‹ VoltaireChapitre 41 sur 48 · février · texte numérisé non relu

février

Ajoutez à la queue l'une de l'autre vingt ou trente aventures semblables à celle que M. de Voltaire eut avec le joaillier juif, plus embrouillées encore, plus indéchiffrables, plus entachées de coquinerie, de passion haineuse et d'orgueil extravagant, vous aurez rhistoire complète de son séjour en Prusse.

Des querelles sans fin ni trêve avec Maupertuis, avec La Beaumelle, avec Kœnig ; une rage de pamphlétaire, perpétuellement en ébullition contre tous, même contre le roi (1), qui plaisante peu, d'ailleurs, et lui donne rudement sur les ongles, attirent de tous côtés aa philosophe avanies sur avanies, humiliations sur humiliations, et ne lui permettent vraiment pas

1. L'abbé Maynard raconte, dans toutes ses phases burlesques, l'histoire de VAkakia, libelle anonyme dirigé contre Frédéric, et au sujet duquel celui-ci rédigea le curieux billet suivant, adressé à Voltaire, et dont Beuchot nous a scrupuleusement conserré l'orthographe.

u Votre éfronterie m'élone, après ce que vous venez de faire, et qui est clair côme le jour. Vous persistez au lieu de vous avouer coupable. Ne vous imaginez pas que vous ferez croire que le noir est blang. Quand on ne voit pas, c'est qu'on ne veut pas tout voir. Mais si vous poussez l'affaire à bout, je ferai tout imprimer, et l'on verra que, si vos ouvrages méritent qu'on vous élève des statues, votre conduite vous mériterait des chaînes. »

Menacé d'une forte amende, l'auteur du libelle avoue enfin. Il livre l'édition, qui est brûlée sous ses yeux dans la chambre du roi. Suivant d'Alembert, Frédéric aurait dit au philosophé ; « Je ne vous chasse point, parce que je vous ai appelé ; je ne vous ôte point votre pension, parce que je vous l'ai donnée; mais je vous défends de paraître jamais devant moi ! » Et il lo rappelait, le lendemain, pour le chasser de nouveau, quelque^ semaines plus tard, et le rappeler encore.

d'honorer plus longtemps de sa présence une cour où on l'exècre.

Il écrit à sa nièce des lettres désespérées.

Puis des replâtrages s'opèrent tant bien que mal.

Ou il obtient sa grâce par des servilités, des dénégations et des platitudes ; ou Frédéric pardonne tout à coup, ayant besoin de Voltaire pour revoir les précieux morceaux poétiques, issus de sa plume royale, pour corriger les rimes défectueuses et redresser les hémistiches boiteux.

Chez ce prince fantasque, la versification française était une véritable maladie, dont il ne put jamais guérir.

Cependant un jour arrive où le chambellan n'y

tientplus.

Il annonce à madame Denis qu'il est décidé, bien décidé cette fois, à quitter Frédéric, et qu'elle ait à venir à sa rencontre jusqu'à Francfort, où il se rend parLeipsick, Gotha et Gassel.

Notre chère nièce est exacte au rendez- vous.

Son oncle la trouve, en arrivant dans la ville hbre , mais il y trouve également une escouade des gendarmes du roi de Prusse.

Le philosophe et madame Denis sont arrêtés l'un et 1 autre, sans que le bourgmestre, auquel ils adressent plainte sur plainte, juge convenable de s'immiscer dans Taffaire, tant il respecte le maître de Berlin,

Francfort est une ville libre. Oui sans doute ; mais on y a une crainte salutaire de la patte du lion.

Donc on les garde à vue pendant trente-six jours, jusqu'à ce que le chambellan fugitif puisse rendre le manuscrit d'un poëme de la composition de Frédéric et qui se trouve malheureusement à Gassel, ou ailleurs, dans une malle qui suit le train de roulage.

De là des retards à l'infini.

Le roi, ayant confié ce poëme à Voltaire pour y opérer des corrections, oublia de le lui reprendre, et le méchant philosophe ne l'emportait point par mégarde.

Il espérait le publier tel quel, en France, au grand divertissement des Parisiens.

Sa Majesté prussienne a tout de suite pressenti le péril.

— Ah! le malheureux! s'écria Frédéric avec angoisse, je suis sûr qu'il va passer le reste de sa vie à me déshonorer.

De cette crainte à la ferme résolution de reprendre coûte que coûte le poëme à son perfide correcteur, il n'y avait qu'un pas.

Plusieurs exprès, autorisés à s'adjoindre mainforte, sont expédiés en toute hâte au résident prus sien à Francfort.

C'était un nommé Freytag, homme très-brutal et très-déterminé.

Il eut l'honneur de saluer le premier, avec ses gendarmes, M. de Voltaire et sa nièce à la porte de l'hôtel du Lion d'or.

En résumé, cette tentative d'abus de confiance, compliquée des injures du captif à Freytag, de plusieurs essais de lui échapper avant l'arrivée de la malle, et de certaine menace de lui brûler la cervelle, valut à M. de Voltaire une bastonnade en règle, véritable bastonnade prussienne, la quatrième et la plus solide qu'il eût reçue dans le cours de sa noble existence.

A aucune époque et en aucun lieu du monde, jamais homme ne fut plus rossé que cet illustre écrivain, — et, disons-le, jamais homme ne mérita mieux de l'être ; jamais philosophe ne se montra plus digne de ce traitement tout exceptionnel, mais justement applicable à sa conduite et à ses actes.

Quoi qu'en ait pu dire M. de Voltaire lui-même, il y a une Providence, qui se manifeste ici-bas par des signes éclatants, sans cesser toutefois de se montrer miséricordieuse ; car, pour corriger un tel personnage, le bâton était vraiment trop doux.

Dans bien des cas, les galères auraient dû le suivre.

Vagabondage forcé. — Pâques sacrilèges. — Les Délices. — Installation à Ferney. — Œuvres monstrueuses. — Vlnfâme. — Oncle et nièce comme on n'en voit plus. — Manière de se venger de l'exil.

A dater de cette quatrième et splendide bastonnade, et pour ne pas sortir des limites d'une édition populaire, nous renvoyons à l'œuvre si détaillée et si complète de Fabbé Maynard, ceux qui désirent connaître les ignobles négociations de Voltaire pour reconquérir la faveur de Frédéric ; mais surtout pour rentrer dans les fonds, que le résident prussien, à Francfort, a cru devoir lui confisquer.

On le croyait parfaitement capable de les avoir volés quelque part.

Dans le même livre, le lecteur trouvera, fortement appuyés de preuves, la diplomatie indécente et lâche du philosophe pendant la guerre de Sept ans, ses derniers échecs diplomatiques, ses nouveaux méfaits et ses nouvelles hontes.

On le verra' vagabonder de Francfort à Mannheim, et de Mannheim à Colmar, où il reprend son rôle infâme d'hypocrisie du monastère de Senones, pour tromper le clergé de l'endroit, en faisant sacrilégement ses pâques.

De Colmar il se rend à Mayence, et de Mayence à Strasbourg.

Toutes ses ridicules aventures de Prusse, colportées et propagées avec soin par ses bons amis de Berlin, ne l'engagent pas à revenir en France.

Il voyage cinq ou six mois sur les frontières de l'est, s'arrêtant à Plombières d'abord, pour y prendre les eaux, puis enfin à Genève, où il achète une petite propriété de soixante arpents, qu'il baptise les Délices.

Depuis moins d'une année peut-être il habite cette maison de plaisance, lorsqu'il se prend tout à coup de querelle avec les sectateurs de Calvin.

Pour échapper à ces nouveaux ennemis, il achète la propriété de Ferney, située à quelques lieues de Genève, sur terre française, et se trouve en mesure de pouvoir alterner, au besoin, d'un château à Tautre.

S'il est mal avec les catholiques, il se sauve aux Délices.

S'il se retrouve en querelle avec les protestants, • comme le jour, par exemple, où il s'avise de publier

sa Guerra civile de Genève, il lève le pied et retourne à Ferney. , jb

Là, fut sa dernière et sa plus célèbre rési^^r p^

Vingt années durant, il y entretienfïïne^correspondance suivie avec les encyclopédistes, et leur envoie mille élucubrations sataniques, terminées toutes par ce mot d'ordre du sacrilège en délire ;

« Écrasons I'Infame I »

L'infâme, dans la bouche de ce monstre, c'était la' religion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Sauveur du monde.

A Ferney, Voltaire écrit coup sur coup le Précis de Vecclésiaste, celui du Cantique des cantiques, Dieu et les hommes, la Voix du peuple et du sage, les Sentiments de Jean Meslier, la Religion naturelle. Candide, l'Homme aux quarante écus, et nombre de livres orduriers ou de libelles blasphématoires, condamnés en France aussitôt après leur apparition, et brûlés en place de Grève (2).

1. On y allait, de Paris, comme en pèlerinage, et il y reçut tout ce qu'il y avait de plus dépravé parmi ses contemporains des deux sexes. On l'appela, dès lors, le patriarche de Ferney.

2. Plusieurs autres ouvrages moins scandaleux furent vendus au profit d'une nièce du grand Corneille. Voltaire avait recueilli chez lui cette jeune fille par charlatanisme pur, et il faisait crier sur les toits qu'il « se chargeait de la doter ». Une aussi belle conduite eut pour résultat d'exciter l'admiration des Parisiens et

Impossible de rentrer à Paris.

Toutes les demandes tentées précédemment auprès de Louis XV n'ont abouti qu'à attirer au philosophe de nouvelles rebuffades et de nouveaux dédains.

La Pucellej ce poôme où, depuis trente années consécutives, il vide les impiétés lubriques qui infectent SQA imagination, son esprit et son cœur ; la Pucelle^ ce triple crime de lèse-religion, de lèse-morale et de lèse-patriotisme, court l'Europe d'un bout à l'autre.

En vain il s'évertue à protester ; en vain il déclare avec serment que ni les imprimés, ni les copies n'ont été distribués par ses mains : le mensonge est trop flagrant pour qu'on puisse y ajouter foi.

C'est la Pucelle, que tous ses correspondants, rois, princes, ou grands seigneurs corrompus, lui ont demandée avec instance.

C'est par un exemplaire de la Pucelle qu'il a payé sa bienvenue aux hôtes crapuleux de certains châteaux et de certains palais.

A Berlin, pendant qu'il régalait la reine mère d'une lecture du sale poëme, une digne sœur de Frédéric,

de faire reprendre à la Comédie-Française les tragédies du philosophe, abandonnées pour cause de recettes insuffisantes. Or la prétendue bienfaisance de Voltaire visait uniquement à ce but ; car, au moment même où il déployait pour la fille une générosité si bruyante, il laissait mourir de détresse, aux environs de Rouen, le père et la mère de sa protégée, qui touchaient de plus près encore au grand Corneille.

« la princesse Amélie, cachée dans un coin, n*avait garde d'en perdre un mot (1) ».

a Les femmes, gâtées par lui et par ses pareils, ne se donnaient même pas la peine de cacher sous leur chevet le livre impur.

a Elles l'étalaient impudemment sur leur toilette même (2). »

Tous ces détails sont connus de l'autorité. On sait que Voltaire ajoute sans cesse quelque nouvelle scène à son œuvre immonde. S'il a un sujet de rancune contre quelqu'un, vite il se venge en plongeant son ennemi au milieu du bourbier.

Naturellement il y plongea Louis XV et la Pompadour.

Après les querelles de Berlin, il y plongea le roi de Prusse, avec ses <c habitudes antiphysiques ».

Il y a plongé Villars, son ancien protecteur, et son ami Richelieu lui-même, le jour où il a vu qu'ils ne parvenaient pas à lui rendre les faveurs de la cour de Versailles.

Comprenant qu'il est menacé d'un éternel exil, et peut-être d'une saisie de ses biens immeubles. Voltaire veut mettre de l'ordre dans ses finances et régler le train de madame Denis, qui pousse beaucoup trop loin la dépense à l'hôtel de la rue Traversière.

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