Lucien Perey et Gaston Maugras. La vie intime de Voltaire
aux Délices et à Ferney, 1754 à 1778. Paris 1885. Appendice p. 536. Dans un mémoire du 19 octobre 1765, Voltaire écrit : « le con- » seiller Jaquet disputa avec le conseiller Mallet, à qui me ven- » drait sa maison; … » Albert Choisy. Lettres inéuites de Vol: taire, Genève, 1913.
car le 14 février 1755, il écrit à Allamand : « …. j'ai « acquis la possession de Saint-Jean auprès de Genève. « Ma nièce, qui est encore un peu parisienne, na pu « résister aux agréments d’une maison et d’un jardin « qui égalent ce qu’il y a de plus agréable dans les envi- « rons de Paris. Nous n’avons trouvé ni auprès de Lyon, « ni auprès de Dijon, encore moins en Alsace, rien qui « approchât de cette situation. Mais je voudrais aussi « avoir Montriond. Je voudrais tenir à la liberté de tous « les côtés, et terminer mes voyages à me promener d'un « bout du lac à l’autre...
« On m'avait proposé aussi une maison à Vevey, et « peut-être m'en accommoderai-je, si le marché de Mont- « riond ne réussit pas. L'habitation auprès de Genève « sera pour l'été. Gelle de la Suisse sera pour l'hiver, «et je chercherai dans toutes les saisons à vivre avec « un homme de votre mérite 1. ».
Redoutant « les bises glaciales de Genève et les brouil- « lards du Rhône », Voltaire s'était assuré un asile pour la mauvaise saison dans un climat plus tempéré, à Monrion, près de Lausanne. Mais le poète ne devait pas trouver à Mourion l'idéal qu'il cherchait, car déjà dans sa, lettre à M. de Brenles, du 27 janvier 1755, il écrit qu'il
1. Paul Maillefer. Votaire et Allamand. Revue Historique Vaus doise, 1898. (Cette lettre indique que le 14 février 1755, c’est-à-dire trois jours après le contrat pour Saint-Jean, Voltaire n'avait pas encore conclu pour Monrion la lettre à M . de Brenles du 9 février 1755, Moland, XXXVIII, p. 340, indique le même fait et nous sommes porté à le croire, malgré que déjà, dans sa lettre du ? janvier 175, Voltaire écrit : « J'ai déjà conclu pour Monrion, 5
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« n’y a dans Monrion ni jardin pour l'été, ni cheminée, « ni poèle pour l'hiver ».
Malgré cela, Lausanne fut pour Voltaire un lieu d’agré-: ment et de passage où sa réputation et les représentations qu'il y donnait chez lui, attirèrent à lui, toute la bonne compagnie de la ville et l’engagèrent à se rapprocher du centre et de prendre pour neuf ans ans une maison plus belle et plus commode « dont la vue, dit-il, ressem- « ble à celle de Constantinople sur le Bosphore ».
Dans une lettre à la comtesse de Lutzelbourg du 5 janvier 1758, Voltaire décrit sa maison en ces termes « Mon « appartement est si chaud que j'y suis incommodé des « mouches en voyant quarante lieues de neiges. Je me « suis arrangé une maison à Lausanne, qu’on appellerait « palais en Italie ; quinze croisées de face en cintre, don- « nent sur le lac à droite, à gauche, et par devant. Cent « jardins sont au-dessus de mon jardin. Le grand miroir « du lac les baigne. Je vois toute la Savoie au-delà de « cette petite mer, et, par-delà la Savoie, les Alpes qui « s'élèvent en amphithéâtre, et sur lesquelles les rayons « du soleil forment mille accidents de lumière 1.»
Après avoir fait ces acquisitions, Voltaire ne pense qu’à les rendre agréables, non pas pour lui, mais pour Mr° Denis, car l « héroïne de l'amitié et la victime de « Francfort, mérite des palais, des cuisiniers, des équipa- « ges, grande chère, et beau feu ». Il savait, en effet, que
1. Lettre à madame la comtesse de Luizelboürg, 5 janvier 1758, éd. Moland, tome XXXIX, p. 349.
cette héroïne de l'amitié n'était qu'une Parisienne, qui n'avait pas encore renoncé à toutes les vanités du monde et à laquelle il fallait de jolies maisons et de beaux jardins pour la rendre suffisamment philosophe et l'accoutumer à la solitude.
Tout était à faire pour approprier les Délices aux besoins de Voltaire et surtout à ceux de tout son monde, mais ce qu’il y avait de pis était que la maison, quoique assez vaste, n'avait que deux appartements.
Le poète fait venir vingt ouvriers et, avec l'expérience qu'il avait acquise à Cirey, il se met au travail. Il fait bâtir « de petits nids à rats, où on pourra loger ».
Il entend par là une aile de la maison où 1l y avait des chambres pour les domestiques, une écurie, une remise, des greniers, un poulailler. En outre, il fait creuser des égouts, des citernes, planter deux cent cinquante arbres, dessiner tout un jardin dont il donna lui-même le plan.
Voici en quels termes Voltaire annonce le progrès de ces travaux à Robert Tronchin : « Vingt ouvriers, écrit-il, « le 24 mars 1755, travaillent à embellir votre retraite, « et la mienne. On m'a donné une patraque, et je veux « vous en faire une jolie montre. Je vous fais des ave- « nues, non pas à travers Champs, mais à travers vignes. » Le 28 mars 1755, il écrit au même : « Je vous promets « d'en (arbres) faire planter dans toutes les bordures de « vos potagers. Je vous ai déjà fait planter deux cent « cinquante arbres, je vous ai fait percer des avenues, je « vous fait bâtir une petite aile. Votre maison n'était « qu'agréable, et je la rendrai commode : je veux que
« tous les Trouchin nés ou à naître, puissent y loger à « leur aise. »
Une phrase d'une lettre de Voltaire à Collini, du 23 mai 1756, nous montre bien à quel point le grand homme aimait ses Délices. Dans cette lettre, il écrit : « Il faut « que les domestiques aient grand soin de remuer les « marronniers, d'en faire tomber les hannetons, et de les « donner à manger aux poules. »
Voltaire avait mis, aux Délices, sa maison sur un pied plus que respectable : quatre voitures, six chevaux, postillon, cocher, deux laquais, un valet de campagne, deux maîtres jardiniers, un valet de chambre, un cuisinier français, un marmiton et un secrétaire. Il fait venir de Paris trente caisses de meubles et se plaint encore qu'il n'a pas le tiers de ce qu'il faut, bien que la maison ait été déjà meublée quand il l’a achetée.
Ses équipages étaient plus fastueux qu'élégants; il réservait pour son usage personnel, un vieux Carrosse à fond bleu, parsemé d'étoiles d’or, à moulures sculptées et dorées et, quand il se rendait à Genève, c'était toujours en voiture à quatre chevaux, spectacle inconnu jusqu'alors dans l’austère république; aussi M. Perey et Maugras nous disent que la foule se précipitait sur son passage et formait cercle dès qu'il s’arrêtait.
Nous ne savons pas combien coûtait pas an cette vie aux Délices. Dans une lettre à R. Tronchin du 13 août 1755,
Voltaire lui écrit qu’il a dépensé plus de quarante mille écus depuis qu'il est installé là, et d’autre part, François Tronchin dit dans son mémoire, que les constructions
que Voltaire fit aux Délices, peuvent avoir coûté de 4.000: à 6.000 livres 1
Le bruit que fit à Genève l'article de l'Encyclopédie consacré à cette ville, article qui était signé par d’Alembert, mais que Voltaire avait en réalité inspiré à celui-ci, et l'émotion qu'y suscita l’épithète « d’atroce » dont Volfaire avait qualifié l'âme de Jean Calvin, avertirent l’auteur de La Henriade que la philosophie des Genevois était moins saine qu'il ne l'avait pensé : « Vous savez qu’à « Genève, il y a des prêtres comme ailleurs, écrivait Vol- « taire à Tronchin, le 13 décembre 1758. Vous n'ignorez « pas qu'ils ont voulu me jouer quelques tours de leur « métier ; ils ont continuellement répandu dans le peu-
« ple que j'étais venu chercher un asile dans le territoire « de Genève... ».
Ces craintes décidèrent Voltaire à mettre une partie de sa fortune en terres situées ailleurs qu'à Genève; « le roi « de Prusse, disait-il, ne les saccagera pas, et elles porte- « ront toujours quelques graines. Les biens en papier « dépendent de la fortune, ceux de la terre ne dépendent « que de Dieu ?. »
Un moment, il songea à s'éloigner à jamais de la Suisse. Des terres étaient à vendre en Lorraine, Champignelle qui appartenait au comte de Fontenoy et qui valait trois cent mille livres, et Craon, appartenant à Der de Mirepoix et de Boufflers.
1. H. Tronchin. Le conseiller François Tronchin et ses amis, p. 388. :
2. Leltre à de Cideville, 29 juin 1759, éd. Moland, tome XL, p. 134,
Voici ce qu’il écrit le 9 juillet 1758 à son ami de Saint- Lambert : « Mes Délices n’ont que soixante arpents, coû- « tent fort cher, et ne me rapportent rien du tout. C’est « d’ailleurs terre hérétique, dans laquelle je me damne « visiblement, et j'ai voulu me sauver avec la protection « du roi de Pologne. Fontenoy m'a paru tout propre à « faire mon salut, attendu qu'il rapporte dix mille livres « de rente et que j'enrage d’avoir des terres qui ne me « rapportent rien.
« Craon n'est-il pas une maison de plaisance, et puis
c'est tout? Il n'y a rien là à cultiver, à labourer et planter 1, »
Bettinelli nous raconte qu’un jour, en présence du roi de Pologne, la conversation tomba sur Voltaire, qui venait d'écrire à ce prince qu'il avait cinq cent mille francs qu'il désirait placer dans l'acquisition d’une terre en Lorraine, pour aller mourir, disait-il, dans le voisinage de son Marc-Aurèle ; mandant en même temps ceci au pèra Menoux, son ami : « Mon âge et les sentiments « de religion, qui n’abandonnent jamais un homme élevé « chez vous, me persuadent que je ne dois pas mourir sur « les bords du lac de Genève?. »
Le projet d'avoir dans son duché un homme comme Voltaire possesseur d’une si énorme fortune, souriait à Stanislas, mais quand il demanda conseil à Versailles, le ministre Choiseul dissuada en style de chancellerie le
-1. Lettre à Saint-Lambert, 9 juillet 178, éd. Moland, XXXIX,