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CHAPITRE PREMIER

Sources et premières étapes de la fortune de Voltaire, depuis sa jeunesse jusqu'à son départ pour l'Angleterre.

Influences de l'éducation. — A l'âge de dix ans, François-Marie Arouet, le futur Voltaire, fut mis comme pensionnaire à Louis-le-Grand, le fameux collège des jésuites. 11 y fut le condisciple et l'ami des Sully, des Richelieu et des d’Argental. Ces fils de grandes familles devaient conserver à l'égard du jeune Arouet les avantages que leur conférait la naissance et jouer avec lui plutôt le rôle de protecteurs que celui d’intimes. Mais du moins ils le protégèrent efficacement durant toute sa longue carrière. Richelieu le poussa auprès de la marquise de Prie, dont il était l'ami et de l’Académie, dont il faisait partie, il lui tendit la main pour l'aider à y entrer 1. La protec-

1. H. Thirion : Vollaire che Madame de Prie. Versaïlles 1903, page 9.

tion des Sully lui permit de fréquenter la meilleure société. |

D'autre part, le parrain du jeune Arouet, l'abbé de Chàteauneuf, l’introduisit de très bonne heure dans la fameuse société du Temple où le jeune homme se fit un puissant protecteur dans la personne du chevalier de Vendôme. Celui qui devait devenir Voltaire, payait déjà cette hospitalité chez les grands « … en impromptus, con- » tes, épigrammes, satires, épîtres, monnaie qui ne l’ap- » pauvrissait pas »?. Gette société et ces bénéfices n'étaient pas plus faits pour développer le sentiment de l'honneur que n’attachaient à la religion ce jeune homme qui convoitait toutes les distinctions, tous les honneurs, tous les emplois qui pouvaient le faire marcher de front avec les gens titrés, dont la hauteur le blessait toujours. Il jugeait le talent digne de marcher de pair avec la naïssance au point de vue non seulement de la considération, mais encore des jouissances.

Les fils de bonnes familles, ses condisciples, et l'abbé de Châteauneuf en l’aidant à se répandre dans la bonne compagnie, lui avaient créé des besoins auxquels il fallait satisfaire et pour cela il se procura de l'argent à ia mode des fils de famille, en s'adressant à des usuriers, car il est plus que probable que M. Arouet père, ne soutenait qu'insuffisamment de ses deniers une vie de désordre qui l'exaspérait.

Le jeune poète dinait et soupait en ville, mais il dut avoir recours aux usuriers et aux prêteurs à la petite

1. G. Desnoiresterres : Voltaire et la société française au xVIrr siècle. La jeunesse de Voltaire. Paris 1867, p. 4. 8. G. Lanson : Voltaire. Paris 195, p. 17.

semaine pour satisfaire ses autres besoins et alla plus d'une fois frapper à leur porte. Précoce en cela comme ‘en toute chose, dès l’âge de treize ans il souscrivait un billet de cinq cents livres à une usurière prêteuse à gages. Poursuivi pour cette dette, il fait le 19 octobre 1719, de- -vant un notaire de Sully, une déclaration dans laquelle il : « …proteste de nullité du billet qu’il a suby à l’âge de 13 « ans, au profit d'une femme nommée Thomas, de la « Somme de cinq cents livres sans aucune datte (dette ?) « ny Cause, puisqu'il est certain qu'il n'a emprunté « aucune chose de la dite femme nommée Thomas, et « qu'elle a surpris ce billet du dit sieur Arouet….. il est « surpris qu'aujourd'hui cette femme ait mis ce billet « entre les mains du nommé Texier, marchand de bois « à Paris, et sur ce billet ont été faites plusieurs pour- « suites, il proteste aussi de nullité 1 ». Comme on le voit, c'était un billet qu'on lui avait fait signer à un âge où l’on ne saurait contracter aucun engagement sérieux, et où, par conséquent, aucun n'a de valeur.

On ne lança dans le commerce cet effet que lorsque le moment sembla venu. Mais on se pressa trop et, comme Arouet n'avait pas ses vingt-cinq ans révolus, — il s'en fallait d'un peu plus d'un mois, — sa déclaration devant le notaire devait suffire pour rendre vaines et même dangeureuses toutes les poursuites.

Voltaire nous raconte qu'un jour se trouvant dans la nécessité d'emprunter à un usurier, il s’'adressa à un qui se décida à lui prêter sur gages, à dix pour cent, pour six

1. G. Desnoiresterres : La jeunesse de Voltaire, p. 180 à 182. ; 2

mois et disparut avec ses gages, qui valaient quatre ou cinq fois l'argent qu'il avait prêté 1.

Le testament du père de Voltaire nous apprend encore qu'il a dû payer quatre mille livres de dettes pour son fils cadet.

Voltaire avait vite compris « que, pour frayer avec les « Sully et les Richelieu, il ne fallait pas être marchand « de vers et de prose, vivant de ce commerce, et que, « pour être dans le monde sur un bon pied, quand on « n'était pas très noble, il fallait être très riche ?. » « Les « philosophes anciens voulaient la pauvreté comme la « sauvegarde de l'indépendance; Voltaire voulait devenir « riche pour être indépendant, et il eut également raison. « On ne connaissait point chez les anciens ces richesses « secrètes qu'on peut s'assurer à la fois dans différents « pays, et mettre à l'abri de tous les orages 5.

Né roturier et sans grande fortune, il s’appliqua constamment, d’un côté, à s'enrichir, et, de l’autre, à s’introduire parmi les privilégiés, peut-être autant pour s'assurer une part de domination que pour satisfaire à sa vanité naturelle. Il désira la richesse non pour elle-même, mais

1. Préface du Dépositaire, 1769. Voltaire, édition L. Moland, tome VI, p. 393 et 394. Dans une lettre à Damilaville du 23 npovembre 1767, il nomme cet usurier Leleu et dit qu'il lui a volé vingt mille francs. Lettre du 23 novembre 1767, éd. Moland, tome XLV, p. 435.

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