T. XVII, p. 47, 253, 358, 417; XIX, 475; XX
bouffonneries, des ordures, ce sont elles qui impressionnent la raison du lecteur. Elles s'y fixent. Elles donnent un critérium pour le jugement, un principe pour l'action. Elles font voir la vie sociale dans un certain jour. Elles entrent l'une après l'autre , aisément , sans qu'on y fasse effort : ce n'est pas un système qu'on s'assimile laborieusement, c'est un esprit dont on est peu à peu imprégné.
Dans une autre partie des petits livres de la fabrique voltairienne, l'idée se revêt de fiction artistique, ce sont les contes, dialogues et facéties. Dans ces genres légers, libres et sans règles de la prose, Voltaire, plus que dans aucun genre poétique, se révèle, entre soixante et quatre-vingts ans, un grand, puissant, et original artiste.
Il recueille et filtre toutes les traditions et les formules du conte philosophique, social, satirique, allégorique, oriental et féerique, français ou anglais. Téléinaque et Gil Blas, Angola et le Sop/ia, les Mille et une nuits et leurs analogues, Hamilton et Duclos, les Lettres persanes et les apologues du Spectateur, le Conte du Tonneau et les Voyages de Gulliver : toutes sortes de formes et d'éléments d'art s'amalgament et se concentrent dans les contes de Voltaire, qui sont d'un tour si personnel. Zadig est fait de matériaux de folklore qui lui sont parvenus par les voies les plus diverses, l'Arioste et Boccace, Thomas Parnell, récits arabes, persans, chinois. Dans Micromégas s'exercent les suggestions de Cyrano de Bergerac, de Swift, et surtout de Fontenelle.
La forme favorite de Voltaire est celle du voyage combinée avec la biographie : il conte une vie, qu'il promène à travers le monde. Enlèvements, poursuites, reconnaissances, enchantements, géographie fabuleuse, nations de l'Asie, de l'Amérique et de l'Europe, fées, génies, animaux fantastiques, talismans, antiquité et temps modernes, revues de toutes les civilisations et de toutes les conditions, actualités et fantaisies, ton impertinent, persifleur, épigrammatique, égayé de bouffonneries et de gravelures, courts chapitres, titres piquants et qui réveillent : c'est un mélange unique et savoureux. Tantôt la satire s'éparpille, et le conteur fait feu sur tous les ennemis, croyances et personnes, que le souple tracé de sa fiction met sur son chemin : ainsi dans Zadig, Scarmentado, V Ingénu, la Princesse de Babylone. Tantôt il suit un dessein ferme, et se propose la démonstration ou la réfutation d'une idée : tels sont Micromégas, Candide, YHisloire de Jenny. Alors tout le roman fait balle contre l'idée que l'auteur a prise pour cible : l'invention, rigoureuse et disciplinée, ne met en ligne que des figures, des actions, des péripéties, qui servent à la thèse.
Candide est le modèle de cet art. Elargissant le cadre de Scarmentado, y versant toute sa connaissance de la vie et de l'histoire, depuis ses impressions de voyage en Westphalie jusqu'à ses travaux de jardinier aux Délices, depuis ses démêlés métaphysiques avec le Wolfien Martin Kahle jusqu'aux recherches de son Essai sur les mœurs, il applique le conte au débat que le désastre de Lisbonne a renouvelé, à la ruine de la Providence dont, après son
Poème, Jean-Jacques Rousseau a encore osé prendre la défense dans la lettre qu'il lui a adressée. Candide sera, mieux que le livre de l'abbé Bazin, la philosophie de r histoire universelle.
Le but est de démolir l'optimisme. Il se présentera donc dans sa forme la plus ridicule, dans l'outrance et le jargon de la métaphysique allemande : on le prendra dans Leibniz, et non dans Pope, auquel la pensée de Voltaire allait naturellement ' : la raison d'art écarta l'Anglais, trop clair et sensé.
Il n'y a que les faits qui prouvent; le héros sera donc la victime ou le témoin de tous les maux qui touchent l'homme, maux de l'institution sociale, maux des passions humaines, maux de la nature : guerres et autodafés, viols et vols, maladies et trem blements de terre. Candide ira d'Europe en Amérique, connaîtra la richesse et la pauvreté, entendra le cri des rois, des moines et des filles. Tout le monde est malheureux, tout le monde se plaint. Un seul pays heureux, et il n'existe pas; c'est l'Eldorado.
Tout le monde se plaint, mais personne ne se tue. La vie est mauvaise? non pas, puisqu'on la supporte. Elle est médiocre et tolérable. Il y aura donc de bonnes gens, du bien, de l'humanité, de l'honnêteté, même un peu de bonheur, ou du moins de douceur et de repos, épars à travers le défilé des misères et des vices, assez pour barrer la route au pessimisme sans relever l'optimisme. Tout système est faux. Ni bénédiction, ni désespoir. La vie n'est pas bonne,