‹ Voltaire FinancierChapitre 35 sur 108 · Lettre à Thieriot, 21 octobre 173%, ibid., XXXIV, p · texte numérisé non relu

Lettre à Thieriot, 21 octobre 173%, ibid., XXXIV, p

3. Lettre à Madame de Champbonin, 1734, ibid. XXXIII, p. 445.

petite antichambre grande comme la main; ensuite vient sa chambre, qui est petite, basse et tapissée de velours cramoisi; une niche de même avec des franges d'or; c’est le meuble d'hiver. Il y a peu de tapisserie, mais beaucoup de lambris, dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des encoignures de laque admirables, des porcelaines, des marabouts, une

pendule soutenue par des marabouts d'une forme singu-

lière, des choses infinies dans ce goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le parquet; une cassette ouverte où il y a une vaissella d'argent, tout ce que le superflu, chose si nécessaire, a pu inventer; et quel argent ! quel travail ! Il y a jusqu’à un baguier où il y a douze bagues de pierres gravées, outre deux de diamants. De là on passe dans la petita galerie, qui n’a guère que trente à quarante pieds dé long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles, sur des piédestaux de vernis des Indes : l’une, est cette Vénus Farnèse; l’autre Hercule.

« L'autre côté des fenêtres est partagé en deux armoires : l’une de livres, l’autre de machines de physique; entre les deux, un fourneau dans le mur, qui rend l’air comme celui du printemps; devant se trouve un grand piédestal, sur lequel est un Amour qui lance une flèche; on fait une niche sculptée à cet Amour, qui cachera l'apparence du fourneau. La galerie est boisée et vernie en petit jaune. Des pendules, des tables, des bureaux, rien n'y manque. Au delà est la chambre obscure, qui n’est pas encore finie, non plus que celle où il mettra ses machines; c’est pour cela qu’elles sont encore toutes

« dans la galerie. Il n’y a qu'un seul sopha et point de

« fauteuils commodes, c’est-à-dire que le petit nombre « de ceux qui s’y trouvent sont bons, mais ce ne sont que « des fauteuils garnis. Les panneaux .des lambrins sont « des papiers des Indes. fort beaux; les paravents sont « de même; il y a des tables à écran, des porcelaines; « enfin, tout est d’un goût extrêmement recherché. Il y « a une porte au milieu qui donne dans le jardin; le « dehors de la porte est une grotte fort jolie 1. »

Dans ces conditions il n’est pas étonnant que Voltaire écrivit à Thieriot le 21 octobre 1736 que « nous ressem- « blons bien au Mondain; ». Il faisait, en parlant ainsi,

allusion à la petite pièce en vers où il avait chanté les délices de la vie épicurienne, et fait l'apologie du confort et du luxe.

C'est ce cadre somptueux donné à son existence d'alors, tout autant que ses sentiments à l'égard de madame du Châtelet qui expliquent que dans sa lettre à Thieriot du 28 décembre 1735, il écrit que le duc de Holstein, héritier présomptif de la Russie, voulait l'avoir il y a un an, et lui propasait dix mille francs d'appointements; maïs, tout persécuté qu'il était, il n'aurait pas quitté Cirey même pour le trône de la Russie 2.

A cette époque Voltaire possédait une fortune considérable. Jore prétend dans son factum, qui est du 9 juin 1736; que Voltaire avait alors 28.900 livres de rente. Ce

d. Madame de Grafigny. Vie privée de Voltaire et de Mrs qu Châtelet, ou six mois de séjour à Cirey, Paris, 1820, p. 14 à 16.

2. Lettre à Thieriot, du 88 décembre 1735, éd. Moland, toma XXXIII, p. 579. ;

chiffre paraît vraisemblable et Jore pouvait le tenir de Dumoulin.

Dans une lettre d'octobre 1758, Voltaire avouait à Frédéric, alors encore prince royal de Prusse, qu'il avait une fortune convenable à un particulier, et plus grande qu'il né le faut pour un philosophe 1.

Il dépensait des sommes considérables pour embellir Cirey; le 4 août 1735, il demande à Moussinot l’envoi de neuf cent vingts livres et, le 30 mai 1737, il écrit à l'abbé Moussinoi qu'il lui semble qu'il a puisé dans sa caisse 10.000 livres, depuis le mois de janvier, sans compter ce que Moussinot a payé pour lui; le 30 juillet 1738, il le

prie de lui envoyer trois cents louis d’or. Le 3 juillet 1788, il parle d’un gros envoi d'argent pour Cirey, le 25 décembre 1738; il demande à son homme d’affaires deux cent cinquante louis d’or et, malgré ces dépenses si considérôbles, il a toujours de l'argent disponible chez Moussinot. Nous savons que le 16 janvier 1741, il avait 4.800 lLivres.

Par ces lettres, nous pouvons nous rendre compte des dépenses de Voltaire et nous voyons qu'il a contribué aux dépenses de Cirey et payé largement l'hospitalité qu’il y recevait.

De plus, de quarante mille francs que Voltaire a prêtés pour rebâtir Cirey, dont ving mille en 1737, il n’en réclama que trente mille au marquis, qui lui fit un contrat de deux mille livres de rente viagère. Le poète n'exigea

1. Lettre à Frédéric, prince royal de Prusse, octobre 1738, éd. Moland, tome XXXIV, p. B82.

pas le paiement de cette rente et fit à son hôte une proposition : celui-ci lui paierait pour règlement du compte quinze mille livres. Le marquis accepta : Voltaire reçut dix mille livres, et les cinq autres devaient être employées par madame du Châtelet à aménager un appartement pour Voltaire à Argenteuil (à deux lieues de Paris, sur la rive droite) et à l'acquisition d’un terrain.

Voltaire remit pour ces sommes une quittance générale à madame du Châtelet. Cet emploi n'ayant pu être fait, Voltaire proposa le 15 novembre 1749. c'est-à-dire après la mort de la marquise, de céder les cinq mille livres pour mille qui lui seront rendues en meubles et effets, ceux-là mêmes qu'il à achetés pour Cirey, comme une commode achetée par lui à l'inventaire de M®° Dutort, son portrait garni de diamants et « autres bagatelles » 1.

Les libéralités de Voltaire. — Ce n'est pas seulement avec les du Châtelet que l’auteur de La Henriade fut large et désintéressé. Il avait beaucoup d'affection pour sa sœur, Marie-Marguerite, qui avait épousé M. Mignot, conseiller du roi, correcteur de la Chambre des comptes; et quand les enfants de celle-ci devinrent orphelins, il prit soin d'eux, particulièrement de ses nièces, avec "un dévouement où entrait sans doute la peur de vieillir seul, mais qui n'en fut pas moins sincère et actif.

Ces deux neveux étudiaient le droit à Paris. Voltaire leur envoie de temps en temps de l'argent pour leurs

1. Leitre à la comtesse de Montrevel (sœur de Mme du Châtelet), dü 15 novembre 1749, éd. Moland, tome XXXWVII, p. 80 à 81.

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menus plaisirs. Ces deux nièces étaient jeunes; il s'inquiète de leur sort : « Je n’ai réellement de famille qu’elles, « écrivait-il à Thiériot, en 1737; je serai très aisé de me « les attacher. Il faut songer cu’on devient vieux, infir- « me, et qu'alors il est doux de retrouver des parents « attachés par la reconnaissance. »

Voltaire écrit donc à Moussinot qu'il lui ferait plaisir en faisant un peu sentir à M Mignot, l'aînée, la différence de son caractère et de celui d'Armand 1.

Le 7 février 1738, il écrit à Thiériot que M. de La Rochemondière veut épouser l'aînée de ses nièces, Marie-Louise. « Si je peux faciliter ce mariage, en assurant vingt-cinq « mille livres, je suis tout prêt; et, s’il en veut trente, « j'en assurerai trente; mais pour de l'argent comptant, « il faut qu'il soit assez philosophe pour se contenter du « sien, et de vingt mille écus que ma nièce lui apportera. « Je me suis cru, en dernier lieu, dans la nécessité de « prêter tout ce dont je pouvais disposer. Le prêt est très « assuré; le temps du payement ne l'est pas; ainsi je « ne peux m'engager à rien donner actuellement par un « contrat... Je ferai à peu près pour la cadette ce que je « fais pour l’ainée. »

Voltaire désirait vivement unir l’aînée de ses nièces au fils de madame de Champbonin, une voisine des du Châtelet à Cirey, « gros chat » comme il l'appelle dans ses lettres, et d'établir ce jeune ménage dans le voisinage de Cirey. Pour favoriser cette union l’auteur de La Henriade

1. Leitre à l'abbé Moussinot, du 4 janvier 1738, éd, Moland, tome XXXIV p. 378.

voulait, suivant madame de Grafigny, donner à sa nièce quatre-vingt mille francs, et pour douze mille de vaisselle d'argent, mais le projet échoua car la jeune fille avait déjà de l'inclination pour M. Denis 1, commissaire ordinaire des guerres, qu'elle devait épouser le 25 février 1738. | C'était un garçon d'esprit, presque aussi jeune qu'elle, d'un commerce agréable, qui sut conquérir l'estime. et l’affection de tout son entourage. Voltaire ne s’opposa pas à cette union mais aurait préféré voir sa nièce près de lui. « Savez-vous ce que Quesnel? Arouet, écrivait-il à « Thieriot le 22 mars 1738, a donné à mon aimable nièce ? « Dites-moi cela, car je veux lui disputer son droit d'ai- « nesse ». Nous ignorons ce que l’oncle Armand donna; à l'avis de madame du Châtelet, ce fut un beau cadeau. « Je ne trouve point le présent de M. Arouet vilain pour « un présent. M. de Voltaire a doté sa nièce; cela est tout « différent, et n'est pas commun. J'aurais bien voulu, « quand je me suis mariée, que chacun de mes oncles et « de mes tantes m'eussent fait aussi beau présent que « celui de M. Arouet3. » A en croire madame de Grafigny, la dot que Voltaire constitua à sa nièce fut de trente mille francs. Nous ne savons pas si son calcul est exact;

1. Madame de Grafigny, Vie privée de Voltaire et de Mme qu Châtelet, p. 13.

2. Quesnel était un janséniste célèbre par ses démélés avec l'archevêque de Paris, qui provoquèrent la fameuse bulle Unigenitus. Voltaire appelle, son frère, Quesnel, car il était janséniste. -

. 3. G. Desnoiresterres. Voltaire au château de Cirey, p. 13 à 140,

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en tout cas, il donne à madame Denis à cette époque des sommes importantes : six cents livres le 4 janvier 1738, douze cents le 3 juillet 1738, sept cents le 29 janvier 1739 et huit cents le 25 février 1739.

Moins de quatre mois après le mariage de madame. Denis, le 9 juin 1738, la cadette de ses nièces, Marie Elisabeth épousait Nicolas-Joseph de Dompierre, seigneur de Fontaine-Heornoy, président-trésorier de France au bureau des finances d'Amiens. Voltaire, qui préférait et de beaucoup l’aînée, assura, sur la prière de ‘l'hieriot, à la cadette, un fonds de vingt-cinq mille livres 1.

Ce n'étaient pas seulement les membres de sa famille qui bénéficiaient de sa générosité. Il se plaisait à aider les gens bien doués, mais pauvres; surtout les poètes.

« Je voudrais bien que ma fortune fût assez honnête « pour leur rendre la vie plus agréable; mais n'ayant « point de richesses à leur faire partager, ils daignent « partager ma pauvreté. Je ne suis pas comme la plupart « de nos Parisiens; j'aime mieux avoir des amis que du « superfiu; et je préfère un homme de lettres à un bon « cuisinier et à deux chevaux de carrosse 2. »

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Sur la recommandation de ses amis, Cideville et Formont, Voltaire prend chez lui, loge et nourrit un: jeune poète : Länant. Celui-ci profite mal de sa bonté, car il

passe sa vie à dormir, à manger, à aller tous les soirs, poudré, à l'orchestre de la Comédie, et se plaint encore

1. Fernand Caussy. Lettres de Voltaire à sa nièce. Revue politique et littéraire. Revue Bleue, 1910.

2, Lettre à de Cideville, à octobre 1733, éd. Moland, tome XXXIII, p. 384.

que Voltaire ne lui donne pas assez pour ses menus plaisirs 1, bien qu'il dépense pour lui seize cents francs par an.

Dans sa lettre à Cideville du 27 février 1734, Voltaire se plaint que Linant se soit imaginé qu'il devait être sur un pied brillant dans le monde, avant d’avoir rien fait qui pût l'y produire et ajoute que son protégé a oublié son état, son inutilité et surtout la nécessité de travailler. Malgré cette vie qui n'était pas faite pour plaire à Voltaire, toujours actif et grand travailleur, il garde chez lui Linant pendant près de trois ans, aide sa famille et finit par le placer comme précepteur chez la marquise du Châtelet.

Tl donne aussi pendant un certain temps l'hospitalité à dun jeune poète, nommé Lefebvre, qui à son avis fesai des vers harmonieux. A partir de 1736 il est le protecteur du jeune Lamare et lui fait donner par son libraire, Prault, cinquante francs pcur une tragédie que Lamare devait écrire et il se porte garant pour cette dette. L'année suivante il lui donne cent francs et le fait guérir à ses dépens, d'une maladie infâme ?; en 1738 il lui donne cent livres et lui en fait donner par Prault cent vingt.

Voltaire aide aussi le jeune Baculard d'Arnaud, étudiant en philosophie au collège d'Harcourt : Moussinot est chargé de lui donner trente livres et l’auteur de La Henriade écrit dans la lettre où il donne à l’abbé cette mission qu'il va vite la cacheter, de peur d'augmenter

1 Letire à Formont, février 173464. Moland, tome XXXIII, p. 409.

8. Lettre à Moussinot, 17 novembre 1737, ibid. XXXIV, p. 345.

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