‹ Voltaire FinancierChapitre 99 sur 108 · F. Caussy, Voltaire, seigneur du village, p · texte numérisé non relu

F. Caussy, Voltaire, seigneur du village, p

« cet impôt qui serait très léger, attendu le bénéfice qui « reviendrait à la province de la convention faite avec « Berne. |

« Voilà ce qu’on me propose, et ce que j'accepte, dans « le dessein d’être utile au pays et de vous marquer mon « zèle. Si vous en informez M. l'Intendant, je me flatte « que mes vues me seront pas désapprouvées par un «homme aussi généreux et aussi bienfaisant que lui. « Mais le temps presse il, »

La lettre de Fabry à l’intendant de Bourgogne du 1* décembre 1776 est peu bienveillante pour Voltaire et elle contient le passage suivant : « Monsieur, vous aurez de « la peine à croire ce dont je vais avoir l'honneur de vous « informer, si vous n'étiez déjà prévenu des projets de « M. de Voltaire, de l'ambition qu'il a de gouverner le « pays de Gex et d'en rendre l'administration indépen- «dante. de votre autorité; la réponse que j'ai faite à sa let-

tre, et que j'ai eu l'honneur de vous communiquer, lui a « fort déplu. Il ne peut souffrir que les Etats vous con-

sultent, prennent vos ordres et les atiendent, quand il « s’agit, dit-il, de faire le bien du pays, de soulager le

peuple et de le décharger d'un impôt aussi onéreux

qu'est celui de l'indemnité à la Ferme générale. C'est ce

qu'on ne cesse de dire et de rebattre. Ses deux aides « de camp, MM. Després de Crassier et Rouph Varicourt, sont allés de village en village, de maison en maison,

répéter ces propos et porter un écrit qu’ils ont fait si-

gner aux syndics et conseillers du clergé, de la noblesse

1, F. Caussy, Voltaire, seigneur de village,, p. 316, 317.

ssh Eu

Ÿ jf

« et du tiers état, aux officiers du bailliage, et à plusieurs « notables, par lequel M. de Voltaire est autorisé à com- « mettre qui bon lui semblera pour aller à Berne deman- « der la révocation du traité du sieur Rose, et d'en faire « un semblable pour le compte et au profit de la pro- « vince {, » À la suite de cette lettre, l'intendant écrivit à Voltaire le 4 décembre 1776 une lettre conforme aux vues de Fabry et dont voici les passages principaux « Tous les ministres viennent de se réunir pour anéantir « le'marché de Rose, et ce serait le moment qu'on choi- « sirait pour faire le même traité au nom de la province, « comme si les mêmes raisons ne militaient pas contre « l’un et contre l’autre? La simplicité de l'opération, Mon- « sieur, vous a séduit, et vous avez omis de songer aux « conséquences el à la résistance qu'elle éprouverait..

« On à soulagé les terres d'une partie du fardeau, mais « il est juste qu'elles contribuent à une indemnité qui « est le prix des avantages qu'elles reçoivent et de l’aug- « mentation que tous les fonds doivent éprouver, et enfin « de cette précieuse liberté, que vous avez désiré si ardem- « ment 1. » Voici enfin un passage de la longue lettre de Voltaire du 10 décembre 1776, passage où il répond aux reproches de l’intendant : « Voici tout ce que je puis « savoir dans mon lit concernant les affaires que nous

« avons eues à Berne. \

« Je me souviens que M. Fabry à son retour de Bourg- « en-Bresse, où il avait travaillé sous vos ordres, nous

1. F. Caussy, Voltaire, seigneur de village, p. 318, 319. 2, F. Caussy, Voltaire, seigneur de village, p. 320,

dit à Mre Denis et à moi que le sieur Roze avait fait un marché avec leurs Excellences de Berne pour 6.000 quintaux de leur sel blanc, et qu'on ne pouvait l'empèêcher d'agir suivant son marché, attendu que par l’article 3 de l'Edit du Roi enregistré au Parlement de Dijon, il était permis à tout particulier de la province de Gex d'acheter du sel et de le vendre où il voudrait.

« Gette nouvelle alarma bientôt toute la province. On vit avec effroi et avec horreur qu’un homme sans aveu, ci-devant déserteur de la légion de Condé, ayant travaillé pendant deux ans chez le sieur Racle, ancien entrepreneur de Versoix, et ayant acheté son congé avec l'argent du sieur Racle, formait une entreprise qui pouvait l’enrichir en une seule année, ruiner la province et l’exposer au mécontentement du ministère. Tout le pays sut bientôt qu'il était associé et cautionné du sieur Brémond, commis au bureau de la poste de Versoix, et receveur de cette poste pour M. Fabry, votre subdélégué.

« Vous concevez bien, Monsieur, quels effets produisirent dans les esprits la crainte d’une taxe considérable à laquelle la province était imposée, et la crainte encore plus désespérante de ne payer cette taxe que pour enrichir le nommé Rozé et ses associés. Il ne faut pas dissimuler que les alarmes furent poussées jusqu’à l’injustice de soupçonner M. Fabry lui-même de trop protéger dans cette affaire Brémond, son commis, et par conséquent Roze. Plusieurs membres des Etats ont eu à la fin recours à moi et m'ont prié de leur prêter 30.000 francs pour payer ce qu’on doit aux fermiers

généraux en atfendant qu'ils pussent obtenir de Messieurs de Berne la même faveur que Rozé avait extorquée et qu'ils puissent, au moyen de la vente du sel qu'ils auraient de Berne, parvenir à libérer la province de ses autres dettes.

« Quoique je fusse très près d’une entière ruine par la quantité de maisons que j'ai bâties, je promis de prêter 30.000 francs aux Etats, et même de travailler pour eux auprès de Messieurs de Berne, le tout à condition que vous approuveriez, Monsieur, le service que je consentais à leur rendre.

« J’eus l'honneur de vous en écrire le 28 novembre, autant qu’il peut m'en souvenir.

« Dans ce temps-là, M. Fabry conseillait aux syndics de noblesse d'écrire au ministre de France sur cette affaire des sels. Ils firent cette fausse démarche, et il en est résulté une lettre de M. l'ambassadeur en Suisse, par laquelle il prie le Sénat de Berne de ne donner le sel ni à Rozé ni à nous.

« Voilà, Monsieur, à quel point nous en sommes par rapport à cette affaire qui a été plutôt une tracasserie qu'une négociation.

« Ja ne pourrai d’ailleurs prêter 30.000 francs à nos Etats comme je m'en flattais, parce que, dans le temps même où je voulais leur faire ce plaisir, M. le duc de Wurtemberg qui me doit cent mille francs d'argent m'a demandé le délai d’une année pour me payer 1. »

A la suite de cette affaire, Voltaire fut à tout jamais

Page 1