‹ Voltaire FinancierChapitre 28 sur 108 · Lettre à Formont, 5 juin 1734, éd. Moland, tome XXXII · texte numérisé non relu

Lettre à Formont, 5 juin 1734, éd. Moland, tome XXXII

il reçut l'avis qu'une lettre de cachet avait été rendue contre lui le 3 mai 1734. Il se hâta de passer en Lorraine.

Jn arrêt du Parlement, en date du 10 juin, ordonnait de brûler le livre et de rechercher l’auteur. C'était surtout le procureur général,. qui était janséniste, qui voulait poursuivre Voltaire, ce qui força notre auteur de rester toute une année en Champagne : Paris ne lui fut rouvert qu'en mars 1735, sur la promesse d'être sage.

Les amis de Voltaire l’avertirent, de Paris, qu'on pourrait apaiser tout en livrant l'édition, que le garde des sceaux supposait être entre ses mains. Il répondit qu'il n'avait point d'édition et écrivit à Jore : « S'il est vrai que « vous ayez une édition de ce livre (ce que je ne crois pas), « Ou si vous en pouvez trouver une, portez-la chez M. « Rouillé, et je la payerai au prix qu'il taxera 1. »

Extrêmement surpris de n'avoir pas de réponse de Jore, Voltaire apprend encore que le libraire était à la Bastille, que sur sa déposition on avait fait une descente chez lui et saisi une petite armoire où étaient ses papiers « et toute « sa fortune », et que dans le trajet de la rue du Long- Pont à l'hôtel du lieutenant de police, la cassette s'était ouverte, et que tout avait été pillé.

Jore parvint à démontrer que l'édition qui était en vente n'était pas de son imprimerie et qu'il n’avait point de caractères semblables et il obtint sa liberté au bout de quatorze jours *.

1. Lettre à Cideville, 28 juin 1734, éd. Moland, tome XXXIu, p. 434.

2. Factum de Jore, 9 juin 1736, éd. Moland, tome XXXIV, p. 80,

Mais Voltaire était persuadé que c'était Jore qui lui avait joué ce tour et ne voulant pas qu'il triomphât en vendant deux mille cents exemplaires de Lettres à 6, à 8, à 10 livres la pièce, tandis que lui, l’auteur, en soit proscrit et « malheureux toute sa vie pour contenter l’avidité « de ce misérable » 1. Il dénonce donc l'édition de Jore et déclare qu'elle est faite sur un manuscrit dérobé à Thieriot. L'édition est saisie et par un arrêt du Conseil d'Etat du 23 septembre les trois libraires compromis : Jore, René Josse et Duval? sont destitués de leurs maîtrises et déclarés incapables d'être jamais imprimeurs ni libraires.

Plus tard, en apprenant toute l'affaire, Voltaire aissaya de disculper Jore et écrivit un mémoire à M. Rouillé 3 et plusieurs lettres à ses protecteurs 4; mais ce fut peine perdue 5, car un arrêt du Conseil d'Etat du 8 février 1727 confirmait les ordonnances et règlements de 1649, 1686, 1723 et 1725 et punissait les imprimeurs ou libraires qui seraient trouvés en contravention, comme perturbateurs

1. Lettre à Cideville, mai 1734, éd. Moland, tome XXXII, p. 45.

2, Gustave Lanson, Affaire des lettres rhilosophiques de Voltaire. Reveue de Paris, 1904, tome IV.

3. Lettre à Jore, 24 mars 1736, éd. Moland, tome XXXIV, p. 61.

4, Lettres au comte d'Argental, p. 71, tome XXXIV et à de Cideville, du 12 avril 1735, p. 488, du tome XXXIII, éd. Moland.

5, Il est probable qu'après la publication de l'édition de Josse Jore, trahissant les promesses qu’il avait faites à Voltaire, et ne se souciant plus que de ses propres intérêts, débita des exemplaires de son édition, Car si l'édition avait été saisie et détruite, il n’en resterait pas aujourd'hui un si grand nombre d'exemplaires, G. Bengesco, Voltaire, Bibliographie de ses œuvres, tome II, p. 17.

du repos public et déclarait qu'ils seraient destitués de leur profession et en conséquence leurs boutiques muréeset qu'ils seraient condamnés à l'amende de trois mille livres, applicable pour moitié au dénonciateur et pour l'autre aux hôpitaux des lieux, et, en outre, à la confiscation de leurs presses.

Le 10 mai 1728 était rendu un arrêt où se lisait ceci : « Les imprimeurs convaincus d’avoir publié des écrits. « sans privilège ou permission sur des disputes nées ou « à naître en matière de religion, et notamment ceux qui « seraient contraires aux bulles reçues dans le royaume, « au respect dû à notre Saint-Père le Pape, aux Evêques « et à notre autorité seront condamnés pour la première « fois au Carcan; en cas de récidive aux galères pour cinq « ans, et ceux qui auront imprimé des écrits contre les « bonnes mœurs ou de nature à troubler la tranquillité « de l'Etat, la première fois seront bannis à temps hors. « du royaume, de récidive à perpétuité ». A l'égard des. autres ouvrages « laissons à la prudence et à la religion « de nos juges, par rapport auxdits ouvrages seulement, « de prononcer contre les imprimeurs et autres telle « peine qu’ils jugeront convenable » 1, I] était défendu de travailler ou de faire travailler ailleurs que dans les. maisons où demeurent les imprimeurs. Devant la -porte de chaque imprimeur il doit y avoir une enseigne; la porte ne peut être fermée qu’au loquet et il doit y avoir qu'une seule sortie. Le tout sous peine d'interdiction pen-

1. D’après L. Foulet, Correspondance de Voltaire, p. 156 et 157 note. ù

dant six mois et de 500 livres d'amende; en cas de récidive, déchéance de la maîtrise.

Tout imprimeur qui n'indique pas au bas de la première page des livres son nom, la ville où le livre est imprimé et l’année, est susceptible d’une amende de 500 livres, et encore il sera poursuivi comme faussaire. Les employés ont la même responsabilité que les patrons et ne peuvent se disculper par l'ignorance, car on doit toujours transcrire en entier le privilège sur le livre. Enfin, il était défendu à tout particulier d’avoir chez soi, en ville ou à la campagne, des imprimeries privées sous peine de 3.000 livres d'amende 1.

Voltaire ne pouvant faire restituer Jore dans les privilèges de sa maîtrise, lui donne le 6 février 1736 une gratification de dix pistoles ? et le charge d'employer tous ses soins tant à Paris qu’au dehors pour découvrir si le bruit qui se répandait qu'on imprimait un de ses ouvrages était fondé 3 et lui donne le 1* mai 1736 pour ce service, et attendu le besoin où il se disait, une autre gratification de cent livres.

Jore, destitué de sa maîtrise dans cette aventure et conseillé par Dumoulin qui voulait se venger sur Voltaire pour avoir chargé l'abbé Moussinot de s'occuper de ses affaires, demanda à Voltaire une lettre où toutes les circonstances de l'affaire fussent rapportées et lui dit que le

1. L. Foulet. Correspondance de Voltaire, p. 156 et 157 note. 2, Réponse de Voltaire au factum de Jore, 26 juin 1736, éd.

Moland, tome XXXIV, p. 88.

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