Si la marquise défunte s'était montrée volage et libertine, M. de Voltaire avait pu enregistrer aussi tout d*abord, du côté de la remplaçante, certaines trahisons de haute volée. L'aimable nièce attirait à l'hôtel de la rue Traversière, entre autres personnages suspects, un musicien allemand nommé Greff, sorte d'hercule, avec lequel son oncle la surprit flagrante delicto.

Grande colère, puis généreux et magnanime pardon, comme toujours, — la coupable ayant promis, d'ailleurs, pour montrer qu'elle ne tenait plus à son colosse, d'accompagner Voltaire à Berlin.

Or les mesures économiques du roi de Prusse ayant dérangé la combinaison, l'oncle aime mieux s'en aller seul, avec la presque certitude que sa nièce va reprendre Greffa l'instant mxême, que d'entretenir # la dame à grands frais dans une cour étrangère, où une vertu si mal assise aurait eu, comme partout et plus que partout, de fréquentes occasions desombrer.

Avant de partir. Voltaire dit même à son valet de chambre, en jouant impudiquement sur les mots, selon son habitude :

— Si elle continue de se faire greffer eu mon absence^ ferme l'oeil, et garde-toi de m'en rien écrire.

On est philosophe, ou on ne l'est pas (1).

Il oublie donc ces légers chagrins domestiques, arrive en Prusse et s'enivre de l'accueil qui lui est fait par le roi.

Frédéric lui assure vingt mille livres de pension annuelle, avec le cordon de l'ordre du Mérite et la clé d*or de chambellan.

Bien plus, comme s'il en était au repentir d'avoir pu refuser quelque chose à Voltaire, il lui promet pour madame Denis quatre mille livres de pension viagère, si elle consent à rejoindre son oncle à Berlin.

Mais, comme c'était prévu, Greff a reconquis ses droits et son empire.

Soit qu'il use de mensonge pour détourner la dame d'accepter l'ofTre, soit qu'en sa qualité d'Allemand il ait eu occasion d'étudier quelque part le caractère du roi de Prusse, il dit pis que pendre de Frédériiî, annonce qu'il ne serait pas étonné que ce prince, un jour ou l'autre, fît a mourir de chagrin ce pauvre M. de Voltaire », et madame Denis répète le propos à son oncle.

1. '«De quelque côté qu"on se tourne, dit l'abbé Maynard, dans celte histoire de Voltaire et des siens, on patauge toujours dans une bouc infecte. » Tome II, page 44.

Hercule veut garder Omphale ; on mène trèsjoyeuse vie rue Traversiére, tout est pour le mieux.

Donc madame Denis refuse.

Or la bizarrerie de la chose, c'est que les circonstances donnent presque aussitôt raison à G-reff, non que Frédéric ait péché contre, les lois hospitalières ou eût fait preuve d'un génie taquin ou d'une nature despote ; mais parce que son hôte soulève des querelles à tout propos, et que, possédé plus que jamais du démon de l'avarice, il vient de se jeter dans nous ne savons quelle sale intrigue, au sujet de diamants et de billets de la banque de Saxe, avec un Juif du nom d'Abraham Hirschell.

L'aventure se commente dans tout Berlin.

11 y a scandale et procès : le roi se fâche, moins à propos de l'affaire en elle-même qu'à cause du bruit.

Toutefois il s'arrange pour que le Juif ait tort auprès des juges.

Mais il sermonne rudement le philosophe, et même il est difficile de s'expliquer comment un individu aussi orgueilleux que Voltaire ait pu, sans rupture immédiate^ accepter des camouflets du genre de ceux-ci :

« J'avais cru qu'un homme de votre âge venait ici pour se réfugier comme dans un port tranquille. . . Vous avez la plus vilaine affaire du monde avec ce

Juif, et vous avez fait un train affreux dans toute la ville... Pour moi, j'ai conservé la paix dans ma maison jusqu'à votre arrivée, et je vous avertis que, si vous avez la passion d'intriguer et de cabaler, vous vous êtes fort mal adressé. »

Puis il lui rappelle en bloc d'anciens griefs.

« Voltaire a provoqué l'expulsion d'Arnaud-Baculard ; il a empêché le roi de prendre Fréron pour correspondant ; il s'est entremis dans les débats conjugaux de madame de Bentiuck (i); il est allé chez le ministre de Russie parler d'affaires dont il n'avait point à se mêler, etc. »

Somme toute, Frédéric lui permet de reparaître en sa présence, et termine ainsi sa lettre:

<( J'espère que vous n'aurez plus de querelle ni avec le vieux ni avec le 7iouveau testament (Sa Majesté s'apaise comme on le voit, et raille avec beaucoup de tact). Ces sortes de compromis sont flétrissants (mieux vaut se compromettre avec des pages), et les talents du plus bel esprit de France ne couvriraient pas les taches que cette conduite imprimerait à la longue à votre réputation. Un libraire Jore, un violon de l'Opéra (2), un Juif joaillier, ce sont en vérité des

Page 1