‹ VoltaireChapitre 61 sur 74 · I. XXXVIII · texte numérisé non relu

I. XXXVIII

elle peut être améliorée. Gomment? par le travail, mais par le travail social, par l'effort en commun où chacun trouve son compte. Raisonner sur la métaphysique ne sert à rien : l'action pratique doit se subgti^ tuer àla creuse spéculation. Il faut cultiver notre jardin.

Voilà la conclusion, modérée, courageuse et claire, qui se prépare tout le long du conte, et qui est mise en lumière par les derniers épisodes, par la rencontre du bon Turc, par la réunion finale des principaux personnages dans la petite métairie des bords du Bosphore, où même le moine devient utile à la communauté.

Candide n'est ni désolant, ni désolé, ni purement négatif et critique : c'est la parabole essentielle de la philosophie voltairienne qui tend toute à l'augmentation du bien-être.

Pas un chapitre, pas un épisode, pas une silhouette qui ne découvre l'illusion ou le mensonge de l'optimisme, et, à mesure que le dénouement approche, l'utilité de l'action sociale. Les faits sont circonstanciés si clairement qu'ils font eux-mêmes saillir l'idée dont ils sont le symbole. Leur puissance démonstrative est en raison directe de leur netteté pittoresque ou comique.

C'est un lieu commun de dire qu'il n'y a pas de psychologie dans Voltaire. On a raison, si, par psychologie, on entend l'invention de Racine ou de Marivaux. Voltaire, comme Lesage, est moraliste plus que psychologue. Il utilise la psychologie faite pour construire les bonshommes composés de sentiments niovejis ou possédés de manies intense* dont ses thèses ont besoin.

L ART DE VOLTAIKE.. 153

Il est artiste plus que psychologue, et c'est par là justement qu'il enrichit la psychologie. Il n"aiialvse pas des caractères, il dessine des silhouettes. Chacun des fantoches qui vont à la chasse au bonheur est saisi en son attitude expressive, qui révèle le ressort dont il est mu. Chacun a le pli, l'accent de son état ou de sa nation. Leurs noms révèlent leurs races : la marquise de Parolignac, Yandèrdendur, le baron de Thunder-ten-tronckh, don Fernando d'Ibaraa y Figueroa y Mascarenes y Lampourdo y Souza, etc. Toutes les idées que Voltaire se fait de la société et des parties qui la composent, des gouvernements, de la religion et des mœurs des divers pays, s'inscrivent dans les croquis dont il remplit ses contes, déterminent le choix des actes et des propos qui expriment ses personnages. Il distingue l'Anglais, l'Italien, l'Allemand, le Français-, le Turc, comme l'anabaptiste et le calviniste, le jésuite et le capucin, l'officier et le négociant. La psychologie des professions et la psychologie' ethnique sont très observées et précises chez lui.

Les actions, comme les caractères, ne se présentent pas dans des formes abstraites et générales. Elles se réalisent en particularités locales. Nous savons les menus des repas que fait Candide dans tous les pays de l'ancien et du nouveau continent, du pain avec de la bière en Hollande, au Paraguay du jambon et du chocolat, en Italie des macaronis, des perdrix de Lombardie, des œufs d'esturgeon, arrosés de Montepulciano et de Lacrvma-Christi, en Turquie des sorbets, du kaimak piqué d'écorce de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons,

des ananas, des dattes, des pistaches, et du café de Moka : sans parler des perroquets et des singes rôtis qu'on déguste en Eldorado.

Les bonshommes de Voltaire payent, selon les lieux, en écus, en louis, en sequins, en piastres, en maravedis, enpistoles, en moyadors, en livres sterling. Leur voiture est tirée en Espagne par des mules attelées de cordes; en Angleterre, ils courent en chaise de poste; ils vont de Paris à Versailles en pot de chambre. Les caractéristiques des pays sont rapidement indiquées, le morcellement féodal de l'Allemagne, la désolation fiévreuse de la campagne romaine.

Mais le réalisme pittoresque de Voltaire n'est que la transposition du sensualisme dans l'art : sa fin, est de procurer des idées justes. Il est soumis à la pensée philosophique qui crée l'œuvre, et demeure ainsi profondément symbolique. Tous ces petits traits, ces circonstances dessinent la chose et, avec la chose, le jugement de la « raison » sur la chose. Ils la déforment pour mettre dans son image la réaction de l'esprit de l'auteur ou le rapport à la thèse. Ces légers croquis sont des charges. La pitié même et l'indignation se traduisent en sarcasmes, en bouffonneries. L'art mondain de donner des ridicules est mis au service de la philosophie. Toutes les misères de l'homme et du monde sont traduites devant l'intelligence et apparaissent en sottises : sûre tactique pour révolter des esprits clairs contre les causes de la souffrance sociale. Les romans de Voltaire sont des démonstrations du progrès par l'absurde. n ,

Le dialogue et la facétie entrent dans l'œuvre de Voltaire vers 1750. C'est en juin 1751 qu'il discute les mérites de Fonlenclle et de Lucien : il veut que le dialogue soit naïf, vrai, utile1. Il ne se borne pas aux dialogues des morts. Il fait revenir les morts parmi les vivants, et Tullia, fille de Cicéron, se présente à la toilette de Mme de Pompadour. Il fait converser des gens de tout état et de toute nation, même une fois des animaux, le chapon et la poularde.

La facétie est un monologue, une lettre, ou un dialogue, ou une série de monologues, lettres ou dialogues, qui s'encadre dans une fiction fantaisiste ou bouffonne. La critique littéraire, la satire personnelle, et la satire des mœurs avaient mis à la mode ces formes libres : après Saint-Hyacinthe, Desfontaines, La Mettrie, etc., Montesquieu avait consacré cette bagatelle par sa Très humble remontrance d'une jeune juive de dix-huit ans aux inquisiteurs d'Espagne et de Portugal.

Addison et Swift avaient été maîtres dans ce genre d'inventions humoristiques. Voltaire les avait bien lus; et vers 1759 il se reprit à aimer Rabelais que jadis il avait un peu méprisé2. Mais il demeura original : cette partie de son œuvre ne ressemble qu'à lui.

Il multiplia avec une intarissable gaieté, avec une jeunesse étonnante d'imagination, ces rogatons, ces petits pâtés, qui faisaient digérer ses idées aux esprits les plus dégoûtés et les plus frivoles. Ce sont des lettres, des discours, des sermons, des

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