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CHAPITRE II

La situation financière de Voltaire pendant son séjour en Angleterre et jusqu'à son départ pour la Prusse. (Voltaire se prépare une arrière saison indépendante).

Départ pour l'Angleterre, les faillites. — Au moment où la cour commençait à lui témoigner sa faveur et où la fortune était pour lui facile à atteindre, une dispute avec la chevalier de Rohan dans la loge d'Adrienne Lecouvreur attira sur Voltaire la vengeance de ce seigneur et compromit tout.

Un jour qu'il dînait chez le duc de Sully, un laquais l'avertit qu’on le demandait à la porte de l'hôtel. A peine sorti, il fut saisi par des hommes qui firent pleuvoir sur lui une grêle de coups de bâton. Le chevalier de Rohan commandait les « travailleurs ». A la suite de ce guetapens, Voltaire supplia le duc de Sully de l'aider à tirer vengeance de son agresseur; le duc refusa car, si méprisable qu'il fût, le chevalier était un Rohan.

Voltaire songea alors à provoquer en duel le chevalier. On en rit car personne ne croyait à son courage; mais la puissante famille de Rohan, pour éviter toute mésaventure à l’un de ses membres, finit par obtenir du ministère

l'ordre d'emprisonner Voltaire, ce qui lui valut, le 17 avril 1726, un second séjour à la Bastille.

Voyant que les Rohan pouvaient faire durer sa détention, Voltaire demanda à Maurepas « la permission d’al- « ler incessamment en Angleterre » 1 et écrivit au lieutenant de police : « Je vous supplie de vous servir de votre « crédit pour que j'obtienne la permission d'aller en « Angleterre, où je devais aller depuis longtemps » 2.

Avant de quitter la Bastille, Voltaire réclama avec instance la permission de prendre ses dispositions avec Germain Cassegrain dit Dubreuil, son homme d’affaires. Il l’obtint, si bien qu’au sortir de la Bastille il avait sur lui treize cents francs en or. C'était assez pour passer en Angleterre et y vivre quelques mois; mais pour ne pas manquer de ressources en cas de séjour prolongé, l’auteur de la Henriade se procura une lettre de change sur le banquier juif Anthony da Costa, à Londres.

A Calais, Voltaire retarde son départ pour l'Angleterre pour convaincre ses ennemis qu'il n’est pas exilé. « Je « suis obligé de vous dire, écrit-il le 5 mai 1726 au lieute- « nant de police, que je n’irai à Londres que lorsque « j'aurai rétabli ma santé assez altérée par les justes cha- « grins que j'ai eus. Quand même je serais en état de « partir, je me donnerais bien de garde de le faire en « présence de l'exempt, afin de ne pas donner lieu à mes « ennemis de publier que je suis banni du royaume; j'ai

1. Fernand Caussy. Lettres de Voltaire à la cour de France. La Revue 1910.

8. Lettre à Hérault. Lieutenant de police, du 24 avril 1726, éd. Moland, tome L, p. 400 et 401.

« la permission et non pas l'ordre d'en sortir, et j'ose « vous dire qu'il ne serait pas de l'équité du roi de bannir « un homme de sa patrie pour avoir été assassiné ».

Comme nous venons de le dire, en partant pour l'Angleterre, Voltaire s'était procuré une lettre de change de vingt mille francs sur un banquier juif à Londres, Anthony da Costa. Mais comme il emportait en outre treize

cents francs en or, il n'avait pas besoin d'argent et ne se pressa pas d'aller toucher la lettre de change. Quand il se

décida, il était trop tard, l’Israélite venait d'être déclaré en faillite.

En 1776, Voltaire nous en parle en ces termes : « Leur « secrétaire (celui des juifs) me dit que je suis fâché « contre eux à cause de la banqueroute que me fît le juif « Acosta, il y a cinquante ans, à Londres; il suppose que « je lui confiai mon argent pour gagner un peu de tem- « porel avec Israël. Je vous proteste, Messieurs, que je ne « suis point fâché : j'arrivai trop tard chez M. Acosta;, « j'avais une lettre de change de vingt mille francs sur « lui; il me dit qu'il avait déclaré sa faillite la veille, et il « eut la générosité de me donner quelques guinées qu'il « pouvait se dispenser de m'’accorder » 1. Cette banqueroute força Voltaire à prendre d’autres arrangements financiers, ce qui explique pourquoi deux mois et demi après son arrivée en Angleterre il se hâtait de revenir à

1. Un chrétien contre six juifs, 1776, ed. Moland, tome XXIX, p. 558.

Parisi, au moins provisoirement, où il se cachaït chez son homme d'affaires, Germain Dubreuil.

« Je suis donc revenu en Angleterre. vers la fin de juil- « let, fort désappointé de mon voyage secret en France, « à la fois stérile et dispendieux. Je n'avais sur moi que « quelques lettres de change sur un juif du nom de Mé- « dina, pour la somme de huit ou neuf mille livres fran- « çaises. À peine étais-je à Londres que j'appris sa décon- « fiture. Je n'avais pas un penny, j'étais dévoré par la fiè- « vre, seul, sans ressources, étranger à une cité dans la- « quelle je ne connaissais âme qui vive. Milord et Milady « Bolingbroke étaient à la campagne, et je n'osais me « présenter à notre ambassadeur dans un état aussi misé- ER rable.….

« En ces circonstances, mon étoile, qui, au milieu de « ses influences les plus désastreuses, ne me refuse jamais « une sorte de soutien, dirigea vers moi les pas d'un « gentilhomme anglais, inconnu de moi, et qui me força « d'accepter l'argent dont j'avais besoin... » 2.

En 1771, dans l'article : « Juifs », Voltaire contait ainsi la banqueroute de Médina : « .… il me dit que ce n'était

1. L. Foulet. Correspondance de Voltaire, p. 55 à 57 note. Voltaire s'était réconcilié avec la famille da Costa, lors de l'édition de l'Henriade, car plusieurs membres de cette famille figurent sur la liste des souscripteurs.

2. Charles Hettier. Une lettre inédite de Voltaire. Mémoires de l'Académie Nationale des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Caen, 1905. Longchamp et Wagnière, tome I, p. 28, ont prétendu que ce gentilhomme, qui dui envoya cent guinées, n'était autre que le roi 4’Angleterre; le fait paraît peu probable, car Voltaire s’en serait sûrement vanté.

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« pas sa faute, qu'il était malheureux, qu'il n'avait ja- « mais été enfant de Bélial, qu'il avait tâché de vivre en « fils de Dieu, c’est-à-dire en honnête homme, en bon « Israélite. 11 m'attendrit, je l'embrassai, nous louâmes « Dieu ensemble, et je perdis quatre-vingt pour cent »1.

M. G. Lanson, dans un article sur Voltaire et son banqueroutier juif en 1726? note que, bien des années après, Voltaire nomme son banqueroutier juif une fois Médina (1771), une autre fois Acosta (1776). Il nous dit que les journaux de Londres mentionnent bien une faillite de da Costa, mais ne parlent pas de celle de Médina. M. Lanson se demande si, en 1771, Voltaire n’a pas confondu son banqueroutier anglais de 1726 avec le juif hollandais Médine, qui en 1738 lui emportait de l'argent.

La lettre de Voltaire à Thieriot, publiée par M. Hettier, qui est du 26 octobre 1726, et dont nous venons de citer des passages, contient le nom de Médina.

Une autre preuve que Voltaire a subi deux banqueroutes en Angleterre, est le fait qu'il recevait de Paris avec des lettres de change sur Médina en juillet 1726 3, tandis que nous savons que Anthony Mendez da Costa était en faillite dès avant le 24 juin 1726 4, car ce jour-là meurt John Mendez da Costa, syndic de cette faillite. M. L. Fou-

1. Questions sur l'Encyclopédie, éd. Moland, tome XIX, p. 528.

2. Gustave Lanson. Voltaire et son banqueroutier juif, en 1726. La Revue Latine, 1908. |

3. Charles Hettier. Une lettre inédite de Voltaire, Mémoires de l'Académie. de Caen, 1905.

4. G Lanson. Voltaire et son banqueroutier juif en 1726. La Revue Latine, 1908.

let, auquel nous emprunions tout ce raisonnement, conclut qu'il a dû y avoir nécessairement deux faillites.

L'impression de la Henriade en Angleterre. — Les faillites dont nous venons de parler ne permirent pas à Voltaire d'imprimer la Henriade à ses frais. En vue de cette impression on ouvrit une souscription patronnée par la cour. |

L'édition fut très adroitement préparée et précédée de deux publications en anglais, dont l’une, l'Essai sur les guerres civiles de France, mettait le public anglais au courant des événements historiques que chantait l’auteur de la Henriade; l'autre, un Essai sur la poésie épique, frayait la route au nouveau poème parmi les grandes épopées. Young avait retouché ces deux essais et leur avait donné des titres appropriés au goût anglais, ce qui fit que quand la souscription pour la Henriade fut ouverte, la curiosité générale fut déjà éveillée.

Les listes de souscription se remplirent très vite. Ce fut un grand succès, qui ne s'explique, ni par la connaissance de la langue française, bien qu’elle fut plus répandue à cette époque en Angleterre, ni par la curiosité intellectuelle du peuple, ni même par le nom de l’auteur, qui n'avait pas encore une réputation européenne, mais par le fait qu'on pensait être désagréable à la cour de France en favorisant un poète exilé et qui avait su si bien flatter le public anglais dans son amour-propre et dans sa haine du

” papisme 1. L'auteur n'avait rien négligé pour augmenter

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