F. Rossel, Voltaire créancier du Wurtemberg, p
Avec la prospérité, le village gagna en propreté, car la seigneur rêvait d'en faire une ville. Les maisons étaient assez belles, carrées, toutes d'un même modèle. Voltaire les louait à 2 1/2 % du capital engagé ou les cédait moyennant une rente viagère à 5, 6 ou 7 % sur sa tête réduite à moitié après sa mort sur celle de M"° Denis 1.
Le seigneur de Ferney prêta à ces émigrants à 4 % des sommes, qui montèrent à 60.000 livres, puis à cent mille livres (5 juin 1772).
Il dépensa « plus de quatre cent mille francs pour cet « établissement » et ne demanda au roi pour toute! récompense, que la permission de faire entrer de l'argent dans son royaume, « il en est assez sorti, ajoutait-il » ?.
Cette « dépense » augmenta encore, car, dans sa lettre à Condé, du 17 janvier 1777, Voltaire déclare avoir dépensé 600.000 francs pour sa colonie d’industriels.
Ces placements rapportaient peu; mais, dans un temps où « les billets royaux perdaient soixante pour cent, tes « particuliers ne payaient point, les Jésuites faisaient « banqueroute... », ils n'étaient pas une mauvaise affaire pour Voltaire.
Les « manufactures royales de Ferney » ne comprenaient au début que quarante, puis soixante ouvriers; mais, en 1773, il y avait déjà douze maîtres horlogers.
1. L'intérêt habituel était alors d'environ quatre pour cent, (L. Nicolardot), (Ménage et finances de Voltaire, p. 304, 305.) Donc une rente viagère à5 ou 6 pour cent, était à cet âge, au dessous du taux ordinaire.
8. Lettre à la marquise du Deffant, ? septembre 1774, Moland, tome XLIX,p. 77.
En 1773, il est sorti de Ferney quatre mille montres d'une valeur de 400.000 livres et, en 1774, les manufactures vendent des montres pour 450.000 livres 1.
Comme nous l'avons dit, Voltaire avait installé sur un pied considérable l'élevage des vers à soie « dans « un pays tout couvert de neige sept mois de l’année » et nous le voyons déclarer un jour que sa soie dans un climat barbare, est meilleure que celle d'Italie.
Avec la soie de ses cocons, le poète fait fabriquer des bas et des « blondes ». Le 9 avril 1770, il envoie à M° la duchesse de Choiseul, femme du ministre, « les « premiers bas de soie qu'on ait jamais faits » dans cet « horrible abîme de glaces et de neiges ».
Pour assurer la vente de ses blondes à la cour de France et à l'étranger, Voltaire s'adresse à M° da Saint-Julien, qui faisait alors la mode à la cour de France et obtient qu’elle lui envoie des « petits échantillons de soie blan- « che, façonnée en blondes » pour que les ouvrières de Ferney puissent travailler sur ces modèles *.
1. Lettre à de Vaïines, 5 septembre 1775, Moland XLIX, p. 374. Dans une lettre du 11 août 1775 à Marin, Voltaire dit : 500.000 francs. Toutes ces données doivent n'être acceptées qu'avec beaucoup de réserves, car Voltaire-ici, grossit beaucoup les choses, comme ce n’est que trop son penchant; ainsi, le 29 juin 1771, il écrit à l’intendant Amelot «« Ils ont, em dernier lieu, envoyé « pour soixante mille livres de montres à Pétersbourg, et pour . « trente mille à Constantinople. » G. Bengesco, Bibliographie tome III, p. 297; mais nous savons par la lettre de Voltaire à Catherine II, du 19 juin 1771, lettre antérieure de 10 jours, que les deux envois de Pétersbourg ont été facturés trente-enuf mille deux cent trente-huit livres.
2. Lettre à Madame de Saint-Julien, 25 août 17%,Moland XLVIII,. p. 157. *
Il ne semble pas que le patriarche füt toujours content de ces manufactures, car le 20 décembre 1771, il écrit au comte d'Aranda : « Votre manufacture de demi-por- « celaine est très supérieure à celle de Strasbourg. Ma « poterie est, en comparaison de votre porcelaine, ce « qu'est la Corse en comparaison de l'Espagne. Je fais « aussi des bas de soie; mais ils sont grossiers, et les « vôtres sont d’une finesse admirable. »
Voltaire était l'âme de toute cette colonie d’industriels. C’est lui qui escomptait les lettres de change : le paiement des montres s'opérait par traites de trois mois.
C'était lui qui avait obtenu, grâce au duc de Choiseul et au baron d'Ogny, intendant général des postes, la franchise postale pour tous les ouvrages d’horlogerie et de bijouterie fabriqués à Ferney 1.
Si nous en croyons le passage suivant d'une lettre à Mre de Saint-Julien du 25 août 1772, Voltaire attachait une très grande importance à cette franchise, car il écrit : « … un petit mot de votre bouche, l’engagerait? peut- « être à me continuer des faveurs qui me sont bien né- « cessaires. Si elles cessaient, mes fabriques tomberaient, « mes maisons, que j'ai augmentées deviendraient inu- « tiles, les fabricants ne pourraient me rien rembourser
« des avances énormes que je leur ai faites sans aucun « intérêt; je me verrais ruiné. »
Le succès des manufactures ‘dépendait d’une bonne orgamsation commerciale, de la publicité et de la vente
1. Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voltaire, tome I, HO" 8. M. d'Ogny, l'intendant général des postes.
des produits et c'est Voltaire qui se charge de cette opération : il créa à Paris un comptoir de vente, confié à l’horloger Lépine, beau-frère de Beaumarchais, et, pour faciliter sa vente, le patriarche prenait à son compte la production de Ferney et la plaçait en dépôt chez Lépine 1.
Il profita aussi de son crédit auprès de sa clientèle littéraire; il fit à ses correspondants des éloges magnifiques de son horlogerie et de la beauté de ses produits. Ainsi, le 11 mai 1770, il écrit à la duchesse de Choiseul : « Nous avons pensé que dans le temps du mariage? et « des fêtes, ces productions de notre manufacture pour- « raient être données en présent soit à des artistes qui « auraient servi à ces fêtes, soit à des personnes attachées « à Mr° la dauphine. Le bon marché plaira sans doute « à M. l'abbé Terray, puisqu'il y à des montres qui ne « coûteront que onze louis chacune, et que la plus chère, « garnie de diamants, n’est mise qu’à quarante-sept louis. « Gelle où est le portrait du roi en émail avec des dia- « mants n'est que de vingt-cinq louis; et celle où est le por- « traits de monseigneur le dauphin avec une aiguille en « diamants n’est que de dix-sept. Tout cela coûterait à « Paris un grand tiers de plus. Nous servons avec la « plus grande économie, et par là nous méritons la pro- « tection du ministère... »
Le même jour, Voltaire écrit ceci au cardinal de Bernis alors à Rome : « J'ai pris la liberté d'envoyer au roi de
1. F. Caussy, Voltaire, seigneur de village, p. 259. 2. Le mariage du dauphin (futur Louis XVI) avec Marie-Antoinette.
leurs (horlogers de Ferney) ouvrages; il en a été très content, et il leur accorda sa protection. M. le duc de Choiseul a poussé la bonté jusqu'à se charger de faire passer leurs ouvrages à Rome. Notre dessein est de ruiner saintement le commerce de Genève, et d'établir celui de Ferney. | « Nos montres sont très bien faites, très jolies, très bonnes et à bon marché. La bonne œuvre que je supplie Votre Eminence de faire est seulement de daigner faire chercher par un de vos valets de chambre, ou par quelque personne en qui vous aurez confiance, un honnête marchand, établi à Rome, qui veuille se charger d'être notre correspondant. Je vous réponds qu’il y trouvera son avantage. »
Le succès de cette activité encourage Voltaire au point
que, dès le 6 décembre 1771, il écrit à un certain Laurent :