Lettre à Thieriot 1723. Ibid., tome XXXIII, p
chez la présidente avant d'avoir donné de l'argent au président de Bernières 1.
Les héritages. — Le 1* janvier 1722 meurt, à l'âge d'environ soixante-douze ans François Arouet, conseiller du roi, receveur des épices de la Chambre des comptes de. Paris, le père de Voltaire 2.
Dans son testament qui fut fait le 19 août 1721, c'est-àdire quatre mo's et demi avant sa mort, il déclare : « … Et « quand aux biens qu’il a plu à Dieu de me départir, qui « ne peuvent être que très-médiocres (vu le long temps « qu'il y à que je travaille) dont je ne sais même pas la « valeur, qui ne se connaîtra que par le compte final de « ce que j'ai géré, pour Messieurs de la Chambre des « Comptes, desquels j'espère pour mes enfants un traite- « ment favorable, particulièrement au sujet des dépenses « et améliorations que j'ai faites dans le logement que « j'occupe, où j'ai dépensé plus de sept mille livres ou « par-dessus de ce qu'ils m'ont accordé en différents fois, « dont je crois qu'il ne serait pas juste que celui qui me « succédera profite au préjudice de mes enfants. Je veux « donc et désire que tous mes biens qui se trouveront « m'appartenir au jour de mon décès, de quelque nature « et qualité qu’ils soient, demeurent et appartiennent à « mes trois enfants, et à défaut d'eux, à leurs représen-
1. Letires à la Présidente de Bernières du 27 juin et 2 juillet 1725, éd. Moland, tome XXXII, p. 140 et 141.
8. Acte de décès du père de Voltaire, d'après les Registres de la paroisse Saint-Barthélemy. Documents biographiques, Voltaire, œuvres, éd. Moland, tome I, p. 304.
tants, à défaut de quoi je les institue mes légataires universels, chacun pour un tiers et égale portion. En faisant le partage duquel legs universel, ceux de mes enfants qui se trouveront avoir été par moi avantagés en avancement d'hoirie, tiendront compte à la masse de mes biens de ce dont ils se trouveront avoir été par moi avantagés, et d'autant que j'ai déboursé pour mon fils aîné la somme des trois mille livres au moins lorsqu’il est entré au séminaire de Saint-Magloire, que j'ai payé pour environ quatre mille livres de dettes pour mon fils cadet et qu’en mariant ma fille, leur sœur, je ne lui ai fait aucun présent, je veux et entends que madite fille prenne, à luy appartienne par préciput dans tous les mesdits biens la somme de trois mille livres, moyennant laquelle j'estime qu'ils seront parfaitement égallés. J'entends qu'aucun de mes enfants ne puisse demander ni prétendre aucune chose pour raison de leurs droits successifs maternels ou legs qui pourraient leur avoir été faits, voulant que le tout soit et demeure confondu dans le legs universel de mes biens.
« Je .déclare que, pour de bonnes et justes considérations, je me sens obligé de substituer comme je substitue tout ce qui reviendra et appartiendra à mon fils François-Marie Arouet de Voltere par ledit legs universel, aux enfants qui naîtront de lui en légitime mariage et, à défaut d'enfants, à son frère aîné et à sa sœur, et à défaut d'eux à leurs représentants, desquels biens afférants à mon fils de Volterre, il n'aura que l’usufruit et jouissance, sa vie durant, à l'effet de quoi je veux qu'il
« soit fait emploi en fond d’héritage ou rente par le tu-
teur qui sera nommé à ladite substitution, suivant les avis de parents en de tels cas requis et accoutumés. S'il arrivait néanmoins que mon fils de Volterre parvenu à l’âge de trente-cinq ans accomplis prît une conduite réglée et telle que j'aurais bien voulu la lui inspirer, en ce cas, comme je ne fais ladite substitution que dans la juste appréhension qu'il ne dissipe le peu de bien que je lui laisse et ne tombe dans le besoin, je supplie très humblement M. le Premier Président de la Chambre des Comptes de vouloir bien accepter ce pouvoir et autorité de père à l'égard de mon fils de Volterre, pour détruire et annuler ladite substitution ainsi que je le ferais moi-même si je pouvais par impossible survivre à cette mienne dernière volonté, en Cas d'une conduite réglée de la part de mon fils.
« Je nomme pour exécuteur de ce présent mon testament la personne de M. Mignot, correcteur des comptes, mon gendre, auquel je suis bien aise de donner celte petite marque de confiance et de mon estime » 1. Ce testament nous indique que quatre mois et demi
avant sa mort, M. Arouet père, ne savait pas quel était l’état de sa fortune, et, lui mort, personne pendant longtemps n’en sut davantage. L'inventaire fait après le décès du payeur des épices de la Chambre des Comptes nous démontre qu'il avait à Châtenay une belle maison d'habi-
1. J.-J. Guiffrey. La jeunesse de Voltaire. Voltaire ei la famille
de Nicolay, 1722-1730. Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile de France, 1875, pp. 47 et 48.
tation avec ferme à côté comme semble l'indiquer l’existence d'une vaste grange 1; et aussi deux maisons l’une rue Saint-Denis et l’autre rue Maubuée, que reçut en partage sa fille, madame Mignot; mais le gros de l'héritage c'était la somme de deux cents quarante mille livres qu'avait versée M. Arouet « pour la sûreté de sa commis- « sion » en prenant possession de son office (11 mars 1701) ?. Le père Arouet nous parle aussi des améliorations qu'il à faites dans le logement qu’il avait à la Chambre des Comptes. Cet appartement et la charge de payeur des épices de la Chambre passèrent à son fils aîné, Armand. Le testament de M. Arouet père nous montre qu'il n'avait pas avantagé son aîné au détriment du poète, mais fait de son bien trois parts égales pour ses trois enfants.
Nous y apprenons encore que le père avait dû payer pour Voltaire quatre mille livres de dettes et qu'à cause de sa vie dissipée, il ne lui laissait de sa part d’héritage que l’usufruit, c'est-à-dire le droit de toucher les revenus sans celui de disposer du capital, jusqu’à trente-cinq ans, et qu'à cet âge l'intéressé entrera ou non en possession Je son patrimoine suivant qu’il aura démontré à M. de Nicolay, président de la Chambre des Comptes, qu'il est <apable ou non de bien gérer sa fortune.
De cette capacité, M. Nicolay fut pleinement convaincu æt il consentit à annuler cette substitution par l'acte du 1% mars 1730 insinué le 18 dans lequel il déclare :
« … bien et duement informé que led. s. François-Ma-
1. G. Desnoiresterres. La jeunesse de Voltaire, p. 135. 2. Ibid., p. 203.
« rie Arouet de Voltaire, lequel est âgé de trente-cinq ans « accomplis dès le 21 novembre dernier... loin de dissi- « per son bien et de faire des dettes l’a au contraire aug- « menté jusqu'icy, et qu’il espère qu'il n’en fera que de « bons usages, a led. seigneur Premier par ces présentes, « levé, détruit et annullé lad. substitution portée au tes- : « tament dud. feu sieur Arouet... 1 »
Le père de Voltaire, quand il avait senti sa fin approcher, s'était repenti des précautions rigoureuses qu’il avait prises contre son fils cadet, car à la suite du procèsverbal du dépôt du testament, qui est du 21 août 1721, se trouve rédigée une révocation pure et simple de la substitution faite en faveur des enfants éventuels de Voltaire. Elle est datée du 26 décembre 1721, mais sans signature, donc sans valeur ?.
Comme nous venons de le voir, la plus grande partie de la fortune d’Arouet père, était engagée dans les affaires dont il avait la direction comme payeur des épices de la Chambre des Comptes. Il s'en suivit un procès que Voltaire suit avec une anxiété compréhensible et dont il fait souvent part à ses amis. Ainsi le 26 septembre 1724, il écrit à Thieriot : « Je sais bien que ma fortune sera tou- « jours la vôtre; mais je vous avertis que nos affaires de « la Chambre des Comptes vont très mal, et que je cours « le risque de n’avoir rien du tout de la succession de « mon père » et quelques jours plus tard, il parle en ces termes de sa fortune à la présidente de Bernières : « La
1. J.-J. Guiffrey. La jeunesse de Voltaire, p. 50, 2. Ibid., p. 50.
« mienne prend un tour si diabolique à la Chambre des « Comptes, que je serai peut-être obligé de travailler « pour vivre, après avoir vécu pour travailler 1 ».
Sans argent et obligé de payer sa pension chez les Bernières, il demande à M. de Nicolay une avance sur sa part de succession; le président refuse. Il apprend cette nou-. velle à la présidente en ces mots : « Les affaires de ma « famille commencent à tourner mal. Ainsi j'ai plus be- « soin que jamais de la philosophie, dont je veux faire « profession. Je vais regarder la fortune comime un avan- « tage qui n’est nécessaire qu'aux gens remplis de désirs. « Les richesses sont des emplâtres pour les blessures que « nous font nos passions. Mais un philosophe est un « homme bien sain, qui n’a pas besoin d'emplâtres. Je « me mets donc dans la tête d’être heureux dans la pau- « vreté ? ».
Peu de jours après le 23 juillet 1725, il lui écrit encore : « Depuis que je ne vous ai écrit (2 juillet) une foule d’af-
faires m'est survenue. La moindre est le procès que je
renouvelle contre le testament de mon père. » Il nous semble qu'il s'agit ici d’un procès engagé par Voltaire pour faire abolir la clause de substitution. Navré à cause du refus du président de lui accorder une avance sur sa part de la succession paternelle, il intenta un procès qu'il perdit.
1. Lettre à la présidente de Bernières, octobre 1724, éd. Moland, tome XXXIII, p. 127.
2. Lettre à la présidente de Bernières, 1725, éd. Moland, tome XXXIII, p. 138.
Comme nous l'avons dit, une grande partie de l’héritage de Voltaire consistait en une somme de deux cent quarante milles livres, versée par le père de Voltaire à la Chambre des Comptes pour la sûreté de sa commission. Armand Arouet, le frère aîné de Voltaire, qui succéda dans cette charge à son père l, ne voulut à aucun “prix déplacer cette caution qui lui était indispensable pour exercer son emploi; d'un autre côté, il se voyait dans l'impossibilité de rembourser une moitié de ce capital à son cadet. Apprenant le procès, en homme avisé, il prit ses précautions et profitant de l'exil de son frère, il se garantit en insinuant la clause de substitution du testament paternel au Bureau des Insinuations et en assurant par cet acte l'exécution. C'est le 14 novembre 1726 que la clause du testament d’Arouet concernant « mondit fils « de Voltere » et celle-là seulement, fut insinuée moyennant paiement d’un droit de cent cinquante livres ?.
Il est plus que probabla que c'était seulement l'intéressé qui avait pu prendre l'initiative de cette coûteuse transcripüon et Armand seul y était intéressé comme nous venons die le voir. -
Malgré les différences de caractère et d'éducation qui existaient entre eux, les deux frères Arouet, du vivant de
1. C’est le 29 décembre 1721 que le père Arouet transmit à son aîné sa charge de receveur des épices, qui rapportait environ 13.485 livres par an (quittance d’Arouet père, pour l’année 1700). H. Beaune. Voltaire au collège. Paris, 1873, p. LII.
8. L. Foulet. Correspondance de Voltaire, p. 158 et 159 note. M. Foulet attribue l'insinuation à Armand et à Mignot. Les bon. nes relations de Voltaire avec son beau-frère semblent appuyer notre hypothèse.
leur père, n'étaient pas ennemis. Ce furent seulement les discussions d'intérêt, surgies après la mort de leur père, qui les divisèrent 1. C’est ainsi qu'en 1720 Voltaire annonce à Thieriot que, s’il a besoin d'argent, il va écrire à son frère qui lui en fera donner ?, et plus tard il écrit d'Angleterre à mademoiselle de Bessières : « Engagez mon « frère à me donner, sans Gifférer un seul moment, des « nouvelles de sa santé, ou donnez-m'en vous-même » 3. L'insinuation du 14 novembre 1726 les brouille, et le 14 juin 1727 Voltaire écrit à Thieriot : « Mon frère, surtout, « est le dernier homme à qui on pourrait confier un tel « secret (son retour en France), autant à cause de son « caractère indiscret que pour la vilaine manière dont il « @& agi avec moi depuis que je suis en Angleterre. J’ai « essayé par toutes sortes de moyens d'adoucir la grossiè- « reté pédantesque et l’insolent égoïsme dont il m'a acca- « blé ces deux dernières années. Je vous avoue dans « l'amertume de mon cœur que son insupportable con- « duite envers moi a été une de mes plus vives afflic- « tions... ».
Nous ne savons pas à quelle époque fut liquidée la succession, probablement pendant le séjour de Voltaire en Angleterre ou même après; ce qui paraît certain, c'est qu'il tira finalement de la succession paternelle 4.250 li-
1. A. Gazier. Le frère de Voltaire (1685-1745). Revue des Deux- Mondes, 1906 (mars-avril).
2, Lettre à Thieriot, 25... (septembre) 1720, éd. Moland, tome XXXIIT, p. 56.
3. Lettre à Mie de Bessières, du 15 octobre 1726, éd. Moland, tome XXXIII, p. 160.
vres de rentes. « J’ai eu 4.250 livres de rentes pour patri- « moine, écrit-il en 1754, mes partages chez mes notaires « en font foi. Le fonds de presque tout ce patrimoine a « été assuré à mes nièces pour leurs mariages » 1. Voltaire laissa sa part de patrimoine à la disposition de son frère, même après que l'acte du 1* mars 1730 lui en eut donné la libre disposition, et Armand lui payait une rente de 4.250 livres ?. Ce fut par intérêt pour ne pas perdre l’héritage de son frère, et non par affection que Voltaire laissa sa part de patrimoine à la Cour des Comptes comme caution de son frère 3. Ce passage d’une de ses lettres le prouve assez : « … je n’ai point entendu parler de celle « (lettre) où vous m'avez mandé l’état de mon frère; voilà « tout terminé par Île retour de sa santé. Je vous prie de «me renvoyer la lettre par laquelle je vous priais « de prendre les arrangements de famille convenables « en cas d'accident. Quant au testament, je ne doute ‘pas « que vous ne vous soyez informé de ce qui en était avec « votre prudence ordinaire, sans me commettre, et sans
1. Lettre à M*‘*, du 12 mars 1754, éd. Moland, tome XXXVIII, P. 188.
2. Lettres à Moussinot, du 18 mars 1737; 4 janvier 1738, p. 228 et 378 du tome XXXIV, éd. Moland, et du 16 janvier 1741, p. 7, du tome XXXVI.
3. Dans sa lettre au maréchal duc de Richelieu, du 20 avril 1770, éd. Moland, tome XLVII, p. 52 et 58, il écrit : « il (l'abbé » Terray) m'a pris deux cent mille francs qui faisaient tout mon » patrimoine et que j'avais mis entre les mains de M. de La » Borde. Si cet holocauste est utile à l'Etat, je fais le sacrifice » sans murmurer... », mais il en murmure dans ses lettres à Tabareau du 3 mars 177%, p. 5 et 6, et au marquis de Florian, du 7 avril 1770, p. 4, du tome XLVIT, éd. Moland.
marquer que je puisse avoir sur cela quelque inquié- « tude. Au reste, il serait très désagréable que mes me- « veux eussent à me faire ma part; ce serait à moi, ce « semble à faire la leur, et Mm° Denis s'avance trop quand « elle dit qu’elle me laisserait maître du tout. Il y a des « mineurs au nom desquels elle ne pourrait stipuler; elle « ne pourrait me céder ce qu'on aurait donné à ces mi- « neurs, let assurément je la laisserais jouir de ce quon « lui aurait donné » 1,
Armand mourut le 19 février 17452 et dans son testament qui fut rédigé le 13 janvier, un peu plus d’un mois avant sa mort, il fait la part de ses domestiques; laisse des marques de souvenir à une ou deux personnes, gratifie ses neveux d’un legs particulier consistant en une rente payée par les Marchant et hypothéquée sur la maison de Châtenay vendue à ces derniers en 1722 et décide que « quant au surplus de tous mes biens que je lais- « seray au jour de mon décès, je donne et lègue tout le « d. surplus sçavoir moitié à Monsieur Arouet de Voltaire « mon frère pour en jouir par luy en usufruit seulement, « le fond et propriété demeurant substitué ainsy que je le « substitue par ces présentes aux d. sieur Mignot et dames « Denis et Fontaines, mes neveux et nièces susnommés, « et l’autre moitié aux d. sieur Mignot et dames Denis « et Fontaine, mes neveux et nièces pour en jouir par
1. Lettre à Moussinot, 9 janvier 1740, éd. Moland, tome XXXV, p. 360.
2. Acte de décès du frère de Voltaire. Documents biographiques, éd, Moland, tome 1, p. 314.
« eux en toute propriété voulant toutefois qu'en cas que « la dame Fontaines décéderait avant moy ses enfants « prennent dans sa succession tout ce que la dame leur « mère y aurait eu en vertu de mes présentes dispositions & si elle m'avait survécu, et afin que la substitution que ja « viens de faire aye son entier effet je veux que le mobi- .« lier qui reviendra au sieur Arouet de Voltaire dans ma. « succession soit converti en immobilier » 1. Ce testament avait avantagé sérieusement son neveu Mignot et ses nièces, madame Denis et madame de Fontaine et quand il faudra désigner un exécuteur testamentaire, ce ne sera pas son frère, mais le mari de sa nièce, M. de Fontaine, qui sera choisi et Armand récompensera sa peine par le don d'un diamant de six mille livres.
Premières spéculations. — Les pensions et les héritages n'étaient pas les seules ressources de Voltaire à cette époque. En travaillant à assurer sa gloire, le jeune poète ne négligeait pas ses intérêts matériels. Il se poussait dans la société la plus aristocratique et dans le monde de la finance et des affaires, développant et entretenant ses in-nombrables relations, jetant les bases de cette fortune: considérable à laquelle il devra son indépendance, et, d'autre part, il s’'apprêtait à devenir le premier poète tragique et le premier poète épique de son temps. Les financiers qu’il fréquenta lui donnèrent le goût et le sens des opérations de banque et de commerce, la hardiesse réfléchie pour risquer, la sécurité de conscience sur les gros
&. G. Desnoiresterres. Voltaire au château de Cirey, p. 437 à 440.