F. Caussy, Voltaire, Seigneur de village, p
« livres. Je dirais bien trente-trois. Mais je n'ai jamais « qu'un mot, et s'il m'arrivait d'en avoir plusieurs, ce « ne serait jamais avec vous, dont je fais un cas infini, «et avec qui je souhaite extrêmement de former ici « une liaison d'amitié. »
A la suite de cet échange de correspondance, la négociation subit un temps d'arrêt. Mais l'état d'esprit des Genevois décida Voltaire à faire de nouvelles propositions; cette fois, le poète n'offrait que 20.000 livres comptant, dont moitié serait rendue à la fin du bail. Par contre, il proposait de mettre 40.000 livres en embellissements dont la moitié serait également rendue. Le président n’accepta pas ce nouveau projet « si travesti, si chargé « de pretintailles » et répondit qu'il n'était pas pressé d'aliéner ce bien de ses ancêtres et que, d’ailleurs, il avait un autre acquéreur dans la personne d’un certain M. de Fantrière qui lui faisait proposer l'échange de Tourney contre une autre terre plus voisine des siennes. Voltaire lui répondit qu’il devait conclure avec M. de Fantrière, mais il lui fit aussi une nouvelle proposition de 30.000 livres comptant. Alors le président demanda à Voltaire une entrevue pendant laquelle il parvint à dicter au poète et à lui faire signer un contrat extrêmement défavorable pour Voltaire. Voici quelques passages de ce contrat :
« L'an mil sept cent cinquante-huit et le onze décembre « après-midi, par-devant le notaire royal au bailliage de « Gex... titre de bail à vie, avec promesses de faire jouir, «à commencer le vingt-deuxième février prochain... « assavoir le château, terre et seigneurie de Tournay,
« granges, écuries, prés, terres, vignes hautes et basses, « bois, la forêt, droits seigneuriaux honorifiques, la dîme « en dépendant, les censives et droits seigneuriaux dus « et relevant du château de Tournay.…, pour être par « lui rendu à l'expiration de sa jouissance, le troupeau « de vaches tel qu'il a été remis au fermier actuel, pour « en rendre pareil nombre et valeur suivant l'estimation « qu'en sera faite par experts, tous les meubles et effets « d'agriculture et futailles, comme encore tous les meu- « bles meublants qui sont dans le château; toutes les- « quelles choses seront remises ledit jour vingt-deux fé- « vrier prochain... pour être rendues par ledit sieur pre- « neur à la fin de sa jouissance au même état, auquel « temps tous les meubles et effets qui se trouveront dans « lesdits bâtiments sans exception appartiendront audit « seigneur de Brosses en propriété. è « M. de Voltaire aura la pleine jouissance de la forêt « de Tournay et des bois qui sont sur pied et non ven- « dus.…., laissant par chaque pose, soixante arbres de « ceux qui sont sur pied... Ge bail fait moyennant la « somme de trente-cinq mille livres, qui ont été payées « présentement par ledit sieur preneur, en lettres de « change sur Lyon payables la mcitié en payement des « Saints, et l’autre moitié en payement des Rois1. » Le preneur s'obligeait aussi à faire de grosses réparations et des améliorations, jusqu'à concurrence de 12.000 livres « comme faisant ladite somme partie du bail ».
1. Bail à vie de la terre de Tournay, éd. Moland, tome XXXIX, p. 546, 547.
Après la signature de ce contrat si désavantageux pour Voltaire, celui-ci la veille de Noël fit son entrée dans sa seigneurie, il était en habit de gala, dans son carrosse bleu d'azur à étoiles d’or, avec ses deux nièces (M”° de Fontaine et Mme Denis), toutes en diamants, et son cousin Daumart, mousquetaire du roi, caracolant à la portière; le curé prononça une harangue, le fermier lui offrit un repas dans le goût de ceux d'Horace; les sujets avaient tiré des salves et même on avait emprunté à Genève un canon avec les artilleurs pour boire, au bruit du canon, la santé du nouveau seigneur.
Le bail de Tourney était encore plus désavantageux que Voltaire l'avait pensé, car à vrai dire le privilège des franchises de Tourney se perdait en cas de vente à un Français, ce qui explique que, bien que M. de Brosses eût garanti les franchises de Tourney, il arriva que le receveur des domaines à Dijon, M. Girard, exigea pour Sa Majesté le centième denier des 35.000 livres en espèces, et celui des 12.000 livres en réparations, comme si c'était une vente à vie. Voltaire sentit que « M. Girard n'était « ni un homme de génie, ni un homme de bonne cam- « pagne ». Mais il lui écrivit le 15 mars 1759 un mémoire conçu en ces termes : « Je n'ai point plaidé au Conseil au « sujet du centième denier qu’on exige pour la vente à « vie de Tournay, frontière de Gex et de Genève. J'ai seu- « lement eu l'honneur d'écrire à M. de Chauvelin. J'ai « représenté que la terre de Tournay est réputée terre « étrangère, comme étant dans l'ancien dénombrement, « et exempte de toute imposition et taxe; qu’elle est con- « servée dans ses immunités, exceptions et franchises
« depuis l'acquisition du pays de Gex par Henri IV; que « Ces franchises ont été consacrées par Louis XIV au « traité d'Arau (1658); que Sa Majesté le Roi régnant a « spécialement maintenu cette terre dans ses privilèges, « par un brevet à M. de Brosses en 1755; que ce n’est pas « à moi à détériorer cette terre en lui faisant perdre ses « privilèges; que si ce contrat avait été fait à Genève, on « i’aurait point demandé le payement du céntième « denier. En un mot, je réclame les droits de la terre, « prêt à payer, s'il est décidé que je le doive, et priant « qu'on ne fasse pas de frais à un homme assez épuisé par cette acquisition.
« J'ajoute seulement qu’en cas que la terre fût soumise « au centième denier, je prie qu'on n’exige pas le droit « de douze mille livres de réparations, lesquelles douze « mille livres par le contrat même ne sont point exigi- « bles, si je meurs dans trois ans 1. »
Dans sa lettre du 3 juin 1759 à M. de Courteilles, intendant des finances, Voltaire n’est pas moins pressant : il déclare qu'avant la garantie de M. de Brosses, il n’a pas cru devoir importuner le Roi pour un brevet inutile. Il insiste aussi sur le fait que Tourney ne rapporte du blé que pour la nourriture d'environ soixante et dix domestiques : « tout le reste des terres, ajouïe-t-il, sera destiné « pour les pâturages afin d'entretenir les haras du Roi, « dont nous nous sommes chargés à nos frais, sans rece- « voir aucun avantage, et sans avoir d’autres chevaux
1. Mémoire à M. Girard, 15 mars 1759. G. Benge:co, Voltaire, Bibliographie de ses œuvres, tome III, p. 329, 330.
que les nôtres; nous ne voulons que servir, € servir librement.
« Ce petit pays si délabré et si misérable a déjà changé de face : il y a moins de misère et moins de maladies; les loups et les renards étaient le seul gibier du canton; nous avons établi des gardes-chasse, que l’on ne connaissait pas avant nous, et nous avons fait venir des œufs de perdrix de cent lieues; les dépenses sont immenses, et la recette nulle, mais le plaisir de faire du bien est le plus grand des revenus : si tous ceux qui ont des terres pensaient ainsi, le royaume serait peutêtre encore plus florissant qu'il ne l'est. Nos efforts pourront mériter au défaut de nos succès votre estime et votre bienveillance.
« Nous ajoutons que nous avons fait faire deux semoirs qui coûtent chacun 400 livres. Ils labourent, sèment et recouvrent cinq rayons à la fois; cette invention est chère, mais elle peut être d'une très grande utilité à tous les seigneurs qui voudront prendre le soin, trop négligé, de cultiver leurs terres 1. »
Ces démarches n'aboutirent pas, car le 17 juillet 1759
M. de Bussy écrivit ceci à Voltaire : « Il m'a paru que la
grâce qui lui avait été accordée était personnelle, et que les motifs ne pouvaient vous être adaptés. Tourney était dans la famille de Brosses longtemps avant l'échange, avec les privilèges et franchises dont il est question.