D. Muller. Les rentes viagères de Voltaire, p
auprès de lui, mais je n'ose pas; j'aimerais mieux avoir Votre Majesté pour caution.
« Sérieusement parlant, je ne sais pas où j'irai mourir. Je suis un petit Job ratatiné sur mon fumier de Suisse; et la différence de Job à moi, c’est que Job guérit, et finit par être heureux 1, »
Nous possédons plusieurs lettres de Frédéric II rela-
tives à cette affaire. Le 9 novembre 1777, il écrit : « Je
vous envoie ci-joint la copie de la réponse que j'ai reçue de M. le duc de Wurtemberg. Ce prince, qui tend au sublime, veut imiter en tout les grandes puissances et comme la France, l'Angleterre, la Hollande et l’Autriche, sont surchargées de dettes, il veut ranger le duché de Wurtemberg dans la même catégorie. Et s’il arrive que quelqu'une de ces puissances fasse banqueroute, je ne garantirais pas que, piqué d'honneur, il n'en fît autant.
« Cependant je ne crois pas que maintenant vous ayez à craindre pour votre capital, vu que les états de Wurtemberg ont garanti les dettes de Son Altesse dérénissime, et qu'au demeurant il vous reste libre de. vous adresser aux parlements de Lorraine et d'Alsace. J'avais bien prévu que Son Altesse Sérénissime serait récalcitrante sur le fait des remboursements, et je vous assure de plus que ce soi-disant pupille n’a jamais écouté mes avis ni suivi des conseils.
« Que ces misères ne troublent point la sérénité de vos
1. Lettre à Frédéric II, roi de Prusse, 8 novembre 1776, éd. Mo-
land, tome L, page 123.
« jours; tranquille, du palais des sages, vous pouvez con- « templer de cette élévation les défauts et les faiblesses « du genre humain, les égarements des uns, et les folies « des autres; heureux dans la possession de vous-même, « VOUS vous conserverez pour ceux qui savent vous admi- & ‘rer, au nombre desquels, et en première ligne, vous « compterez ,comme je l'espère, le solitaire de Sans- « Souci 1. »
Grâce à toutes ces démarches, Voltaire arracha à Rosé l'intérêt de 70.000 livres jusqu'au 1* juin 1777 soit 3.500 livres qui furent payées en juillet enfin il reçut le 31 décembre 1777 du sieur Sahler 20.000 livres en lettres de change sur Paris, Lyon et Genève, ce qui réduisit sa créance à cinquante mille livres et à six mois d'intérêts de la somme de 70.000 livres, Voltaire avait proposé le 29 août 1777 de convertir la somme de 50.000 livres qu'on lui devait en une rente viagère à 20 p. 100, mais on refusa.
Par des lettres pressantes, notamment par celle qu'il adressait au duc le 7 octobre 1777 et où nous lisons ceci : « J'ai été obligé de vendre une partie de mia terre et ma
« vaisselle. Je suis tombé malade dans ma quatre-vingt « quatrième année, et je suis menacé de mourir sans avoir « pu payer mes dettes. Je remercie avec la plus grande « sensibilité Votre Altesse Sérénissime, qui veut bien me « payer vingt mille francs sur les soixante et dix mille
1. Lettre de Frédéric Il, rois de Prusse, 9 novembre 1777, éd Motand, tome L, p. 302.
« livres qu’elle me doit 1... », il obtient qu'on lui payât les intérêts de 70.000 livres jusqu’au 1* janvier 1778 et quand Voltaire mourut on ne lui devait donc plus, sur le prêt de 1773, que 50.000 livres, avec les intérêts à partir du 1* janvier 1778 qui furent payées en 1788 à son hérière générale Mr° Denis, devenue M° Duvivier. Quant à sa rente viagère de 62.125 livres par an, elle était à jour jusqu’au 1* janvier 1778, chez Rosé à Riquewihr, et jusqu'au 1* avril 1778, chez Meiner d'Audincourt. Ce fut Me Duvivier qui toucha les arrérages de cette rente jusqu'au 30 mai, après quoi, elle bénéficia des réversibilités que Voltaire lui avait assurées ?.
Dans toute cette affaire Voltaire, par son habileté, par sa patience a fini par avoir raison du duc et de ses gens, tous plus mauvais payeurs les uns que les autres. Il a souvent cédé aux demandes les plus injustifiées du duc et d’un bout à l’autre, n’a pas cessé un seul jour de conserver un ton de modération, de politesse et même de bonne humeur bien rare chez un prêteur berné.
Pour l’époque et pour l’âge de Voltaire, le taux d'intérêt de ces contrats n’est nullement usuraire et dans plu-
sieurs passages de sa correspondance, Voltaire lui-même
observe qu'il aurait pu placer son argent à un intérêt supérieur.
On pourrait être tenté de se demander la raison de la prédilection de Voltaire pour les rentes viagères. Cette prédilection s'explique par le fait qu’au xvI° siècle, le
1. Voltaire au duc Charles-Eugène, 7 octobre 1777. F. Rossel.
Voltaire créancier du Würtemberg, p. 139.
2. D. Muller. Les rentes viagères de Voltaire, p. 110 ét 111.
prêt à intérêt, sauf en matière commerciale, passait suivant la vieille doctrine de l'Eglise, pour immoral et c’est pour cela qu'on recourait de préférence à l'abandon total du capital moyennant une rente viagère. Voltaire n’a donc fait, sur ce point, que se conformer aux idées de son tamps 1. F
Enfin ces rentes viagères n'on été une bonne affaire pour Voltaire que parce qu'il a vécu longtemps. Charles- Eugène avait compté faire une excellente affaire sur les rentes de Voltaire et fut fortement déçu, en voyant se maintenir, inaltérable, la santé de son créancier. C'est probablement pour cette raison qu'il ne suivit plus le même système, lors de ses derniers emprunts.
Les rentes viagères sur l'électeur palatin Charles Théodore. — Dans une lettre à la marquise du Deffand du 3 mars 1754 Voltaire écrivait : « C'est un parti que je « ne prendrai point (aller dans l’autre monde), du moins « sitôt, pour la raison que je me suis fait des rentes « viagères sur deux souverains, et que je serais incon- « solable si ma mort enrichissait deux têtes couronnées.
« Si vous avez, madame, des rentes viagères sur le roi, « ménagez-vous beaucoup, mangez peu, couchez-vous de bonne heure, et vivez cent ans ?. »
Voltaire, on le voit, parle de rentes viagères qu'il a sur deux souverains. L'un de ces deux souverains, c'est