‹ Voltaire FinancierChapitre 55 sur 108 · L'abbé Maynard. Voltaire, tome II, p · texte numérisé non relu

L'abbé Maynard. Voltaire, tome II, p

n'ait dit des injures à M. de Cocceji, enfin, il a tenu la conduite d’un fou... 1 ». À Voltaire, lui-même, le roi de

Prusse écrivait : « J'espère que vous n'aurez plus de que-

relle, ni avec le vieux, ni avec le Nouveau Testament; ces sortes de compromis sont flétrissants, et avec les talents du plus bel esprit de France, vous ne couvririez pas les taches que cette conduite imprimerait à la longue à votre réputation... J'écris cette lettre avec le gros bon sens d’un Allemand qui dit ce qu’il pense, sans employer des termes équivoques et de flasques adoucissements qui défigurent la vérité; c’est à vous d'en profiter ? ». :

Les lettres de Voltaire à Frédéric IT sont suppliantes.

Ainsi, au mois de février 1751, il écrit : « Sire, toutes cho-

Le

ses müûrement considérées, j'ai fait une lourde faute d’avoir un procès contre un juif et j'en demande bien pardon à Votre Majesté, à votre philosophie et à votre bonté.

« J'étais piqué, j'avais la rage de prouver que j'avais été trompé. Tout cela m'empêche pas que je ne vous aie consacré ma vie. Faites de moi tout ce qu’il vous plaira. J'avais mandé à Son Altesse Royale Mme la margrave de Baireuth, que Frère Voltaire était en pénitence. Ayez pitié de Frère Voltaire ».

Il écrivait encore : « .….on m'a fait passer auprès de Votre Majesté pour un homme bassement intéressé. Voilà pourquoi, sire, j'avais prié Darget de se jeter pour moi

1. Lettre de Frédéric II à la Margrave de Baireuth, 2 janvier,

d751, éd. Moland, tome XXXVITI, p. 2852.

2. Nourrisson. Voltaire et le voltairianisme. Paris, 18%, p. 160,

« à vos pieds, et de vous supplier de supprimer ma pen- « sion, non pas assurément pour rejeter vos bienfaits, « dont je suis pénétré, mais pour convaincre Votre Ma- « jesté qu'elle est mon ünique objet 1 ». Enfin, dans sa lettre du mois de janvier 1751, Voltaire écrivait à Darget : « … tâchez d'obtenir bien respectueusement, bien tendre- « ment, que ma pension soit retranchée à compter depuis « février jusqu’au temps de mon retour. J'aime infiniment « mieux raccommoder m'a santé au Marquisat que de tou- « cher de l'argent. Ce que le roi daigne faire pour moi « coûte autant. qu’une forte pension; ce double emploi n'est « pas juste. Je n'ai que faire d'argent, mon cher ami... « Il s'agit de rétablir ma santé pendant deux mois et demi « au Marquisat, et d'y vivre à ma fantaisie. Mais je veux « absolument que la pension me soit retranchée pendant. « tout ce temps-là, et pendant celui de mon absence, jus- « qu'à mon retour avec ma nièce ».

La perte d'argent que valut à Voltaire cette affaire avec Hirschell, ne fut pas la seule qu'il eut à subir pendant son séjour en Prusse, car le 5 février 1751 il écrit au marquis de Thibouille cette lettre : « .… un échappé du Systè- « me, nommé André, s'était avisé de faire saisir tout mon « bien à Paris, pour une prétendue dette de billets de ban- « que qu'il a la mauvaise foi et l'imprudence de renou- « veler juste au bout de trente ans. Il a retrouvé un torche- « cul du temps du visa; il a vendu, sans m'en dire un mot,

1. Lettre à Frédéric II, roi de Prusse, 1751, éd. Mona) tome XXXVII, p. 288.

« ce torche-cul à un procureur, et ce procureur me pour- « suit avec toutes les horreurs de son métier ».

Le 22 février 1751, il est plus explicite et écrit au comte d'Argental : « André, cet échappé du Système, s'avise au « bout de trente ans, un jour avant la prescription, de « faire revivre un billet que je lui fis en jeune homme, « pour des billets de banque qu’il me donna dans la déca- « dence du Système, et que je voulus faire en vain passer « pour un visa en faveur de Mme de Winterfeld (Pim- « petta ou l'ex Olympe Dunoyer, qui était alors dans le « besoin) 1. Ces billets de banque d'André étaient des « feuilles de chêne. Il m'avait dit depuis qu'il avait brûlé « mon billet avec toutes les paperasses de ce temps-là. « Aujourd'hui, il le retrouve pendant mon absence, il le « vend à un procureur et fait saisir tout mon bien. Ne « trouvez-vous pas l’action honnête 7... je crois que je « serai obligé de le payer et de le déshonorer, attendu « que mon billet est pur et simple, et qu'il n'y à pas « moyen de plaider contre sa signâäture et contre un pro- « cureur ? ».

Dans une lettre à Frédéric IT, qui est de la fin du mois de janvier 1751, Voltaire écrit encore qu'il souffre depuis cinq mois la saisie de tous ses revenus à Paris. Sans nous

1. Georges Bengesco. Les comédiennes de Voltaire. Paris, 1916, p. 239.

2, On peut se demander pourquoi Voltaire, qui avoue qu'il a reçu des billets, veut absolument déshonorer André. Malheureusement ne connaissant pas les détails de l'affaire nous ne pouvons pas blâmer cette attitude de Voltaire, surtout quand il s'agit d'une spéculation sur des billets de la banque de Lass, probablement encore pour le compte de Me de Winterfeld.

indiquer des dates précises, cette lettre nous montre que la saisie se prolongea et probablement força Voltaire à payer i.

L'abbé Maynard prétend que c'était pour ses dépenses que Voltaire avait contracté cette dette ?. Mais bien que suivant toute probabilité ce fût chez le maréchal de Villars que Voltaire avait fait la connaissance de cet André, et bien que le poète fut alors au fort de sa passion pour la maréchale, ce ne sont pas là des raisons assez fortes pour que nous puissions nous croire autorisés à démentir Voltaire.

Il était diflicile qu'après l'affaire Hirschell les rapports de Frédéric II avec Voltaire fussent aussi intimes que naguère. Ce refroidissement des relations entre le roi et le poète permit aux courtisans, jaloux de la situation prépondérante de Voltaire, d'agir contre lui.

« Je suis comme une araignée qui fait sa toile dans un « coin, et qui s'établit jusqu’à ce qu'un coup de balai la « fasse déloger », écrivait Voltaire à Darget, le 8 mars

Une autre cause d'ordre financier rendit encore plus difficiles des relations sincères et amicales entre le roi de Prusse et le poète.

Selon des arrangements consentis des deux côtés, Voltaire avait droit à deux bougies par jour, tant de livres

1. Lettre à Frédéric II, roi de Prusse, 1751, éd. Moland, tome XXXVII, p. 238. | HET

2. L'abbé Maynard. Voltaire, sa vie et ses œuvres. Paris, 1868, tome I, gp. 104, 106.

‘de sucre, de café, de chocolat par mois, et en outre les cuisiniers royaux étaient chargés de servir, pour lui et pour ses amis, des repas dans les appartements de Voltaire quand celui-ci ne désirait pas manger avec le roi. Or, Voltaire ne supposait pas qu'il serait mal vu s’il continuait selon son habitude de Paris, de recevoir à sa table les nombreux amis qu'il s'était faits et il pensait répondre aux intentions de son hôte couronné en tenant bonne table et en faisant les honneurs du « rost du roi ». Ces réceptions offertes à tout venant devaient particulièrement agacer Frédéric IT, prince connu pour son économie et même par son avarice. Il arriva donc qu'on commença à remettre à Voltaire du sucre mal raffiné, du café de mauvaise qualité, du thé éventé et du chocolat mal fabriqué. Voltaire s’en plaignit au roi, qui l’assura qu'il allait donner des ordres formels pour faire changer cet état de choses.

Mais rien ne changea, et quand Voltaire réitéra sa plainte, le roi lui dit qu'il était mal obéi et que pour faire cesser ces abus il serait plus commode pour Voltaire de faire lui-même les achats de tous ces articles. Finalement, Frédéric donna l’ordre de cesser toutes les fournitures.

Nous savons aussi qu’un jour la Mettrie, qui disait au roi tout ce qui lui passait par la tête, lui déclara qu'on était bien jaloux des faveurs que lé roi faisait à Voltaire. « Laissez faire, lui dit le roi, on presse l'orange et on la « jette quand on a avalé le jus ». Le propos fut rapporté à Voltaire, qui écrivait, le 18 décembre 1752, à madame Denis : « Je vois bien qu'on a pressé l'orange; il faut pen-

« ser à sauver l'écorce 1 ». Voltaire plaça ses fonds disponibles chez le banquier Splitgerfer, prit des lettres de change, toucha ses pensions jusqu’au jour de son départ? et le 25 mars 1753 il quitta la Prusse 3.

Les rentes viagères sur la maison de Würtemberg. — C'était pendant son séjour à la cour de Frédéric, en 1743, que Voltaire avait fait la connaissance da Charles-Eugène de Würtemberg, qui faisait alors son éducation à la cour de Prusse. Ce jeune prince avait un penchant marqué pour la magnificence. Il avait fait bâtir près de Louisbourg le château somptueux de la Solitude; il avait maitresse attitrée, maître de chapelle, maître de ballet, poètes de cours, parcs magnifiques, écuries monumentales avec 400 chevaux. Il adorait les bons vins de Bourgogne, les belles soieries de Lyon, les costumes bien coupés de Paris et les danses de Mie Asselin 4.

Vers 1752, Charles-Eugène ne menait pas encore cette vie à la Louis XIV, mais déjà il avait besoin d'emprunter pour subvenir à sas dépenses. Voltaire qui avait, comme nous venons de le voir, des sommes importantes à placer, profita de l'occasion et par un premier contrat du 27 sep-

1. C'est la querelle avec Monpertuis, qui fut la cause du départ.

2. Note de la Gazette d'Utrecht, du 20 avril 1753, éd. Moland, XXXVIII, p. 18.

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