REL
En outre, le 6 octobre 1754, il avait déjà écrit à son
ami de Brenles : « C'est pour vous que je veux acheter
la terre d’Allaman (vieux château sur la route de Prongins à Lausanne, au bord du lac Léman, entre Rolle et Morges). J'ai besoin d'un tombeau agréable; il faut mourir entre les bras des êtres pensants. Le séjour des villes ne convient guère à un homme que son état réduit à ne point rendre de visites... je ferai un effort pour mettre tout ce que j'ai de bien libre à cette acquisition…;
« Je vous avouerai, monsieur, qu'il me serait assez difficile de payer 225.000 livres. J'aurais un château, et il ne me resterait pas de quoi le meubler;.. voici comment je m'arrangerais; je donnerais sur-le-champ 150.000 livres et le reste en billets sur la meilleure maison de Cadix, payables à divers termes...
« Je crois que je puis être seigneur d’Allaman, puisque vous me proposez cette terre.
« J'attends sur cela vos derniers ordres, en vous demandant toujours le secret. Il ne faudrait pas acheter d’abord la terre sous mon nom : le moindre bruit nuirait à mon marché, et m'empêcherait peut-être de jouir du plaisir de voir mon acquisition.
« Si on veut vendre Allaman plus de 225.000 livres, je ne peux l'acheter; mais, en ce cas, n'y a-t-il pas d’autres terres moins chères ? Tout me sera bon, pourvu que je puisse finir mes jours dans un air doux, dans un pays libre, avec des livres et un homme comme vous. »
De Colmar, Voltaire va à Lyon, où il resta quelques
semaines. Il profita de ce séjour pour placer chez le banquier Robert Tronchin cinq cent mille francsi à 4 p. 100 ?
Ce banquier, qui lui fit le plus aimable accueil, était membre de cette « tribu des Tronchin » qui devait rendre tant de services à Voltaire.
Parmi ces Tronchin figurait le docteur Théodore Tronchin qui, après un long séjour en Hollande, et avant de venir à Paris, s'était fixé à Genève en 1754 et qui consentait à soigner la santé si délicate de l’autreur de La Henriade; le conseiller genevois François Tronchin qui devait lui être si utile à Genève et enfin le procureur général Tronchin.
Assez mal reçu à Lyon, Voltaire se fixa pour quelque temps à Prangins, château situé aux environs de Genève, qui fut gracieusement mis à sa disposition par le pr2priétaire.
Peu de temps après son arrivée à Prangins, le 25 décembre 1754, Voltaire écrivait à Robert Tronchin, son banquier, una lettre où il dit ceci : « Il serait à propos « que vous voulussiez bien me garder toujours une somme « de douze mille francs pour faire face aux différents « besoins qui peuvent survenir : je peux acheter des « chevaux, des meubles.
« Oserai-je prendre la liberté de vous demander quelque « marchand expéditionnaire de Lyon qui pût m'envoyer
1. Luchet. Histoire litéraire de M. Voltaire, p. 62 et Chandon, tome II, p. 11. Grimm dit 800.000 francs dans sa Correspondance littéraire, mars 1765.
2. Lettre à Prost de Royer, 1er octobre 1763, éd. Moland, tome XLIII, p. 2.
« quelques provisions dont on a toujours besoin et qui « coûtent beaucoup moins cher à Lyon qu'à Genève ? « Par exemple, j'aurais besoin pour mon hiver de cin- « quante livres de bougie, et je ne sais comment faire. « J'ai encore une lettre de change considérable de M. de « Montmartel, mais je pourrais m'en servir s'il était ques- « tion de quelque acquisition, c'est pourquoi je ne vous « l'ai pas remise 1, »
Malgré us crainte de dépenser trop en achetant ses provisions à Genève, tout étant « horriblement cher dans « la cité du Picard Chauvin », Voltaire veut vivra désormais en grand seigneur, comme il convient à un « gen- « tilhomme ordinaire de la chambre du Roi »; mais il entend régler sa magnificence avec une sage économie.
Voltaire aux Délices. — Avoir à sa disposition Pangins ne suffit pas à Voltaire et il songe à devenir propriétaire, et de préférence sur le terrritoire « libre » de Genève près du docteur Tronchin.
Pour réaliser ce projet, il fallait ARE une difficulté considérable : il était défendu à toute personne professant la religion catholique de s'établir et d’être propriétaire d'un immeuble sur le territoire de la République de Genève.
Quand le conseiller François Tronchin eut connaissance du projet qu'avait Voltaire de s'établir sur le territoire de la République, il fit tout son possible pour écarter
1, Henry Tronchin. Le conseiller François Tronchin el ses amis, Voltaire, Diderot, Grimm, Paris, 1895, p. 16 et 17.
tous les obstacles et finit par faire comprendre aux magistrats genevois combien pourrait gagner le pays tout entier par la grande dépense qu’annonçait Voltaire et par le monde qu'il y attirerait 1.
A la suite de ces démarches et après une demande en règle ,le Conseil décida, le 1° février 1755, « de permet- « tre audit sieur de Voltaire d'habiter le territoire de « la République, sous le bon plaisir de la Seigneurie ? ».
Avant d'obtenir cette permission officielle, Voltaire avait entamé des négociations sur plusieurs points difiérents à la fois, quitte à mettre dans l'embarras les intermédiaires chargés de ces divers pourparlers.
Le poète entrait, dans le courant des mois de décembre 1754, janvier et février 1755, en marché à la fois pour la grotte Prélaz, située à une demi-lieue de Lausanne. pour une maison à Monrion, près de Lausanne, pour la maison de M. Hervart, à Hauteville, près de Vevey (trop considérable pour lui); pour celle de M. Pictet, 4 Nyon; pour la campagne de M"*° de Gallatin, à Cologny, dans les environs de Genève (prix : 124.000 livres), Enfin, au mois de mars 1756, il veut louer à Rolle une maison qui devait le décider à aller plus souvent de Monrion aux Délices et des Délices à Monrion, car elle était située à peu près à moitié chemin de Genève à Lausanne 3,
Décidé de toute façon. à se fixer aux environs de Ge-
1. G. Desnoiresterres. Voltaire aux Délices, p. 76, 77. 2. H. Tronchin. Le conseiller François Tronchin et ses amis. P. 36.
Lettre de Cotllini à Dupont, 20 mars 1756, éd. Moland, tome XXXIX, p. 9.
nève et assuré d'obtenir, grâce à François Tronchin, le permis de séjour, Voltaire cherche un prête-nom qui consente à devenir le propriétaire fictif de la maison dont lui-même sera le propriétaire réel. Ce prête-nom se présenta dans la personne des frères Gabriel et Philibert Cramer, libraires-éditeurs à qui Voltaire avait donné, lors de son séjour en Alsace, ses Annales de l'Empire, et qui étaient naturellement fort désireux de retenir à Genève un client de cette importance. Mais ce ne furent pas eux qui signèrent le contrat, car Voltaire préféra avoir à faire à un homme aussi sûr que Robert Tronchin 1.
Le 28 janvier 1755, Voltaire avait signé avec M. Labat, représentant de M. Mallet, la promesse de vente de Saint- Jean, maison qu'il devait appeler les Délices, et il écrivait le 31 janvier 1755 à son ami M. de Brenles une lettre dans laquelle il dit ceci : « … la maison qu’on me vend « (les Délices) est d’un grand tiers au-dessus de sa valeur « au moins; mais elle est charmante, mais il n'y manque « rien, eb il faut savoir payer cher son plaisir et sa con: « venance 2... »
1. M. Henry Tronchin remarque, p. 42, que c'est à la suite des hésitations de Voltaire, et seulement après la promesse de vente du ?8 janvier, que les Cramer « ne se soucièrent plus d'être les » mandataires d’un homme avec qui il était si difficile de trai-
» ter ». Ce fait est peu probable, car la lettre dans laquelle Vol. taire propose à Tronchin d'acheter pour lui Saint-Jean, porte la date du 23 janvier 1755, elle est donc de cinq jours avant cette promesse.