‹ Voltaire FinancierChapitre 32 sur 108 · Gustave Lanson, Voltaire, p · texte numérisé non relu

Gustave Lanson, Voltaire, p

Les contemporains ont jugé aussi sévèrement l'attitude

de Voltaire. Ainsi Marais écrivait : « L'affaire ridicule

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de Voltaire est finie; Jore était un fripon qui était plus que payé (?) de son impression. On lui a fait rendre les lettres qui eussent pu faire du mal, et Voltaire a donné par aumône une cinquantaine de pistoles aux filles du Bon Pasteur. C'était un accommodement de

« M. Hérault, moyennant lequel la guerre est cessée, et

Voltaire rentré en quelque sorte en grâce avec le minisière, mais non pas avec les gens qui ont de la raison et du bon sens 1, »

En 1738, Voltaire charge Bégon de poursuivre cette

affaire de Jore pour obtenir de lui un désaveu de son Factum. C'est dans ce sens qu'il écrit le 27 octobre 1738 au lieutenant de police son protecteur : « Jore est connu

de vous. Vous savez que, malgré vos ordres, il publia sous le nom de factum un libelle injurieux contre moi. Ce libelle, que vous avez eu la bonté de supprimer, est renouvelé aujourd'hui par des personnes qui veulent troverser mon établissement. Si vous vouliez bien, monsieur, exiger deux lignes de Jore par lesquelles il désavouerait son factum, je vous aurais une obligation éternella. Je vous demande en grâce de daigner me donner cette marque de vos bontés, et d’exeïcer en faveur d’un ancien serviteur, ce zèle avec lequel vous avez obligé

tant de personnes. » Le 7 novembre, il insiste « combien

ce désaveu de Jore m'est nécessaire » et le 13 du même

1. Archives de la Bastille, cité d’après Documents biographi-

ques, éd. Moland, tome I, p. 312.

mois il rappelle qu'il a promis de rendre à l'auteur la lettre qui avait servi de prétexte à cet infâme procès et il écrit « si elle ne parvient pas entre mes mains, je « me flatte qu’elle en sortira pas des vôtres 1 ». Toutes ces démarches lui firent obtenir, le 20 décembre 1738, ce désaveu de Jore, répété le 30 du même mois : « Monsieur, « je vous supplie d’excuser le mauvais état de ma for- « tune, et la soustraction de tous mes papiers, qui m'a « empêché jusqu'ici de reconnaître le mauvais procédé « de ceux qui ont abusé de mon malheur, pour me forcer « à vous faire un procès injuste, et à laisser imprimer « un factum odieux. Je les désavoue tous deux entière- « ment. La malice de vos ennemis n’a servi qu'à me faire « connaître la bonté de votre caractère... »?. Après ce désaveu, Voltaire envoya plusieurs fois de l'argent à Jore, qui le remercia par cette lettre : « J’ai reçu, monsieur, « les trois cents livres que vous avez eu la bonté de me « faire donner. Cette nouvelle manière de vous venger « d’un homme infortuné, dont le plus grand malheur a « été de s’oublier avec vous, et qui en est au désespoir « depuis si longtemps... » 3.

Nous savons par une lettre de Jore du 20 octobre 1768 que Voltaire lui faisait une pension et, par celle du 23 avril 1769, qu'il lui envoya 25 sequins #; cette aide conti-

1. Lettre au lieutenant-général de police, 13 novembre 1738, éd. Moland, tome XXXV, p. 44.

8. Lettre de Jore, du 20 décembre 1738, éd. Moland, tome XXXV, p. 77.

3. Lettre de Jore, du 3 juin 1742, éd. Moland, tome XXXVI p. 134.

4, Jore habitait alors à Milan.

nua, car une lettre de Jore du 25 septembre 1773 remercie Voltaire des huit louis qu'il lui a envoyés. Après toutes ces lettres, l'authenticité des lettres publiées par M. Marcel Duchemin 1 me paraît plus que douteuse; car il est invraisemblable que Jore qui a donné à deux reprises un désaveu en 1738 en refuse un en 1759. Du reste les lettres de Jore de 20 octobre 1768 et 23 avril 1769 nous prouvent qu'il s'est soumis à toutes les conditions de son bienfai-

teur.

L'abbé Moussinot. — Comme nous l'avons vu, c'était l'abbé Moussinot, chanoine de Saint-Merry, qui avait remplacé Dumoulin dans l’importante fonction d'homme d’affaires de Voltaire.

Avant lui, Voltaire, toujours prudent, avait chargé Dumoulin de la gestion de ses affaires, mais avait confié sa caisse à un notaire nommé M. Perret. C'était donc un témoignage de grande confiance qu’il donnait à l’abbé Moussinot en lui confiant sa caisse en même temps que la gestion de ses affaires. Une lettre à Thieriot, du 2 février 1727, nous indique qu'il connaissait déjà Moussinot; mais c'est seulement en 1736 qu'il le charge de la gestion de sa fortune, après avoir perdu confiance en Dumoulin.

« Voici une autre affaire, mon cher abbé, écrit Voltaire «. à Moussinot le 8 mars 1736. Je voudrais sous le der- « nier secret avoir quelque argent comptant chez un no- « taire discret et fidèle, qu'il pût placer dans l'occasion « pour un temps, et que je puisse retrouver sur le champ

1. Marcel Duchemin., L'affaire Voltaire-Tore, trois documents inédits. Revue d'Histoire Littéraire de France, 1901.

en un besoin. Je suis très-mécontent du sieur Perret. Il a deux excellentes qualités pour un homme public : il est brutal et indiscret. N’avez-vous point quelque notaire à qui vous puissiez vous confier ? Il faudrait, je crois, que le tout fût sous votre nom; vous me donneriez

« seulement un mot de reconnaissance sous seing privé.

« Voyez, mon cher abbé, si vous pouvez me rendre ce service. Le dépôt sera petit à petit d'environ cinquante mille francs, d'ici à deux ans et peut-être davantage 1. »

Moussinot lui fit savoir qu'il pourrait se charger lui-même de ce dépôt; alors Voltaire lui écrivit ceci : « … j'aime

mieux mille fois votre coffre-fort que celui d'un notaire; il n’y a personne à qui je me fiasse dans le monde autant qu'à vous; vous êtes aussi intelligent que. vertueux,;…

« Voyez donc si vous voulez vous charger de l'argent d'un indévôt. Vous pourrez dans l’occasion en faire de bons marchés de tableaux; vous m'emprunterez de l'argent dans votre coffre. Vous me direz : J'ai besoin de cinq cents livres, de six cents livres; et vous m'en donnerez une note; vous aurez une bonne clef du coffre bien fermé; vous MES le commerce de Pinga ?, comme vous le jugerez à propos. Vous serez mon surintendant, en quelque endroit que je sois; je vous don-

1. Lettre de l'abbé Moussinot, du 8 mars 1736, éd. Moland, tome

XXXIV, p. 46.

. &. Marchand fde tableaux, associé dans ce commerce ave@

l'abbé Moussinot.

« nerai d'abord un billet pour prendre chez Perret tout ce « qui y sera; je vous enverrai des procurations pour tou- « Cher d'autre argent; Demoulin vous en donnera aussi, « et le portera chez vous. Tout sera dans le plus profond « secret; nous pouvons avoir, l’un de l’autre, des nou- « velles en quatre jours 1. »

Voltaire était très fier d’avoir comme homme d'affaires, un docteur de Sorbonne et un chanoine. « … M. l'abbé « Moussinot, cloître Saint-Merry, écrit-il le 17 juin 1740 « à mademoiselle Quinault, c'est un docteur de Sorbonne « qui veut bien être mon agent et faire mes affaires. J'ai « cru ne pouvoir mieux me raccommoder avec les dévots « qu’en prenant un prêtre pour mon intendant ».

Bonaventure Moussinot, docteur en Sorbonne, chanoine de Saint-Merry à partir de 1712, mort le 1% juillet 17%, est une des figures les plus intéressantes de la correspondance de Voltaire. Il fut le receveur des chanoines d'abord de 1728 à 1736 et une seconde fois à partir de 1743, date à laquelle il cesse d’être l’homme d’affaires de Voltaire, Duvernet nous dit dans une note qu'il fut aussi le caissier des Jansénistes.

Il ne faudrait pas se représenter l'abbé Moussinot comme un paisible commis. C'était un homme terrible, qui mena à l’occasion une rude guerre contre le « chefcier » Mettra, le chef des chanoines, chargé de la direction de la paroisse de Saint-Merry ?.

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