‹ VoltaireChapitre 5 sur 48 · Tome I, page · texte numérisé non relu

Tome I, page

neuf, elle mettait en première ligne le prosélytisme religieux du page, qui, non content de porter atteinte à la vertu de mademoiselle Olympe, prétendait la ramener aux croyances du papisme.

Voltaire convertisseur I

11 y a là de quoi plonger dans la stupéfaction tout ce qui lui reste de disciples dans l'univers connu.

Projet d'enlèvement compliqué d'abjuration. —- Un ambassadeur de moins en moins satisfait. — Départ forcé de La Haye. — Polissonneries multipliées. — L'exil d'abord, la Bastille ensuite.

Voici l'expliciation de cet apostolat bizarre, pour ne pas dire sacrilège.

Le père d'Olympe, ancien capitaine au régiment de Toulouse, est cousin de l'évêque d'Evreux.

S'il ne regrette pas une épouse criminelle, qui s'est enfuie jadis en lui volant quarante mille livres, il suit les conseils de Tévêque et cherche le moyen de faire revenir sa fille en France , dans le but trèslouable de la ramener à la foi qu'elle a abandonnée.

Pimpette connaît l'intention de son père, et naturellement le page a reçu ses confidences.

Bien décidé à se débarrasser de la tutelle de Châteauneuf, une fois qu'il aura rempli sa bourse d'une manière ou d'une autre, il se propose d'enlever en même temps sa maîtresse et de couvrir ce rapt du

voile des intérêts catholiques, afin de se soustraire à nombre d'inconvénients faciles à prévoir.

C'est juste la contre-partie des manœuvres de madame Du Noyer pour se créer des protecteurs en Hollande.

L'impiété déjà trop manifeste de Voltaire et l'esprit d'intrigue de la calviniste relapse exploitent, dans l'intérêt de leurs vices, deux religions opposées, et se trouvent de force égale sur le terrain du mensonge et de l'impudence.

Tout à coup des lettres, énonçant le projet des amoureux, avec les procédés à mettre en œuvre pour le mener à bonne fin, sont saisies par la mère.

Elle en donne lecture à Ghâteauneuf.

Consigné, par suite de cette découverte, à l'hôtel de l'ambassade, et soumis à une surveillance rigoureuse, Voltaire ne peut aller à un rendez-vous fixé par Pimpette. Il lui expédie en toute hâle un costume masculin, et la donzelle, qui ne manque elle-même ni de ruse ni de ressource, est assez adroite pour se glisser, à la chute du jour, dans la chambre du prisonnier.

L'escapade ne tarde pas à être connue.

Voltaire reçoit l'ordre de partir immédiatement pour Paris : impossible à l'amant et à la maîtresse de se revoir une dernière fois pour les adieux.

Mais ils ont un moyen de correspondre de loin

tiomme de près ; le page expulsé ne se déconcerte pas.

A son arrivée en France, il apprend ,(î.ue..saa père vient d'obtenir contre lui une lettre de cachet. Il a été prececlé à Parfs par un message de l'ambassade, où se trouvent les édifiants détails de sa conduite à La Haye, détails retracés en couleur très-noire et en style furibond, car Ghâteauneuf a toujours une peur inouïe de la Quintessence.

Donc, en raison de cette peur même, il provoque Arouetpère à des mesures répressives très-énergiques, et déclare qu'il faut donner à madame Du Noyer pleine satisfaction.

Voltaire, en attendant que la colère paternelle soit calmée, se cache et se déguise.

Il va trouver mystérieusement le Père Tournemine, qui se laisse prendre à l'éloquence du faux apôtre, tombe en plein dans le traquenard, avec cette candeur, dont le zèle véritable et la foi sincère ont été, sont encore et seront trop souvent victimes, et promet de travailler de la façon la plus active à remener de Hollande cette chère demoiselle, qui demande si ardemment à se convertir.

Sans plus de retard, et voulant arriver à un prompt résultat, le pauvre Jésuite dupé rend visite au Père Le Tellier, confesseur de Louis XIV, et réussit à Tintéresser à la cause de Pimpette.

Celle-ci reçoit, de son côté, à La Haye, des indica-

lions précieuses sur la manière dont elle doit intervenir dans l'affaire, ainsi entamée.

« Hâtez-vous, lui dit le tendre page, d'écrire vousmême à l'évêque d'Évreux. Insistez sur l'article religion. Dites que le roi souhaite la conversion des huguenots, et que, étant ministre du Seigneur, et votre parent, il doit par toutes sortes de raisons favoriser votre retour. Conjurez-le d'engager de plus en plus votre père dans un dessein si juste. N'oubliez pas surtout de l'appeler Monseigneur y etc. (1). »

Bref, à en croire Duvernet, tout s'arrange par le commun accord de Tex-capitaine au régiment de Toulouse, du Père Le Tellier et du roi, de l'évêque d'Évreux et du Père Tournemine, flanqués d'Arouet fils, pour faire enlever mademoiselle Olympe et Pamener à Paris, au couvent des Nouvelles-Catholiques.

« Mais, ajoute-t-il gravement, l'ambassadeur Ghâteauneuf fut plus sage que Louis XIV, son confesseur, l'évêque et les autres: il ne voulut point se prêter à une démarche, qui l'exposait aux fureurs de madame Du Noyer (c'est-à-dire aux articles de la Quintessence) ^ et pouvait avoir des suites très-sérieuses auprès des États de Hollande (?). »

1. Les lettres de Voltaire à Pimpette sont au nombre de quatorze, et madame Du Noyer a eu le cynisme de les publier dans ses Lettres historiques et galantes, tome VII, page 4 et suivantes.

Olympe resta donc à La Haye.

Elle oublia son amant de l'ambassade, et ne tarda pas à tomber dans les bras d'un prétendu comte de Wenterfeld, qui se disait d'une haute famille d'Allemagne, et n'était, à tout prendre, qu'un chevalier d'industrie.

Il épousa Pimpette : c'est la morale de l'histoire.

Arouet père, informé par Ghâteauneuf des intrigues dont son fils a renoué la trame à Paris, se fâche de plus en plus.

Le bonhomme ne parle de rien moins que d'envoyer aux îles cet incorrigible garnement, lorsque tout à coup Voltaire semble se repentir, et sa famille reçoit de lui la promesse de renoncer aux lettres, pour entrer dans l'étude de maître Alain, procureur au Ghâtelet.

Son séjour n'y est pas de longue durée.

Il apprend là juste ce qu'il faut de chicane, pour attaquer le bien d'autrui, sans s'exposer aux répressions judiciaires, et pour être en mesure de traiter, par la suite, en usurier retors, toutes les questions d'argent.

Quant à sa promesse de renoncer à la poésie et aux lettres, il ne songe guère à en tenir compte.

Chez maître Alain, il se lie avec ce Thieriot, qu'on retrouve partout sur sa route, et qui devient son âme damnée.

A chaque instant ils font des fugues ensemble pour aller au Temple, qui s'est enrichi de nouvelles recraes, et où l'ivrognerie, l'irréligion, les mœurs graveleuses continuent de régner en souveraines.

Bussy, Gaumartin d'Aremberg, le chevalier de Gaux s'y vautrent dans la débauche, avec les vieux sociétaires que nous avons nommés précédemment, les Chaulieu, les Sully, les La Fare, dignes compagnons de ce grand-prieur éhonté, que le roi dut exilera Lyon, pour délivrer Paris de ses scandales.

a Toutefois il y avait là licence plus qu'impiété systématique, ou du moins l'impiété était personnelle et sans dessein de propagande. Si le Temple a été pour Voltaire une école d'impiété expérimentale, ce n'est qu'en Angleterre qu'il fera son cours d'incrédulité ; ce n'est qu'à partir de Londres qu'il courra sus à Yinfâme.

« Dans cette société du Temple, l'esprit surnageait j à l'orgie ; ces vauriens étaient poètes, ou lettrés, ces pourceaux d'Épicure étaient des gens de goût (1). »

Ghaque soir Voltaire conduit Thieriot au théâtre, où quelques madrigaux flagorneurs, à l'adresse des reines du lieu, lui ont obtenu déjà ses entrées libres dans les coulisses. Il y eutraîne aussi parfois les autres commis du procureur, qui négligent, le lende-

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