‹ VoltaireChapitre 8 sur 48 · Tome I, page · texte numérisé non relu

Tome I, page

présenta gracieusement sa main à baiser, le reçut ensuite chez elle, et ne contribua pas peu à le mettre à la mode.

Bonne maréchale duchesse !

Ils ont travaillé tous, en ce temps-là, hommes et femmes, nobles et princes, à donner l'essor au vautour, qui devait leur ouvrir la poitrine et leur manger le cœur.

A partir de ce moment, il n'y eut plus de fêtes sans Voltaire.

Une caste dépravée accueillait avec des sourires et des cajoleries, ce^jiHieur.xp]Liqus,. auquel llmpertinence avaiX,poussé-ayj,nJiJ^^ et l'orgueil avant

le mérite; qui riait de tout, se moquait de tout, ne croyait à rien en dehors des joies de la débauche et du délire des sens ; versifiait, après l'orgie, dans les impures exaltations de l'ivresse ; jetait ses hémistiches à tort et à travers, comme des hoquets ou des vomissements ; improvisait une épître sacrilège au salon, chantait à table des couplets libertins; écrivait des contes orduriers au boudoir, prodiguait l'épigramme aux hommes et l'insulte à Dieu. Chacun le trouvait charmant.

On le prenait pour un caméléon, c'était une vipère. Sous la multiplicité des nuances il cachait du venin .

Le Régent comprit cela mieux que personne ; car,

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pour échapper à la morsure et empêcher de nouvelles révélations au sujet de ses mœurs, il s'empressa d'accorder à l'auteur à'OEdipe, après le succès de la pièce à la Comédie-Française, une pension de deux mille livres sur sa cassette particulière, ce qui n'empêcha pas le reptile de le iiûiiïrk- de bave, daiis__un recueil d'odes atroces, intitulées Philippiques.

C'était quelque chose de si monstrueux, et probablement de si vrai, qu'on hésita devant les mesures sévères, dans la crainte de répandre de pareilles horreurs, qui n'étaient encore que manuscrites et se propageaient en cachette.

On crut prudent de ménager Voltaire, parce qu'on le savait capable de faire pis encore.

Au lieu de le renvoyer à la Bastille, on se contenta de lui interdire le séjour de la capitale.

Pendant tout l'été de l'année 1720, il courut de châteaux en châteaux et d'intrigues en intrigues, papillonnant, raillant, rimaillant, blasphémant, polissonnant, et promenant sa muse comme une gourgandine.

Tout à coup ce coureur d'aventures, qui jusqu'ici ne semblait destiné qu'aux succès éphémères de l'engouement et de la mode, se fixa, au château de la Source, chez un Anglais philosophe, lord Bolingbroke, sorte de Spinosa, saturé de Machiavel, brouil-

Ion politique, chassé de Londres, et dépouillé de ses biens par arrêt de la chambre haute.

Bolingbroke s'était réfugié en France, où il s'ennuyait à périr.

11 détestait le pays, comrae beaucoup d'iodividus de sa nation, très-offasqué, d'ailleurs, de voir pratiquer sous ses yeux la religion catholique, dont il était personnellement l'adversaire.

A cette époque, il écrivait un traité sur le déisme et cherchait à saper les bases de la révélation.

Jugeant Voltaire au premier coup d'œil, il comprit tout le mal qu'une nature de ce genre pouvait causer un jour, et chercha sérieusement à le diriger.

— Le premier soin d'un homme d'esprit, dit-il au poëte, doit être de conquérir son indépendance. Avant tout w\y dear, soyez votre maître, et faites fortune. L'or seul, ici-bas, donne de l'aplomb. Je ne sais rien de plus triste qu'une bourse vide et un cerveau plein. Suivez mon conseil : ménagez la religion et flagornez la puissance, en attendant qu'elles soient l'une et l'autre dans l'impossibilité de vous nuire. Alors vous reprendrez la plume et la sape, pour les démolir sans gêne et tout à l'aise.

Voltaire crut entendre la voix de la sagesse même.

Il encensa, dès lors, le Palais-Royal et sa cour immonde, ne donna plus à Philippe aucun sujet de

plainte, lui prêta sans rire les vertus de Marc-Aurèle,

et appela ses filles des Lucrèces ; mais sans oser nettement imprimer le mot, par un reste d'égard pour la vraisemblance.

Au décès du Régent, notre estimable poëte fut un des flatteurs les plus empressés de Louis XV.

Il composa de pompeux épithalames pour le mariage du maître avec la princesse de Pologne, et obtinjt de la jeune reine une pension de quinze cents livres.

En même temps, il mettait sa plume au service des financiers, poursuivis alors par les chambres de justice, pour cause de malversations, et cherchait à ameuter en leur faveur l'opinion publique contre les tribunaux.

Cette dernière œuvre d'iniquité lui valut des sommes considérables, qu'il plaça dans la Compagnie des Indes. Il réussit à les tripler par l'agiotage, et, à la mort de son père, qui arriva le l'"" janvier 1722 il hérita de près de cinq mille livres de rente.

La Fortune, à laquelle il présentait un sac béant, y jetait les écus, en véritable aveugle qu'elle est et ne cessera jamais d'être.

Voltaire achevait la Henriade^ comnif^ncée à la Bastille, et spéculait sur les grains ; il écrivait ses tragédies ^Artémise et de Marianne^ et prenait des actions à la fourniture des vivres de l'armée. Le biribi lui offrait constamment des chances heureuses, il n'oubliait pas d'y jouer sept fois la semaine.

Traitant, d'autre part, ses libraires de Turc à More, il ne livrait un manuscrit qu'à bon escient.

Bref, il s'enrichissait par toutes les voies licites et illicites, n'étant pas le moins du monde gêné par sa conscience.

Outre les succès financiers, il ne négligeait pas les succès de boudoir, et rivalisait avec Richelieu, plus jeune que lui de quelques années, mais aussi profondément corrompu.

De bizarres accidents vinrent arrêter lespéculateurpoëte sur ce chemin semé d'or et de roses.

Suzanne pardonnée et reconquise. — Le comédien Poisson. — Affaire du pont de Sèvres et des coups de canne. — Chez mademoiselle Lecouvreur. — Deuxième bastonnade. — Encore la Bastille.

Pendant son vagabondage en province, Voltaire a retrouvé, au château de Sully, sa seconde nymphe infidèle.

Au lieu d'accabler la parjure de ses reproches et de sa colère, il couvre généreusement (de plus rigides emploieraient un autre adverbe) tout le passé du voile de l'oubli, et renoue avec la demoiselle.

Suzanne arrive même à reprendre assez d'influence, pour obtenir de lui une promesse sérieuse de la faire débuter au Théâtre- Français.

Effectivement, à une reprise d'OEdipe^ la Desmares, qui avait créé le rôle de Jocaste, étant tombée malade, l'auteur propose mademoiselle de Livry. On accepte, et voilà Taudacieuse personne lancée sur les planches du premier théâtre de l'Europe et du monde.

Le journalisme de l'époque embouchait déjà ces

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trompettes prématurées, qui sonnent encore aujourd'hui, pour nos actrices modernes, les fanfares du triomphe avant la bataille.

Suzanne, recommandée aux gazetiers amis du poëte, et portée aux nues par anticipation, ne put se soutenir à pareille hauteur.

Après deux épreuves, où elle s'était montrée plus que médiocre, on lui enleva le cothurne tragique, et on lui mit entre les mains, comme compensation, la marotte de Lisette, dans les Folies Amoureuses.

Mais, — ô surprise ! — l'élève de Voltaire, formée si intimement sous ses yeux, par ses leçons directes, est détestable dans les rôles comiques : elle n'a rien, absolument rien saisi des qualités désopilantes de l'exbouffon di' Œdipe. La verve lui fait défaut, elle marche mal, et certain accent, qu'elle a rapporté des bords du Loiret, choque le public et surtout les comédiens.

Entendant les propos railleurs de ceux-ci et leurs éclats de rire dans la coulisse, Voltaire se fâche.

Il aborde Paul Poisson, premier crispin du théâtre, qui rit plus fort que les autres, le traite d'imbécile et de maroufle, et menace, en surplus, de lui couper les oreilles.

— C'est moi, répondit Poisson, qui aurai l'honneur de couper les vôtres, Monsieur I

En effet, après le spectacle, il l'attend h. la porte de la comédie, et le provoque en duel.

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« Mais plus hardi en paroles qu'au combat, Voltaire déclare insolemment qu'un homme de son mérite ne se bat pas contre un comédien (l). »

Poisson, rivalisant d'insolence, lui propose alors des coups de bâton, et le poëte ne croit pas devoir attendre l'exécution de la menace déguisée sous cette offre.

Le scandale devient public.

Voltaire court se plaindre à la polie 3.

Poisson crie, de son côté, par toute la ville, que l'auteur d'6?É'c?ipc a payé deux spadassins pour l'égorger , s'offrant à en donner la preuve, et le pouvant effectivement.

Il parle même d'intenter un procès à son ennemi.

Suzanne, en fin de compte, n'est vengée que trèsimparfaitement, et Voltaire, au bout de cette rixe, ne gagne ni considération ni prestige.

Il devait lui arriver pis encore.

Sous la Régence, la police recrutait ses exempts, et même ses espions, parmi les militaires casernes à Paris.

On choisissait pour cela des hommes d'une certaine intelligence, qui mangeaient ainsi à deux râteliers, touchaient double solde, et se trouvaient soumis à une double discipline, dernier point qui motivait

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