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CHAPITRE III

La situation financière de Voltaire pendant son séjour

en Prusse jusqu'à son établissement à Fernay.

Le départ en Prusse. — Après la mort de la marquise du Châtelet, Voltaire loue en octobre 1749 toute la maison qu'il partageait auparavant avec la marquise 1,

A partir de Noël 1749, il y loge sa nièce, madame Denis, dont il dit qu'elle « pense aussi philosophiquement que « celle que nous regrettons (la marquise du Châtelet), qui « cultive les belles-lettres, qui a beaucoup de goût, et qui, « par-dessus tout, a beaucoup d'amis, et est dans le monde « sur un fort bon ton? ».

Ce fut cette nièce qui fut chargée de l'administration de sa maison presque sans interruption jusqu'à la mort de Voltaire.

Celui-ci ne devait pas jouir longtemps de sa maison. Le peu d'intérêt que lui témoignait la cour lui fit comprendre que le meilleur parti qu’il avait à prendre, c'était d'accepter les invitations réitérées de Frédéric II et d'aller g'établir en Prusse au moins pour un certain temps, en

1. Rue Traversière, près de la rue de Richelieu. 2, Lettre à d'Aigueberre, 16 octobre 1749, éd. Moland, tome XXXVII, p. 75.

attendant que la cour voulût lui témoigner plus de faveur. Voltaire était le maître de la situation, car il était moins pressé de s'expatrier que l'on n'était pressé de le posséder. Invité par le roi à se rendre en Prusse, le poète jugea naturel que Frédéric II prît à sa charge son entretien dans ce pays et les frais de voyage.

Il eût été plus digne de ne point soulever cette question, surtout quand on avait la fortune de Voltaire;.mais celuici était bien en droit de penser qu'on lui devait une compensation pour son déplacement et pour la perte probable de sa place d’historiographe de France.

Le roi de Prusse lui promit une pension de vingt Fe livres par an, le logement dans les maisons royales à sa suite, tout ce qui était nécessaire à son ménage; la clef de chambellan, et la croix de l’ordre du Mérite 1.

Malgré tout cela, Voltaire ne voulait pas s'éloigner de sa nièce et demandait encore pour madame Denis une pension viagère de quatre mille livres ?, dans le cas où elle consentirait à tenir sa maison à Berlin.

Frédéric répondit, comme il l'avait jadis fait pour madame du Châtelêt, qu'il serait fort aise que madame

1. Mylord Tyrconnell, alors ministre de France à Berlin, écrivait le 25 août 1750 au ministre des affaires étrangères : « le » traitement que le roi de Prusse lui (à Voltaire) offre, qui est » à ce qu'on dit ici, la clef de Chambellan, la croix de l'Ordre » du Mérite, et 20.000 francs de pension, dont 8.000 francs réver- » sibles à sa nièce après sa mort pour en jouir sa vie durant » à Paris Ou ailleurs, à son choix. » F. Caussy. Lettres de Voltaire à la cour de France. La Revue, 1910.

2. Lettre au maréchal duc de Richelieu août 1750, éd. Moland, tome XXXVII, p. 168.

Denis vint à Berlin, mais qu’il ne le demandait pas. Cette réponse faillit tout compromettre. « Il y a des tonneaux

d'or, écrivait Voltaire à Marmontel, et il ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir Madame Denis à Berlin. Il les donnera, ou moi-même je n'irai point ».

Frédéric II fut forcé de se soumettre à cette exigence,

mais il n'eut pas la peine de payer cette pension, car

madame Denis refusa obstinément de quitter Paris, même

pour quatre mille livres de pension viagère.

Encore les exigences de Voltaire ne se bornaient pas à

cela. Presque à la dernière heure, le 8 mai 1750, il écrivit

Frédéric IT : « Il y a encore une autre difficulté; je vais parler, non pas au roi, mais à l’homme qui entre dans le détail des misères humaines. Je suis riche, et même très-riche pour un homme de lettres. J’ai ce qu’on appelle à Paris monté une maison où je vis en philosophe, avec ma famille et mes amis. Voilà ma situation; malgré cela, il m'est impossible de faire actuellement une dépense extraordinaire : premièrement, parce qu'il m'en a beaucoup coûté pour établir mon petit ménage; en second lieu, parce que les affaires de Mme du Châtelet, mêlées avec ma fortune, m'ont coûté encore davantage. Mettez, je vous en prie, selon votre coutume philosophique, la majesté à part, et souffrez que je vous dise que je ne veux pas vous être à charge.

« Je ne peux ni avoir un bon carrosse de voyage, ni partir avec les secours nécessaires à un malade, ni pourvoir à mon ménage pendant mon absence, etc., à

moins de quatre mille écus d'Allemagne. Si Mettra, un

« des marchands correspondants de Berlin, veut me les « avancer, je lui ferai une obligation et le rembourserai « sur la partie de mon bien la plus claire qu'on liquide

« actuellement. Cela est peut-être ridicule à proposer; mais je peux assurer Votre Majesté que cet arrangement

« ne me gênera poiné.

« Vous n'auriez, sire, qu'à faire dire un mot à Berlin au correspondant de Mettra, ou de quelque autre banquier résidant à Paris; cela serait fait à la réception de la lettre et quatre jours après je partirais ». Las C'était d’une très habile diplomatie, car Voltaire se borne à demander au roi de l'aider à faire un emprunt que l'état présent de ses finances rend indispensable; il demande seulement caution, car il est riche et ne veut pas être à la charge même d’un roi. Frédéric comprit et se résigna; par sa lettre du 24 mai 1750 il envoyait la lettre de change sur Mettra.

Le roi de Prusse ne devait pas être très satisfait de ces exigences, si on doit en juger par une lettre qu'il écrivit . à Jordan le 28 novembre 1740, lors d'un voyage précédent de Voltaire au cours duquel le poète lui avait demandé de payer son voyage. Voici en quels termes Frédéric parle alors de Voltaire : « Ton avare boira la lie de son insatia- « ble désir da s'enrichir; il aura mille trois cents écus.

« Son apparition de six jours me coûtera par journée cinq « cent cinquante écus. C'est bien payer un fou; jamais « bouffon de grand seigneur n'eut de pareils gages 1 ».

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