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le choix qu'on faisait d'eux, et qui était considéré comme une garantie particulière.
En 1717, Voyer d'Argenson avait rais aux trousses d'Arouet fils un de ces individus, réputé fort habile, et qui s'appelait Beauregard.
Ce fin limier noue connaissance avec le poëte, flatte sa vanité, provoque ses aveux, et renseigne le lieutenant de police aussi complètement que possible.
Voltaire, dans les rapports dont on lui donne lecture, à son entrée à la Bastille, reconnaît, à ne pouvoir s'y méprendre, l'œuvre de Beauregard, et se promet de tirer vengeance de cette trahison, aussitôt qu'il sera libre.
Il est relâché par ordre du Régent, comme on Ta vu plus haut ; mais où rejoindre son homme ?
Cinq ans s'écoulent ; il n'y songe plus, quand, un matin, à Versailles il se trouve tout à coup face à face avec le dénonciateur. 11 l'aborde, et le qualifie de coquin et de J... f
Beauregard est monté en grade.
Le ministre de la guerre. Le Blond, l'a, depuis six mois, attaché à sa personne, comme ofiicier.
Aux injures de l'ancien captif de la Bastille, son calme ne l'abandonne pas ; il se borne à répondre qu'il l'en fera repentir. Voltaire ne tient pas compte de la menace, et le poursuit jusqu'à la table de son patron, qu'il ne craint pas d'interpeller, en disant :
— Je savais bien qu'on payait les espions ; mais je ne savais pas encore que leur récompense était de manger à la table du ministre.
Le Blond prend alors fait et cause dans la querelle, et répond à son officier, qui parle d'assommer le poëte :
— Fais donc en sorte qu'on n'en voie rien (1). C'était donner à peu près carte blanche à Beauregard.
Aussi l'officier se met-il, dès ce jour, à guetter Voltaire. Il le surprend, un soir, sur le pont de Sèvres, et lui administre une série de coups de canne, fort bien appliqués.
Le poëte crie à l'assassin, court chez le bailli de Sèvres, avec des témoins, et fait décréter son agresseur de prise de corps ; mais celui-ci, protégé par le ministre, échappe à l'arrestation et rejoint son régiment.
Voltaire jette feu et flammes.
Il entame, au Ghâtelet, un procès criminel, dont les lenteurs, calculées peut-être, le mettent hors de lui.
Tout se termine enfin par une sentence, qui condamne Beauregard à mille écus de dédommagement.
Pour un affront semblable c'était une satisfaction
1 L'aubé Maynard emprunte cette anecdote au recueil de Marais, Journal et Mémoires (1864), tome II, page 311.
dérisoire : eu frais de poursuites, Voltaire avait dépensé beaucoup plus que cela. Aussi, quand on voulait le molester et le faire sortir des gonds, il suffisait de lui parler de TafTaire du pont de Sèvres.
Mais ce ne devait pas être pour lui le dernier désagrément de ce genre :
Bientôt ses épaules furent caressées par une bastonnade beaucoup plus rude.
Déjà fort orgueilleux lorsqu'il était pauvre, Voltaire, se voyant presque riche, dépassait toutes les bornes de l'outrecuidance connue, et commençait à se faire, parmi les nobles, des ennemis puissants.
Mademoiselle Lecouvreur,de la Comédie-Française, devait contribuer involontairement à lui en donner un de plus.
Cette actrice, dans l'intérêt de ses rôles, avait des faiblesses pour l'auteur d'(9jÉ'c?ipe, et sa réputation eut beaucoup à soufîrir des extravagances du poète et de son orgueil.
Il était furieux, parce que les femmes de chambre le faisaient descendre par le petit escalier, pour qu'il ne rencontrât point Maurice de Saxe, qui montait par le grand.
Un soir, qu'il se trouvait chez la tragédienne, en compagnie de certains hauts personnages, au nombre desquels étaient le duc de Sully et le chevalier de Rohan, ce dernier s'offusqua de l'entendre soutenir,
sur un ton de sarcasme et de persifflage, très-voisin de l'insolence, une opinion contraire à la sienne.
— Vous parlez bien haut, jeune homme, lui dit-il. Comment vous appelez-vous ?
— Peu vous importe, répond Voltaire. Je suis le premier démon nom, vous êtes le dernier du vôtre !
Toute la société intervient au plus vite ; mais pas assez tôt pour empêcher le chevalier de lever sa canne sur Voltaire, qui recule, hlême de fureur, et lui crie :
— Sont-ce là vos armes ?
Impossible de les apaiser l'un et l'autre. Mademoiselle Lecouvreur s'évanouit ; on appelle
du secours ; la querelle en reste là pour cette fois.
Quelques jours après, l'auteur d'OEdipe est invité à dîner chez le duc de Sully, et l'amphitryon s'efforce, mais en vain, de le décider à faire des excuses au chevalier de Rohan.
Voltaire ne veut rien entendre.
Le repas terminé, il prend congé de son hôte.
A peine a-t-il franchi la porte cochère que plusieurs individus Paccostent et lui ferment le passage. Deux le saisissent au collet ; un troisième lui administre une forte volée de coups de bâton, et Rohan, qui, d'un coin, assiste à la scène, se montre subitement à Voltaire rossé, s'incline d'un àir ironique, et dit:
— Oui, Monsieur, avec un insolent de votre espèce, jusqu'à nouvel ordre, ce sont là mes armes !
Le bâton, placé dans des mains solides et au bout d'un bras nerveux, avait fonctionné ferme et dru, en toute règle et en toute conscience.
On a longuement discuté là-dessus pour et contre.
Les admirateurs du philosophe ne digèrent pas, encore aujourd'hui les irrespectueux coups de bâton, assénés sur son illustre omoplate.
Nous comprenons leur indignation et leur douleur.
Ils n'étaient malheureusement pas là pour prendre leur part de la distribution, et ménager d'autant les épaules du maître.
Quelque haut placé qu'on soit par la naissance, on n'est pas en droit de frapper un citoyen, même en supposant que celui-ci l'eût mérité. La loi ne tolérait pas plus au dix-huitième siècle qu'au dix- neuvième cette justice personnelle et sommaire.
Néanmoins il y avait en faveur de Rohan des circonstances atténuantes.
D'abord il était l'offensé.
Tout le monde savait, en outre, qu'une chute grave le rendait, pour le moment, incapable de se battre en duel. Le provocateur ne voulait pas entendre parler d'excuses, et, en pareille affaire, il était impossible de recourir aux tribunaux.
Quel parti prendre ?
Bien des gens approuvèrent la correction et ne la trouvèrent pas exagérée.
On commençait à dire un peu partout que M. Arouet fils, dit c?e Voltaire (il ne se révoltait pas du tout, lorsqu'on joignait la particule à son pseudonyme), allait infiniment trop loin dans ses écrits.
Une première édition de son poëme sur Henri IV s'avisait de ressusciter, après treize siècles, les hérésies de Pelage, au sujet du libre arbitre, du péché originel et de la grâce, et, lorsqu'il voulut réimprimer son œuvre, non pour la rendre moins hérétique, mais pour enlever les incorrections, la plainte unanime du clergé décida les censeurs à refuser le privilège.
Il eut alors recours au roi et l'importuna de requêtes, en le suppliant de vouloir bien accepter la dédicace de la Henriade.
Louis XV lui fit dire de le laisser en repos.
Tout ce scandale avait précédé la querelle avec Rohan, et ne mettait pas les rieurs du côté du poëte.
Humilié profondément, il s'adressa aux plus adroits bretteurs de la capitale, pour se fortifier dans l'art de l'escrime et s'appliqua sérieusement à l'étude de la langue anglaise, comptant chercher refuge à Londres, lorsqu'il aurait tué son adversaire.
Or ces préparatifs homicides furent dénoncés à la famille de Rohan.
La mère du chevalier, très-inquiète, et sachant que son fils, guéri de sa chute, ne refuserait pas de se battre, prit le parti d'empêcher toute espèce de rencoritre, en montrant au duc de Bourbon, premier ministre, une épigramme spirituelle, mais excessivement blessante, lancée contre lui par l'auteur de la Henriade.
Pour la seconde fois, et sans aucun scrupule, on envoya M. Arouet fils, dit de Voltaire, à la Bastille.
C'était la prison des nobles et des bourgeois de première çlas^se.
Tout le monde n'avait pas l'honneur d'y être écroué.
Au bout de six mois, on lui permit d'opter entre un plus long séjour dans la forteresse, ou son départ pour la Grande-Bretagne.
Il n'hésita pas et choisit l'exil.
Voilà comment le plus célèbre des philosophes du dix-huitième siècle reçut tout d'abord deux bastonnades complètes, et les garda.
Plus tard, il trouvera moyen de se faire doubler la dose.
Yoltaire à Londres. — L'Académie des libres penseurs. — Immense réseau de coquineries philosophiques. — Troisième bastonnade. — Chasse au million. — La gale anglaise.
On a dû remarquer que nous passions sous silence la liaison de Voltaire et de Richelieu, au sein des fredaines, de la débauche et du scandale.
Nous n'avons rien dit des lâches obséquiosités du poëte vis-à-vis du cardinal Dubois, ni de la lettre qu'il lui écrivit pour en obtenir une mission prétendue diplomatique ; ni de son voyage en Hollande avec madame de Rupelmonde, digne amie, et plus digne émule de la fille incestueuse du Régent (1).
1. La foi de la dame, ou plutôt son incrédulité était en rapport avec ses mœurs : libre penseuse et libre faiseuse ! Voltaire avoue que l'amour se mit en tiers avec eux dans le voyage ; mais un amour grossier, et qui cédait au besoin à un amour infâme, d'après une lettre àThieriotdu 11 septembre 1722, qu'il est impossible de reproduire. Pour les croyances comme pour les mœurs, cette femme était capable de le gâter encore davantage. » Tome I, pages 109 et 110.
Ce fut à madame de Rupelmonde qu'il adressa VEpttre à Uranie, autrement appelée le Pour et le Contre, pièce qui peut être regardée comme sa déclaration de guerre au christianisme.
L'indignité traîtresse de sa conduite envers les Pères de la Compagnie de Jésus, ses premiers maîtres ; son interminable débat au sujet de Jean- Baptiste Rousseau, l'auteur des Odes sacrées, qu'il flattait d'une main pour mieux le griffer de l'autre ; ses étapes à Maisons, dans un centre d'impiété ; à Cambrai, d'où il écrit une seconde lettre à Dubois, en style irréligieux et impudique, et beaucoup d'autres particularités de sa jeunesse fangeuse, ont été racontés par d'autres, sans que nous jugions nécessaire de les reproduire.
Nous sommes loin de nous imposer pour tâche l'histoire complète de ce héros de l'ordure.
Le but que nous voulons atteindre est une esquisse à larges traits du personnage, un abrégé de sa vie, qui puisse être lu par le grand nombre, et, si nous négligeons quelques détails, ni l'ensemble du portrait ni la ressemblance ne perdront rien.
Voltaire est chassé de France.
Il passe le détroit. Suivons-le.
Depuisquelquetemps déjà, Bolingbroke est retourné à Londres, et le Parlement vient de casser l'ordonnance qui tenait ses biens sous le séquestre : donc
l'ancien hôte du château de la Source est assuré de trouver outre-Manche, non-seulement un hôte fastueux, mais un admirateur sans réserve, qui l'encouragera dans tous ses excès de plume.
S'il est vrai qu'un père s'aveugle toujours sur le mérite et sur les qualités de ses enfants, l'auteur de la Henriade fut doublement père.
Il avait des mirages d'amour-propre de la plus incompréhensible extravagance, et mettait son poëme bien au-dessus des épopées d'Homère et de Virgile, appréciation folle, dont la postérité s'écarte beaucoup.
Voyant le clergé lui briser entre les mains cette « plume indépendante, » qui proclamait des doctrines subversives de la religion de Jésus-Christ, il jura de châtier évêques et prêtres, en faisant disparaître l'Évangile de la surface du globe.
Bolingbroke pleura d'attendrissement et félicita son disciple de ces dispositions héroïques.
A cette époque, il y avait, à Londres, une association d'hommes irréUgieux, ayant ses statuts en bonne forme, ses séances régulières, et toutes les affiliations voulues pour exercer une active propagande.
Elle s'appelait l'Académie des libres penseurs.
Nous en sommes désolé pour les citoyens, qui prennent, de nos jours, la même qualification ; mais ils ne sont que les copistes de ces honnêtes Anglais,
dont la plus grande joie était alors de n ous envoyer la peste.
Sur les ruines du catholicisme, en Angleterre, s'éleva, comme on le sait, le temple de la liberté religieuse. Une foule de doctrines contradictoires transformèrent le royaume tout entier en une véritable Babel de fanatisme et de discorde.
Bientôt l'incrédulité naquit de la divergence même des sectes.
Le comte de Shafterbury, petit fils du courtisan corrompu qui trahit Charles I", ne valait pas mieux que son père. Il lui était impossible de troubler l'ordre politique, sous l'administration forte et vigilante de la reine Anne ; mais, en revanche, il s'appliqua de tout son pouvoir à augmenter la confusion dans le camp religieux.
Ayant eu Locke pour précepteur, il tira les conséquences directes deï Essai sur V entende ment humain^ et arriva, dans ses propres ouvrages, à la négation pure et simple de la vertu.
Pour tout dire, en un mot, il leva le premier, au dix-huitième siècle, l'étendard de la révolte contre Jésus -Christ.
Ses publications firent scandale.
Il fut chassé de Londres par la reine, et tout aussitôt l'écrivain en disgrâce eut, d'un bout de l'Angleterre à l'autre, des partisans nombreux.
Mathieu Tindal, soldat de Marlborough, quitta le service, après avoir lu les livres de Shafterbury, se déclara son disciple et le continuateur de sa doctrine, sapa les dernières bases de la foi, nia la révélation et proclama le déisme. Il avait été plus loin que son maître, et il fut dépassé à son tour par un de ses élèves, Irlandais transfuge du catholicisme, apostat presbytérien, et définitivement athée.
Jacques Toland ne se borna pas à nier les dogmes de rÉglise, il attaqua jusqu'aux principes de la religion naturelle, déclara l'immortalité de l'âme une chimère, et soutint que tout homme raisonnable devait s'abstenir de croire en Dieu.
La France a vu les scélérats de 89, et elle voit» aujourd'hui notre infecte radicaille se lancer hardi-\ ment sur les traces de l'auteur anglais pour proclamer l'athéisme.
Telle est inévitablement et fatalement la marche des esprits, le jour où ils suppriment le guide et renversent le flambeau.
De ces trois chefs de l'incrédulité, Voltaire, en arrivant chez les Anglais, ne trouva plus que le vieux Tindal, septuagénaire et cacochyme.
Condamné par les tribunaux, Toland venait de mourir dans la honte et dans une détresse profonde, et Naples avait déjà, depuis quinze ans, scellé la tombe de Shafterbury sur la terre d'exil.
Mais, à Londres, ces éciivains impies avaient de dignes successeurs.
Bolingbroke se hâta de les présenter à son ami de France.
Antoine Gollins et Jonathan Swift publiaient, l'un sa métaphysique ignoble, l'autre ses Contes cyniques \^ et remplis de blasphèmes.
Ils étaient les membres les plus actifs de l'Académie fameuse dont nous avons parlé plus haut, s'appliquant à réchauffer tout le fatras d'objections absurdes, que les vieux ennemis de la foi catholique avaient entassées contre elle dans les premiers siècles, et se gardant bien d'y accoler la triomphante réfutation des Pères de l'Eglise.
Voltaire alla donc s'asseoir sur les bancs de cette école consciencieuse.
Apprenant des philosophes anglais à recoudre les lambeaux épars des hérésies primitives, il nia la divinité de Jésus avec les Nazaréens, altéra l'Evangile avec les Ébionites, accorda une sympathie chaleureuse à Simon le Magicien et à Philon le Juif, applaudit aux Gnostiques, souffla sur la cendre d'Arius et de Manès, et prodigua toutes ses admirations à Julien l'Apostat.
Ce recueil de notes sacrilèges une fois au grand complet, le futur démolisseur du christianisme ne tient qu'à moitié sa vengeance.
Jurant d'écraser les prêtres, il veut en même temps écraser les rois, pour les punir de prendre contre lui la défense de la religion.
Il a déjà posé, dans Œdipe, quelques maximes préludant à cette double guerre :
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science.
(Acte III, scène i.)
<c Dans cette pièce, dit Nonnotte, les prêtres païens ne sont que des personnages qu'on présente ; c'est aux prêtres de la religion chrétienne que Voltaire en veut. »
Les rois ont ensuite leur tour.
Tant qu'ils sont sur la terre on respecte leurs lois.
(Acte I, scène v.)
Qu'eussé-je été sans lui ? rien que le fils d'un roi.
(Acte I, scène i.)
Ses amis, les libres penseurs, le mènent sous Téchafaud de Whitehall, où il trouve, dans le sang de Charles pr, des armes démocratiques toutes fraîches, et qui ont prouvé la finesse de leur trempe.
Brutus est contemporain du séjour à Londres, et Voltaire joignit ce brûlot tragique au reste de son bagage.
— Quand vous lancerez un tison sous les tentes ennemies, lui dit Bolingbroke, n'attendez jamais que
le feu éclate. Faites atteler des chevaux à une berline, gorgez d'or les postillons, fuyez à grandes guides, et allez vivre en prince à l'étranger, laissant à d'autres le soin de propager l'incendie. On peut, de cette manière, pendant que le tison flambe, en préparer d'autres en toute sécurité.
Satan n'eût pas mieux dit.
Mais Voltaire n'est plus en mesure de suivre ce nouveau conseil.
Avant son départ pour la Grande-Bretagne, entraîné par Richelieu dans des cercles où l'on jouait un jeu d'enfer, il a perdu de très-fortes sommes au pharaon .
La sentence d'exil supprime naturellement la pension qu'il touche sur la cassette du roi, comme celle dont l'a gratifié la reine, et le juif d'Acosta vient de lui enlever, dans une faillite, une vingtaine de mille francs. Tl est, 'în outre, pour n'avoir pas tenu compte de formalités essentielles, dépossédé de la rente d'un capital placé sur l'hôtel de ville, et se voit menacé de perdie le capital même.
« Gomme je fais tous mes efforts pour recouvrer mes rentes, dit-il à Thieriot, le 27 mai 1727, je crois qu'il n'est pas prudent de faire connaître à la cour de France que je pense et que j'écris comme un libre Anglais (1). »
J. Recueil de 1862.
L'honnête écrivain préparait alors les Lettres philosophiques, sur les renseignements pleins de loyauté qu'il avait recueillis.
Il reste à Voltaire environ cent mille francs, moitié de l'héritage paternel, moitié de ses anciennes spéculations. Gela ne suffit pas, au dire de Bolingbroke, pour tenter un grand coup.
Sans plus de retard, on imprime une splendide édition de la Henriade,
Tous les écrivains en renom de l'Angleterre, les Addison, les Swift, les Rowe, les Tickell, et jusqu'au vieux Pope, sont invités à pousser à la roue d'une souscription monstre.
Bolingbroke se remue d'un côté ; Voltaire intrigue de l'autre, et cherche particulièrement à gagner les femmes.
Pour intéresser à la souscription l'épouse d'un gros négociant de la Cité, Laura Harley, il lui adresse une très-galante épître en vers, qui tombe directement au pouvoir du mari. C'était un homme excessivement chatouilleux, et qui avait motif de l'être; car, en ce moment même, il traduisait, preuves en main, devant les tribunaux deux séducteurs de sa femme.
Il crut trouver dans Voltaire un troisième coupable, et s'empressa de joindre les rimes du poëte aux pièces du procès.
L'ami de Bolingbroke eut une peine extrême à se faire mettre hors de cause.
Gomme aujourd'hui, les condamnations en adultère se chiffraient, chez nos voisins, en amendes et en dommages-intérêts énormes; les fonds de la souscription y eussent passé jusqu'au dernier sou.
Presque en même temps, toujours à propos de la Henriade, — d'autres disent pour un compte d'impression, — Voltaire se prend de querelle avec un libraire de Londres, nommé Nadal, qui ne se montre pas d'humeur à supporter ses insolences, et le bâtonne (c'est véritablement une destinée) avec beaucoup plus de rudesse que le chevalier de Rohan ne l'a fait à Paris, jurant de recommencer toutes les fois qu'il le rencontrera.
« Ce fut, dit Elle Harel, la raison principale qui décida Voltaire à revenir de ce côté-ci du détroit, malgré l'arrêt d'exil porté contre lui, et à se tenir caché, tantôt à Paris chez madame de Fontaine-Martel, tantôt en Normandie chez Gideville, conseiller au parlement de Rouen (1). »
Quoi qu'il en soit, le poëte-philosophe ne quitta pas Londres la poche vide.
Les exemplaires de la Henriade se vendaient à tiès-haut prix. Si la cour de Saint-James, où Boling-
1. Ilecueil des particularités de la vie et de la mort de Voltaire (Bibliothèque Mazarine).
' broke était en discrédit, et où l*on soupçonnait Vol- 1 taire d'espionnage (1), ne prit aucune part à la sous- \ cription, beaucoup d'autres escarcelles se dénouèrent I au profit de l'auteur.
! Muni d'une sacoche très gonflée , il repasse la i Manche, arrive en France incognito, et consacre l'or j qu'il rapporte à acheter des billets d'une grande loterie, autorisée par le gouvernement pour l'extinction j des dettes de la ville de Paris. Il gagne plusieurs ! lots considérables, risque le tout en jouant sur les ( blés de Barbarie, profite d'une hausse extravagante i pour réaliser au port de Marseille, empoche près d'un million, et réussit à le tripler, soit dans les fournitures de l'armée d'Italie, soit par d'audacieuses manœuvres d'agiotage sur le commerce de Cadix.
— Bravo, mon cher I commencez la bataille , lui écrit Bolingbroke.
On voit que ce fut une autre guerre punique, suscitée par la nouvelle Garthage contre la France. Ilest bien évident que cette catapulte à sarcasmes et à traits empoisonnés, dont la terrible manœuvre dura chez nous plus d'un demi-siècle, organisa ses ressorts à Londres, et y reçut sa charge entière de projectiles. Toute la philosophie odieuse, toutes les pourritures chroniques d'une nation, qui peut vivre impu-
1. « Il passait, dit l'abbé Maynard, pour un agent secret du ministère de France. » Tome I, page 144.
nément sous la lèpre, parce que ni l'électricité de l'esprit, ni la fièvre de l'enthousiasme ne lui chauffent le sang et ne la disposent à la gangrène, tout son virus, tous ses principes morbides furent inoculés à M. de Voltaire.
La gale anglaise passa dans son âme à l'état aigu.
Presque aussitôt le malheureux eut hâte de la
communiquer à ses contemporains, qui la transmirent
à leurs descendants, ce qui fait que, de nos jours,
tant de gens se grattent encore.
w j Ainsi voilà le dix-huitième siècle condamné à en-
ly tendre prêcher, pendant cinquante-quatre ans, les
j t doctrines antichrétiennes, qu'un philosophe, trois
I Afois bâtonné, rapporte d'outre-Manche.
Ce fut un étrange apôtre, et qui eut grand soin de ne pas s'exposer au martyre.
Les ennemis du christianisme eux-mêmes, quand il leur reste une simple nuance de bonne foi et une bribe de sens commun, ont le plus profond mépris pour ce lâche soldat du mensonge, qai, d'un bout à l'autre de sa longue carrière, joua le rôle du Parthe, n'attaquant jamais qu'à coap sûr, et prenant la fuite après avoir lancé sa flèche.
Il n'y a pas de cœur honnête, qui ne se révolte contre cet empoisonnement systématique d'un peuple, par une main constamment insaisissable , et qui s'appliquait toujours d'avance à conquérir l'impunité.
Quelques explications rétrospectives. — Orgies à Plombières. — La bulle Unigenilus et l'enterrement d'une comédienne. — A Rouen, chez le libraire Jore. — Un émule d'Harpagon.
En parlant de raccroissement prodigieux de la fortune de Voltaire, notre exposé trop rapide a pu nous faire soupçonner d'exagération.
Donc il n'est pas inutile de revenir sur nos pas, de suivre le philosophe dans ses démarches, et de mentionner tous ses faits et gestes, depuis le jour où il remit le pied sur la terre de France.
Le 20 février 1729, il débarque au Havre, et arrive à Rouen, le 23.
Il y reste quelques semaines à prendre du repos, et à se remettre des contusions et courbatures occasionnées par la troisième bastonnade.
« Avant que je puisse me cacher à Paris, écrit-il à Thieriot, je resterai une douzaine de jours dans l'un des villages voisins de la capitale : il est vraisemblable que ce sera Saint-Germain, et je compte y être avant le 15. C'est pourquoi, si vous m'aimez,
préparez- VOUS à venir m'y trouver au premier appel. »
Effectivement il loue deux modestes chambres chez un perruquier de Saint-Germain, se fait appeler Sanson, et ne donne son adresse qu'aux gens dont il est sûr.
Le 25 mars, il offre à Thieriot « une chère frugale et un mauvais lit » dans « la baraque » du perruquier ; puis il se hasarde, le 29, à venir à Paris, ayant soin de ne pas rester deux jours de suite dans le même domicile, et logeant, tantôt chez du Breuil, au cloître Saint-Merry ; tantôt chez Mayenville, conseiller clerc, qu*il a connu jadis à l'étude de maître Alain ; tantôt chez la baronne de Fontaine-Martel.
Une particularité fort peu honorable de la vie de ce grand philosophe, c*est que, plus U deviendra riche, plus nous le verrons se montrer. ayare.
Ses fonds seront régulièrement placés, à un taux usuraire, au furet à mesure que la spéculation les amènera dans sa caisse, et il trouvera commode de loger sept ou huit ans chez autrui, pour s'épargner des frais de maison.
Peut-être aussi pour décamper plus vite en cas d'alerte.
Car jamais il ne fut d'humeur à laisser la justice saisir des objets à son appartenance et ramasser quelque chose derrière ses talons.
Depuis son retour de Londres jusqu'à sa fuite en Lorraine et en Hollande, on Thébergea gratis, pendant l'été, chez le prince de Guise, qui lui prêtait son château d'Arcueil, et, pendant l'hiver, chez la trop généreuse baronne.
Voltaire l'appelait « la déesse de l'hospitalité ». C'était bien le moins qu'il lui brûlât un peu d'encens sous les narines, car il l'exploitait sans vergogne, et souffrait même qu'elle payât d'une pension annuelle de quinze cents livres, les services de Thieriot.
Services rendus personnellement à Voltaire, ne pas confondre.
Il faisait de Thieriot son commis, son secrétaire, son intendant, son factotum, son valet de chambre et au besoin son huissier. Madame de Fontaine- Martel les logeait l'un et l'autre dans une aile de sa maison, dont les appartements prenaient vue sur le Palais-Royal.
Là, et non chez Mayenville, comme on l'a dit à tort, Voltaire reçoit, dans les premiers jours d'avril, la visite de son ami, le duc de Richelieu.
On convient des mesures à prendre pour faire lever l'arrêt de bannissement. Le duc intéresse à l'affaire le maître des requêtes Fallu. Ils font circonvenir de plusieurs côtés à la fois Maurepas, miaistre de la marine, qui a l'oreille du chef du cabinet ; puis, en
définitive, sur un rapport favorable qu*on lui présente, Louis XV révoque l'ordre d'exil.
A peine Voltaire a-t-il obtenu la permission de rester à Paris, qu'il remue ciel et terre pour qu'on lui rende ses pensions, et pour obtenir de l'Hôtel de ville le paiement de ses rentes.
Sur uri£gint comme sur l'autre il atteint son
Réunissant alors en un seul bloc Pargent qu'il reçoit, celui qu'il a rapporté de Londres, et tout ce qui lui reste par ailleurs d'espèces disponibles, il place la masse entière dans la loterie dont nous avons parlé.
Pelletier des Forts, contrôleur des finances, l'avait, paraît-il, organisée si maladroitement, que Voltaire, aidé de La Condamine et de quelques-uns de ces financiers repris de justice, dont il s'était fait autrefois l'avocat, trouve moyen de gagner à coup sûr.
Lui-même l'avoue, et dit très-clairement :
« Pour faire sa fortune dans ce pays-ci, il n'y a qu'à lire les arrêts du conseil. En fait de finances, il est rare que le ministère ne soit pas forcé à des arrangements, dont les particuliers profitent (1). »
Quels arrangements ? Par quels calculs parvint-il à gagner le gros lot et beaucoup d'autres à la suite ?