Tome I, page
2. Œuvres, tome XIII, page 39, et tome XIV, pages 315 et 316.
Les habitués du Temple lui font un accueil presque glacial.
On lui reproche de n'avoir obtenu sa grâce qu'en envoyant un morceau poétique , plein de lâches excuses, à l'adresse de Philippe, ce qui était la vérité même.
Pour reconquérir leur estime, le poë te fanfaron se prend aussitôt à lancer, non-seulement dans les salons du Temple, mais en plein café de la Croix de Malte, plusieurs diatribes nouvelles, où il fait rimer Berry avec mari et peste avec inceste^ y joignant une pièce latine, qui débute par ces mots: Régnante fjuero [[).
La récidive était flagrante.
Philippe n'était pas d'humeur à la laisser impunie.
« Un jour, qu'il se promenait dans le jardin du Palais-Royal, on lui montre l'auteur des pièces satiriques.
(c Jl le fait appeler.
— Monsieur Arouet, lui dit-il, gageous que je vous fais voir une chose que vous n'avez jamais vue ?
— Eh ! quoi donc, Monseigneur ?
— La Bastille.
1. Elle est reproduite dans le Recueil manuscrit de Maurepas cl dans les Œuvres de Voltaire, tome I, page 327.
— Ah ! Monseigneur, je la tiens pour vue (1) ! »
Le trait ne désarme pas le prince.
Seulement il lui répugne de sévir une seconde fois, en donnant le même motif. Châtier de nouveau des attaques contre sa personne serait attirer là-dessus l'attention populaire, et provoquer peut-être d'autres critiques plus audacieuses , tout en aidant celles d'Arouet fils à se répandre.
II insinue donc à Voyer d'Argenson, lieutenant de police, qu'il lui saura gré de chercher, en dehors du motif' principal, une raison suftisante pour emprisonner Voltaire.
Elle est bientôt trouvée.
Son jardin poétique est planté de vilenies et d'insolences : il n'y a qu'à cueillir.
Dix-huit mois auparavant, les roués du Temple, qui excitaient à tout propos sa verve sarcastique, l'avaient poussé à outrager tout à la fois la religion et la mémoire de Louis XIV, au moment où les cryptes funèbres de Saint-Denis se refermaient sur le cercueil du vieux roi.
La satire criminelle avait pour titre les J'ai vu, et se terminait ainsi :
J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans.
Muni de cette pièce et d'une lettre de cachet en 1. Torael, page 65.
bonne forme, le lieutenant de police se transporte à la Calandre, dans un appartement garni qu'Arouet fils a loué, à son retour du château de Gaumartin, pour ne pas descendre chez son père.
Deux exempt robustes^le saisissent au collet, l'entraînent et le jettent dans un fiacre^ gui prend sa^ course vers la Bastille.
Une autre Pimpetle. — Monseigneur lâche son prisonnier. Première représentation ù' Œdipe. — Voltaire porte- queue. Lord Bolingbroke. — Conseil bien suivi.
Les plaintes de ce polisson de lettres, coffré dans la vieille prison d'État, trouvent encore aujourd'hui des échos chez ceux qui lui ressemblent.
Nous parlons de ces hommes, dont le vice est le principal élément ; qui n'ont d'autre but, ici-bas, que les jouissances grossières et les sales plaisirs ; de ces natures lâches pour le bien, intrépides pour le mal, systématiquement hostiles à tout ce qui gêne leurs penchants détestables ; à la religion, parce qu'elle flétrit le matérialisme et ses coryphées ; au pouvoir, parce qu'il maintient et protège ce qu'ils veulent détruire.
Voltaire conduit à la Bastille, pour avoir insulté les cendres de Louis XIV, et blasphémé contre l'Église, quel abus !
Le marteau révolutionnaire a démoli la sombre forteresse, et les écrivains, — journalistes ou autres,
\ — qui attaquent maintenant la morale publique, le ^trôue et l'autel, ont des approbateurs dans les régions gouvernementales, trouvent des soutiens légaux, et narguent le cachot.
C'est le progrès moderne.
Il est facile de voir où cela mène, et l'on ira jusqu'au fond du gouffre, si cela dure.
Me voilà donc, en ce lieu de détresse, Embastillé, logé fort à l'étroit, Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid, Trahi de tous, môme de ma maîtresse.
Revenons au prisonnier.
C'est Arouet qui nous conte ainsi ses malheurs.
La maîtresse dont il parle est une demoiselle Suzanne de Livry, qu'il a rencontrée pendant son trop doux exil.
C^n aimait passionnément alors, dans la classe aristocratique, surtout à la campagne, lors des époques de villégiature, ce qu'on appelait la comédie de salon, ou de château. Suzanne, qui jouait assez mal de trèspetits rôles, montrait de fort grandes prétentions, et déclarait qu'elle voulait êtreactiice.
Encourageant sa folle idée, Voltaire lui propose d'être son professeur, et, par la même occasion, ne manque pas de la séduire.
Mais, à l'exemple de Pimpette, et plus rapidement encore, mademoiselle de Livry se montre volage.
Quelques jours avant d'entrer dans le domicile, gratuit, que lui octroyait la générosité du Régent, l'auteur d'OEdipe acquit la désagréable certitude que Suzanne faisait double emploi de ses bonnes grâces, et qu'elle en accordait la meilleure part à Génonville, un camarade de collège à lui, auquel il avait eu l'imprudence de la présenter.
Voilà ce qui explique le chagrin de notre homme et l'amertume de sa plainte.
Ici nous avons un point à éclaircir : Arouet fils est-il ou n'est-il pas Fauteur des J'ai vu ?
Le roi de Prusse, dans son éloge du philosophe, à l'Académie de Berlin, dit que les vers contre Louis XIV ont été faits par un nommé Lagrange, — et Frédéric tenait ce renseignement de Voltaire luimême.
De son côté, l'éditeur Beuchot attribue la pièce à l'auteur à' Hippocrate amoureux, Louis-Antoine Lebrun, — toujours d'après le dire de Voltaire.
Auquel croire ?
L'imposture a cela de bon qu'elle n'est jamais d'accord avec elle-même.
Nous avons la preuve que Voltaire a constamment essayé de rejeter sur autrui ses crimes de plume, lorsqu'il prévoyait des désagréments ou des poursuites. Seulement ce menteur éternel songeait quelque fois trop tard au désaveu.
Il nia les J'ai vu, le jour où ils devinrent une attaque, aussi inconciliable que possible avec la brillante apologie du siècle de Louis XIV.
Pour être convaincu du fait, il suffit de parcourir l'épître intitulée la Bastille, dont nous avons cité quatre vers au début de ce chapitre.
L'auteur y donne un démenti involontaire, mais très-formel et très-anticipé, à ses mensonges de l'avenir; car il raconte son incarcération sans dire un mot de son innocence, et oublie de répudier la pièce même qui l'a jeté sous les verrous.
Trouvez un aveu plus concluant de sa culpabilité.
Kous disons «de sa culpabilité » et nous appliquons le mot non-seulement aux J'ai vu mais au Régnante puera et à toutes ses autres diatribes contre le Régent.
Si Philippe était vicieux et immonde, il n'appartenait pas à plus immonde et à plus vicieux que lui de le vilipender et de lui jeter l'opprobre.
Cependant le Temple réclamait a son poète », et la Comédie-Française ne pouvait jouer OEdipe sans la
présence de l'auteur.
Or comme on se montrait inflexible au Palais- Royal, un ami du captif, tout à la fois courtisan du prince, insinua, un jour, à celui-ci que, dans le pubhc, on commençait à se douter de la véritable cause de l'emprisonnement de Arouet.
— Car, osa-t-il dire, si le coupable était réellement puni pour insulte à la mémoire du feu roi, vous lui eussiez fait prendre six mois plus tôt le chemin de la Bastille, Monseigneur.
— Ah !.... Et la raison ? demanda Philippe.
— La:"^raison, c'est que, tout en louant Votre Altesse, le poëte outrage complètement Louis "XIV dans l'épître même qui lui a obtenu de vous un premier pardon.
Puis il se met à lire au prince les vers suivants :
En éloges, enfin, le Parnasse épuisé Répète ses vertus sur un ton presque usé. L'encensoir à ]a main, la docle Académie* L'endormit cinquante ans par sa monotonie Rien ne nous a séduits. En vain, en plus d'un lieu Cent auteurs indiscrets l'ont traité comme un dieu* De quelque nom sacré que l'Opéra le nomme L équitable Français ne voit en lui qu'un homme • Pour lui dresser un temple, on ne nous verra plus Dégrader les César, abaisser les Titus.
- Et, d'autre part, Monseigneur, ajouta-t-il, voici ce que Voltaire disait de vous :
Prince chéri des dieux, toi qui sers aujourd'hui De père à ton monarque, à son trône d'appui • Toi qui, de tout l'État portant le poids immense Immoles ton repos au bonheur de la France... '
Philippe tourna le dos et ne voulut pas en entendre davantage.
Rien n'était plus connu que son dédain, et presque sa haine pour le dernier roi. On venait de lui répéter tout haut ce que chacun disait tout bas, depuis le premier jour de l'emprisonnement de Voltaire, et il se sentait empêtré dans les mailles de son propre filet.
Il n'y avait réellement qu'un moyen de se tirer
de là.
Voyer d*Argenson, introducteur dupoëte à la Bastille, eut ordre de l'en faire sortir, et il obéit avec d'autant plus d'empressement, que ses deux fils, amis de Voltaire, et familiers du Temple, lui faisaient presque un crime d'avoir contribué à son arrestation.
Le premier soin d'Arouet, lorsqu'il se vit libre, fut de jouer le rôle de victime et d'intéresser le public à son illustre personne.
Exagérant en prose et en vers les tortures d'uue captivité de dix ou onze mois, il déclara qu'il avait eu trop d'infortunes sous son nom patronymique, et qu'il ne le porterait plus à l'avenir.
C'est alors que nous le voyons pour la première fois signer Voltaire.
On a dit qu'il prenait le nom d'un petit domaine maternel, situé aux environs de Ghâteuay, domaine qui, paraît-il, n'a jamais existé. La version de l'abbé Maynard est plus acceptable : il trouve dans Voltaire
SES HONTESj SES CRIMES, SES OEUVRES. 39
Tanagramme d'Arouet L. J. {le jeune) ^ avec changement, suivant l'orthographe d'alors, de j en i et de u en V.
Rien de plus simple, puisque le fils du receveur avait effectivement un frère et une sœur plus âgés que lui, ce que nous avions oublié de consigner dans son histoire.
Ce frère aîné ne professa point, comme son cadet, les doctrines antichrétiennes : il eut, au contraire, le tort d'exagérer le sentiment religieux, car il devint fou de jansénisme.
Quant à la sœur, elle épousa un nommé Mignot, et en eut un fils et deux filles.
Nous ferons plus tard connaissance avec le neveu et avec les nièces de Voltaire.
Enfin le Théâtre-Français annonce la représentation à.' Œdipe.
A cette époque, les pièces tragiques ne se donnaient pas avec les costumes grecs et romains. Princes et princesses, confidents et confidentes, s'habillaient à la dernière mode de la cour. OEdipe portait le catogan, la culotte courte et l'habit brodé. Cet anachronisme grotesque n'empêchait pas nos aïeules, nobles ou bourgeoises, de larmoyer aux tirades de Melpomène.
Quelqu'un vint dire à Voltaire, le soir même où Ton jouait sa pièce :
— Vous avez un beau succès. La maréchale duchesse de Villars fond en larmes dans sa loge.
— Allons donc! s'écrie-t il , est-ce possible? Je n'entends pas qu'on m'accuse d'avoir gâté les plus beaux yeux du monde. Faisons-la rire !
Prenant aussitôt la queue du manteau du grand prêtre, il franchit la coulisse à la suite de l'acteur, et l'accompagne, avec toutes sortes de gestes ridicules et de grimaces de mauvais goût.
On murmure au parterre et dans les loges.
Il continue la plaisanterie, au risque de faire tomber la pièce, achevant de prouver aux spectateurs stupéfaits que, chez lui, le poëte tragique, l'impie et le libertin sont doublés d'un bouffon, ce qu'on ignorait encore.
« Quelques personnes ont prétendu qu'il voulait cacher, sous cette étourderie étudiée, l'audace des attaques irréligieuses, dont sa première œuvre théâtrale était déjà remplie. Gomment prêter, en effet, à un tel écervelé le dessein de renverser l'autel et- le trône (1)? »
En tous cas, la duchesse de Villars fut très-flattée, lorsqu'à la fin de l'acte on vint lui raconter l'anecdote.
Aussitôt elle appela Voltaire dans sa loge, lui