‹ Voltaire, Mme de Pompadour et quelques arpents de neige [microforme]Chapitre 6 sur 8 · FR · texte numérisé non relu

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coin de terre a été le sujet d’une guerre violente en 1755 entre ces deux nations rivales ; et cette guerre a produit celle de l'Allemagne, qui n’y avait aucun rapport.

La complication des intérêts politiques est venue au point qu’un coup de canon tiré en Amérique peut être le signal de l’embrasement de l’Europe.

La petite île du Cap-Breton, où est Louisbourpg, la rivière de Saint-Laurent, Québec, le Canada, demeurèrent donc à la France en 1713. Ces établissements servirent plus à entretenir la navigation et à former des matelots, qu’ils ne rapportèrent de profits. Québec contenait environ sept mille habitations ; les dépenses de la guerre pour conserver ce pays, coûtaient plus qu’elles ne vaudront jamais ; et cependant elles paraissent nécessaires.

On a compris dans la Nouvelle-France un pays immense, qui touche, d’un côté, au Canada, de l’autre, au Nouveau-Mexique, et dont les bornes vers le nord-ouest sont inconnues ; on l’a nommé Mississipi,

du nom du fleuve qui descend dans le

golfe du Mexique ; et Louisiane, du nom

de Louis XIV.

Cette étendue de terre était à la bienséance des Espagnols, qui, n'ayant que trop de domaines en Amérique, ont né-

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gligé cette possession, d'autant plus qu'ils n’y ont pas trouvé d'or. Quelques Francais du Canada s’y transportèrent, en des- | cendant par le pays et par la rivière des | Illinois, et en essuyant toutes les fatigues et tous les dangers d’un tel voyage. C’est comme si on voulait aller en Egypte par le cap de Bonne-Espérance, au feu de 4 prendre la route de Damiette, Cette grande partie de la Nouvelle-France fut, jus- :

qu’en 1708, composée d’une douzaine de | familles errantes dans des déserts et dans | des bois, (1) 1 Louis XIV, accablé alors de maineurs, voyait dépérir l’ancienne France, et ne pouvait penser à la nouvelle. Il est bon de savoir que, dans cette misère publique, deux hommes avaient gagné chacun environ quarante millions, l’un par un grand commerce dans l’Inde ancienne, tandis que la compagnie des Indes, établie par Colbert, étuit détruite, l’autre, par des affaires avec un ministère malheureux,

(1) Les Français, dans la guerre de 1756, ont perdu cette Louisiane, qui leur a été rendue à la paix, mais qu’ils ont cédée aux Espagnols et tout le Canada. Ainsi, à l'exception de quelques établissements très peu considérables des Hollandais et des Français sur la côte de l’ Amérique méridionale, 1 Amérique a été partagée entre les Espagnols, les Angiais et les Portugais.

obéré et ignorant. Le grand négociant qui se nommait Crozat, étant assez riche et assez hardi pour risquer une partie de ses TES. trésors, se fit concéder la Louisiane par le roi, à condition que chaque vaisseau que lui et se: associés enverralient, y porterait six garçons et six filles pour peu- | pler. Le commerce et la population y lan- LE guirent également.

pra Après la mort de Louis XIV, l'Ecossais LE Law ou Laas, homme extraordinaire, ru dont plusieurs idées ont été utiles et d’autres pernicieuses, fie accroire à la nation que la Louisiane produisait autant d’or que le Pérou, et allait fournir autant de Pete soie que la Chine. Ce fut la première épo- Se que du fameux système de Laas. On envoya des colonies au Mississipi ; on grava.

le plan d’une ville magnifique et régulière, nommée la Nouvelle-Orléans. Les colons périrent la plupart de misère, et la ville se réduisit À quelques méchantes maisons. Peut-être un jour, s'il y a des millions d'habitants de trop en France, serait-il avantageux de peupler la Loui- siane: mais il est plus vraisemblable qu’il faudra l’abandonner (?).”

Voltaire avait publié le Siècle de Louis XIV. C'était un grand sujet, mais il sut s'élever à la hauteur qu'il comportait. f1 y a là de fort belles pages, remplies f : nobles sentiments, de réflexions justes et profondes. Ce livre est incontestablement

le meilleur de ses ouvrages historiques. Il y travailla vingt ans. Dès le 26 juin 1736, il pouvait écrire à son ami Cideville :

‘ Mon principal emploi à présent est ce Siècle de Louis XIV, dont je vous ai parlé il y a quelques années. C’est la sultane favorite ; les autres études sont des passages. J’ai apporté avec moi (à Cirey) beauvoup de matériaux, et j'ai déjà commencé l'édifice ; mais il ne sera achevé de ions- -. temps ; c’est l'ouvrage de toute ma vie. ”

Le livre parut toutefois en 1752. L'idée est bien française : faire de la France le centre de l’Europe et des affaires humai-

nes, les autres nations lui servant de satellites, et de Louis XIV le soleil de tout le système, (1) ‘“ Ce n’est pas seulement la vie de Louis XIV, ” dit Voltaire dans l'introduction, ‘“ qu’on prétend écrire ; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d’un seul homme, maïs l'esprit des hommes crus le siècle le plus éclairé :

qui fût jamais. ?

Le Siècle de Louis XV, ouvrage fait par morceaux, est loin de valoir le précédent ; mais 1l renferme tout un chapitre sur le Canada. L'ancien régime n’était plus à l'apogée ; sauf quelques intermittences, c'était la décadence. Recueillons ce que … dit Voltaire :

“ Une légère querelle entre la France et PAngleterre, pour quelques terrains sauvages vers l’Acadie, inspira une nouvelle politique à tous les souverains d'Europe. Il

est utile d'observer que cette querelle était le fruit de la négligence de tous les minis-

tres qui travaillèrent, en 1712 et 1713, au 3 À

(1) Voltaire, sa vie et ses œuvres, l'abbé Mays nard, t. 11, p. 40.

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traité d’Utrecht. La France avait cédé à l'Angleterre, par ce traité, l’ Acadie, voisine du Canada, avec toutes ses anciennes limites ; mais on n’avait pas spécifié quelles

-étalent ces limites, on les ignorait ; c'est une

faute qu'on n’a jamais commise ‘dans des contrats entre particuliers. Des démêlés ont

-résulté nécessairement de cette omission, Si la philosophie et la justice se mélaient

des querelles des hommes, elles leur feraient voir que les Français et les Anglais se disputaient un pays sur lequel ils n'avalent aucun droit; maïs ces premiers principes n’entrént point dans les affaires du monde. Une pareille dispute élevée entre simples commerçants aurait été apaisée en deux heures par des arbitres :

mais entre des couronnes il suffit de l’ambition ou de l’humeur d'un simple commissaire pour bouleverser vingt Etats. On accusait les Anglais de ne. chercher qu'à détruire entièrement le commerce de la

France dans cette partie de l'Amérique.

[IS étaient très supérieurs par leurs nombreuses et riches colonies dans l'Amérique

septentrionale : ils l’étaient encore plus

sur mer par leurs flottes ; et, ayan: détruit la marine de France dans la guerre de 1741, ils se flattaient que rien ne leur résisterait, ni dans le nouveau monde ni sur

nos mers : leurs espérances furent d’abord trompées. |

Ils commencèrent en 1765, par attaquer les Français vers le Canada ; et, sans aucune déclaration de guerre, ils prirent plus de trois cents vaisseaux marchands, comme on saisirait des barques de contre. bande ; ils s'emparèrent même de quelques navires des autres nations, qui portaient aux Français des marchandises. Le roi de Fran:e, dans ses conjonctures, eut une conduite toute différente de celle de Louis XIV. Il se contenta d’abord de demander justice ; il ne permit pas seulement alors à ses sujets d’armer en. course.

Louis XIV avait parlé souvent aux autres

cours avec supériorité ; Louis XV fit sen-

tir dans toutes les cours la supériorité que les Anglais-affectaient. On avait reproché à Louis XIV une ambition qui tendait sur terre à la monarchie universelle ; Louis XV fit connaître la supériorité réelle que les Anglais prenaient sur les mers.

Cependant Louis XV s’assurait quelque vengeance ; ses troupes battaient les Anglais, en 1755, vers le Canada; il préparait dans ses ports une flotte considérable, et il comptait attaquer par terre le roi d'Angleterre, George IT, dans son électorat d’Hanovre.

Cette irruption en Allemagne menaçait l’Europe d’un embrasement allumé dans

le nouveau monde. Ce fut alors que toute

la politique de l’Europe fut changée. Le

roi d'Angleterre appela une seconde fois,

du fond du Nord, trente mille Russes qu’il devait soudoyer. L'empire de Russie était l’ailié de l’empereur et de l'impératricereine de Hongrie. Le roi de Prusse devait craindre que les Russes, les Impériaux et les Hanovriens ne tormbassent sur lui. Il avait environ cent quarante mille hommes en armes ; 1l n’hésita pas à se liguer avec le roi d'Angleterre, pour empêcher d’une main que les Russes n’entrassent en Allemagne, et pour lermer de l’autre le chemin aux Français. Voilà donc encore toute l’Europe en armes, et la France replongée dans de nouvelles calamités qu’on aurait pu éviter, si on pouvait se dérober à sa destinée.

Le roi de France eut avec facilité et en un moment tout l'argent dont il avait besoin, par une de ces promptes ressources qu’on ne peut connaître que dans un royaume aussi opulent que la France. Vingt places nouvelles de fermiers généraux et quelques emprunts suffirent pour soutenir les premières années de la guerre ; facilité funeste qui ruina bientôt le royaume. ...

Les Français ont fait de grandes pertes en Amérique. Sans entrer ici dans le détail de cent petits combats, et de la perte de tous les forts l’un après l’autre, il suffit

de dire que les Anglais ont pris Louisbourg.

pour la seconde fois, aussi mal fortifié, aussi mal approvisionné que la pre-

mière. Enfin, tandis que les Anglais

entraient dans Surate, à l’enbouchure du fleuve Indus, ïls prenaient Québec et tout le Canada, au fond de l'Amérique septentrionale; les troupes qui ont hasardé un combat pour sauver Québec, ont été battues et presque détruites, malgré les efforts du général Montcalm, tué dans cette journée, et très regretté en France. On a perdu ainsi en un seul jour quinze cents lieues de pays.

Ces quinze cents lieues, dont les trois quarts sont des déserts glacés, n'étaient pas peut-être une perte réelle. Le Canada coûtait beaucoup, et rapportait très peu. Si la dixième partie de l'argent englouti dans cette colonie avait été emloyée à défricher nos terres incultes en rance, on aurait fait un gain considérable ; maïs on avait voulu soutenir le Canada, et on a perdu cent années de peine avec tout l'argent prodigué sans retour.

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Pour comble de malheur, on accusait des plus horribles brigandages presque . tous ceux qui étaient employés au nom du roi dans cette malheureuse colonie. Ils ont été jugés au Châtelet de Paris, tandis que le parlement informait contre Lally.

Celui-ci, après avoir cent fois exposé sa vie, l’a perdue par li maind’un bourrean, tandis que les concussionnaires du Canada n’ont été condamnés qu’à des restitutions et des amendes, tant il est de différence entre les affaires qui semblent les mê-.

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L'Etat perdit, dans le cours de cette funeste guerre, la plus florissante jeunesse, plus de la moitié de l'argent comptant qui circulait daus le royaume, sa marine, son commerce, son crédit. On a cru qu'il eût été très aisé de prévenir tant de malheurs, en s'accommodant avec les Anglais pour

(1) Bernerdin de Saint-Pierre écrivait de Varsovie le 25 juillet 1764, à M. Duval, négociant français à Saint-Pétersbourg : ‘j'ai soupé hier -

avec M. le Stolnik. On a parlé de politique, puis

du Canada, des Anglais. J’ai pris la parole et :

- j'ai dit que les Anglais avaient eu bon marché- de ce pays-là par la mauvaise manœuvre ou plutôt la trahison de Bigot....’" Le stolnik signi-: fie grand échanson, et le grand éthanson, était alors Stanislas Poniatowski, futur roi de Pologne.

un petit terrain litigieux vers le Canada ; mais quelques ambitieux, pour se faire valoir et se rendre nécessaires, précipitèrent la France dans cette guerre fatale. Il en avait été de même en 1741. L’amourpropre de deux ou trois personnes suffit pour désoler toute l’Europe. La France avait un si pressant besoin de cette paix, qu’elle regarda ceux qui la conclurent comme les bienfaiteurs de la patrie. Les dettes dont l'Etat demeurait surchargé, étaient plus grandes encore que celles de Louis XIV. La dépense seule de l’extraordinaire des guerres avait été, en une année, de quatre cents millions : qu’on juge par là du reste. La France aurait beaucoup perdu, quand même eile eût été victorieuse.

Les suites de cette paix, si déshonorante et si nécessaire, furent plus funestes que la paix même. Les colons du Canada aïimèrent mieux vivre sous les lois de la Grande-Bretagne que de venir en France ; et quelque temps après, quand Louis XV eut cédé à la couronne d’Espagne la Nouvelle-Orléans et tout le pays qui s'étend sur la rive droite du Mississipi, il arriva, pour comble de douleur et d’humiliation, que les officiers du roi d’Espagne condamnèrent à être pendus les officiers du roi de

France qui ne se soumirent à eux qu'avec répugnance. Le procureur général, son gendre, d’anciens capitaines, chevaliers de Saint-Louis, des négociants, des avocats, ayant fait quelques représentations sur les formalités qu’il convenait d'observer, le commandant envoyé d’Espagne les invita à dîner ; on leur fit leur procès au sortir de table, on les condamna à la corde, et par grâce on les arquebusa ; ce qui est, dit-on, plus honorable. Le comman-

à dant qui fit cette étrange exécution, était ce même O’Reilly, Irlandais au service d’Espagne, qui fit battre depuis l’armée espagnole par les Algériens. Cette défaite

a été publique en Europe et en Afrique, et l’indigne mort des officiers du roi de France, dans la Nouvelle-Orléans, est en-

# | core ignorée. ” a] | Il n’y a guère à reprendre, au point de F' 4 vue historique, dans ce récit de la chute , Le ‘de la France en Amérique. Voltaire ne

1 peut s'empêcher de réitérer son éternelle . observation, que les trois quarts de nos “vastes territoires sont des déserts glacés.

L’assertion que le Canada coûtait beaucoup et rapportait très peu, est vraie, mais elle mérite que l’on sy arrête.

La colonie était à ses premiers développements, et ce n’est pas avec les guerres fréquentes dont elle était le théàtre, par suite des vieilles haïnes de la + France et de l'Angleterre, qu’elle pouvait

rapporter beaucoup. Les habitants quit-.

taient la charrue à chaque instant pour

prendre le fusil, .et plus d’une fois ils furent menacés de disette. Tout se vendait

cher, tout se faisait à prix d'argent. De

1749 à 1760, les dépenses montèrent de 2,100,100 francs à 26,000,000 par an— en tout 123 millions. Ce chiffre de 26,000,000

de francs représente à peu près le budget

actuel de la provincè de Québec. Mais n'oublions point que lorsque la France perdit le Canada, elle devait 80 millions de cette somine, dont 41 millions aux Canadiens, et que cette dernière créance fut presque entièrement perdue pour eux. Il

faut donc aller chercher ailleurs la cause

de l’épuisement du trésor français. La dépravation de la cour et la rapacité des ministres et des autres fonctionnaires de V'Etat __… pour tout Mprinee

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Tombé en disgrâce auprès de Louis XV, qui ne put jamais se décider à lui rendre ses faveurs, Voltaire songea à se faire un parti à la cour, afin de pouvoir, un jour où l’autre, retourner en France. Il savait la puissance de la coquine du Roi, en attendant qu’elle pût être seulement son

amie,— et, comme elle adorait l’encens, il . ; L 2 ÿ

lui brûla tout ce que sa cassolette contenaït. Au lendemain de la bataille de Fontenoy (11 mai 1745), il lui avait même adressé ces vers :

Quand Louis, ce héros hat Dont tout Paris fait son idole, Gagne quelque combat brillant, On doit en faire compliment

A la divine d’Etiole. |

Trois ans avant, Voltaire avait connu Mme d’Etiole, qui, alors dans tout lPéclat de sa beauté, tenait un salon très fréquenté, dont il devint bientôt l’un des habitués. avec Fontenelle, l'abbé de Bernis, Mau-

pertuis, etc. Plus tard, il lui rappellera dans une lettre le bon vin de Tokai qu'il aveit bu à Etioles. Et bien d’autres choses.

Qui était la divine d’Etiole, qui enflammait Voltaire et dont tout Paris faisait son idole ? Quelle était cette femme qui devait exercer une influence si néfaste sur nos destinées ? Avant de paraître à la cour, elle s’appelait Mme Lenormant d’Etiole, née Jeanne-Antoinette Poisson, à Paris, le 29 décembre 1721 (Saint-Eustache), et mariée, le 9 mars 1741, à Charles- . Guillaume Lenormant, seigneur d’Etiole.

On s'accorde à dire, écrit Sainte-Beuve,(1) qu’elle eut dans sa jeunesse tous les talents et toutes les grâces. Son éducation avait été des plus soignées pour les arts d’agrément, et on lui avait tout appris, hormis la morale, ‘“ Je trouvai là, écrit quelque part le président Hénault à Mme du Deffand, ne des plus jolies femmes

que j'aie jamais vues ; c’est Mme d’Etiole.

Elle sait la musique parfaitement, elle chan-

(1) Chuseries du Lumdi, &, 2, p. 381.

te avec toute la gaieté et tout le goût possible, sait cent chansons, joue la comédie à Etiole, sur un théâtre aussi beau que celui de l’Opéra, où il y a des machines et des changements. ‘ M. G. Leroy, lieutenant des chasses du parc de Versailles, nous en a laissé le portrait que voici : “ La marquise de Pompadour était d’une taille au- | dessus de l’ordinaire, svelte, aisée, souple, che no élégante ; son visage était bien assorti à Fi sa taille, un ovale parfait, de beaux che- | 4. veux plutot châtain clair que blonds, des yeux assez grands, ornés de beaux. sourcils de la même couleur, le nez parfaitement bien formé, une bouche charmante, les dents très nettes ; et le plus délicieux sourire, la plus belle peau du monde donnait à tous ses traits le plus grand éclat.

Ses yeux avaient un charme particulier qu'ils devaient peut-être à l’incertitude de | 4 “leur couleur ; ils n'avaient point le viféclat « : © desyeux noirs, la langueur tendre des yeux bleus, la finesse particulière aux yeux gris, leur couleur indéterminée semblait les *rendre propres à tous les genres de séduc-

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AMP) Ant SE

tion et à exprimer successivement toutes les impressions d’uue âme très mobile :

aussi le jeu de la physionomie de la 16, marquise de Pampadour était-il infini- or ment varié ; mais jamais on n'aperçut de discordance entre les traits de son visage, - tous concouraient au même. but, ce qui suppose une âme assez maîtresse d’ellemême ; ses mouvements étaient d’accord avec le reste, et l’ensemble de sa personne semblait faire la nuance entre le dernier degré de l'élégance et le premier de la noblesse. ” (1) .

Oui, on lui avait tout enseigné, hormis la morale. Fille d’une mère galante (à,

(2) Mme Poisson mourut le 24 décembre 1745, n'ayant encore que quarante-six ans. Elle se montra glorieuse du déshonneur de sa fille, s point que, sur son lit de moït, elle lui dicta la . | règle de conduite qu’elle devait tenir à la cour. L On lui fit cette épitaphe satirique :

| (1) Louis XV et Mme de Pompadour. Baur, | |

Ci-gît qui, sortant d’un fumier, Pour faire une fortune entière, Vendit son honneur au fermier, Et sa fille au propriétaire.

svt F £a vi si A bd cu dé Den in tions à 2m UT ES ES HD CET ARYDNE %.

qui au dire de Barbier ‘“ avait de l'esprit comme quatre diables, ” et qui était entretenue par un fermier général, mariée nomuinalement au neveu de ce dernier, elle avait pour père un personnage sans éducation, sans décence. sans mœurs, qui cria un jour à un valet de chambre qui hésitait à l’introduire en haut lieu: Maraud, apprends que je suis le père de la p..

du roi. (1) / Tont son entourage, séduit par ses charmes, se disait qu’elle ferait un morceau de roi, et quand mourut Mme do Châteauroux (fin 1742), l’une des plus fameuses maîtresses de Louis XV, qui ‘ellemême avait remplacé trois de ses sœurs, toutes filles de la maison de Nesle, l’aînée, Mme de Maïlly, ayant été la première qui fut reconnue officiellement, Mme Lenormant r’hésita pas à poser sa candidature pour la succession. Une intrigue habile-

(1) Poisson avait été condamné à être pendu pour des malversations dans la fourniture des vivres, il s'enfuit à l'étranger, et ce n’est qu’en 1741, grâce à de fortes influences, que la sentence fut cassée.— Une jolie famille !

ment ménagée dans la forêt de Sénart, près d’Etiole, qui était le rendez-vous des - chasses royales, suivie d’une rencontre dans un bal masqué, lui valut de connaitre Louis XV et d’acquérir ensuite sur lui un incomparable ascendant. Cela se passait en l’an 1745.

Devenue la maîtresse du roi, ‘la divine d’Etiole”” ne tarda pas à monter au faîte des honneurs et à s'appeier la marquise de Pompadour (1752)-- nom d'une famille éteinte— avec üne pension de 200,000 livres. Quatre ans plus tard— ie 7 février 1756— elle était nommée dame du palais, malgré la protestation de la Reine, qui se 1ésigna à cette nouvelle hu- RAA en proférant ces nobles paroles :

“ Sire, j'ai un roi au ciel qui me donne la force de souffrir mes maux, et un Roi sur la terre à qui j’obéirai toujours. ”

Il ne faudrait pas croire que la favo- :

rite se soutînt sans des difficultés toujours renaissantes. Elle appelait sa vie “un combat perpétuel. ” Les courtisans n’avaient rien eu à dire quand Mme de Mailly était

devenue la maîtresse de Louis XV: (1735), le nom de Nesle étant un des premiers de la monarchie, ” suivant une autre ex-

pression de Barbier. (1) Mais ce fut une levée de boucliers quand cette grisette, sortie de la bourgeoisie, cette robine, com-

me l’appelait le marquis d’Argenson, . (2) passant par-dessus la tête de l'aristocratie, s’empara du roi, qui n’auraïit dû apparte-

nir qu'aux belles dames de la cour. Aussi

lés langues, aiguillonnées par la jalousie, de l’éplucher sans cesse, de la couvrir de méchants propos, de signaler ses moindres erreurs d’étiquette, de relever son parler bourgeois, ses façons et ses tournu-

res, de fouiller l’ordure de son: berceau, de

crier à l’humiliation de la couronne, d’ex- : citer contre elle l'hostilité de la famille royale. Le terrible comte de Maurepas, le frondeur implacable, l'ennemi né des maîtresses du Roi, pour une toute autre raison que l'horreur du vice, ruenait la campagne, lardant ia favorite d’épiyram-

(1) Journal historique du règne de Louis XV.

(2) Mémoires et journal inédit du marquis d'Argenson. Janet, 1857. :

mes, de chansons, de vers satiriques, que Paris dévorait ; on en a fait un recueil, les Poissonnades (1) Quelques couplets en * donneront une idée : : Fr.

Les grands seigneurs s’avilissent, L

Les financiers s’enrichissent, LL

-Et les Poissons s ’agrandissent ; L

C’est le règne des vauriens, rien, rien. | L On épuise la finance \ 0 En bâtiment, en dépense, LE L'Etat tombe én décadence,

Le Roi ne met ordre à rien, rien, rien.

Une petite bourgeoise,

Elevée à la grivoise,

Mesurant tout à sa toise,

Fait de la cour un taudis, dis, dis.

Le Roi, malgré son scrupule, Pour elle fortement brûle ;

* Cétte flamme ridicule

Excite dans tout Paris, ris, ris.

Cette catin subalterne

Insolemment le gouverne,

Et c’est elle qui décerne

Les honneurs à prix d'argent, gent, gent.

Devant l’idole tout plie, Le courtisan s’humilie, Il subit cette infamie

Et n’est que plus indigent, gent, gent.

(1) Kecueil manuscrit de Maurepas, vol, XX XIV et XXXV Bibliothèque nationale.

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Ia contenance excitée,

La.peau jaune et maltraitée, .

“Et chaque dent tachetée,

Les yeux froids et le cou long, long, long; “Sans esprit, sans caractère, L'âme vile et mercenaire, Le propos d’une commère,

Tout est bas chez la Poisson, son, son.

Si dans les beautés choisies Elle était des plus jolies, On passerait les folies Quand l’objet est un bijou, jou, jou.

Mais pour si sotte créature Et pour si plate figure Exciter tant de murmure, Chacun juge le Roi fou, fou, fou.

Maurepas était bien puissant puisqu'il + était chargé de la maison du roi, y compris le département des grâces, de l’administration supérieure de la ville de Paris + du ministère de la marine et des colo- : ‘es ; mais Mme de Pompadour, blessée jusqu’au vif, finit par avoir raison de ses épigrammes en le faisant confiner (1749) à son château de Pontchartrain, qu’il ne put quitter qu'à l’avènement de Louis XVI. Sa vengeance marque le .commencement de sa puissance politique. Plus tard le fameux marquis d'Argenson, qui

Le

s'était mis en tête de la contrecarrer, sera traité avec la même implacabilité : il ne pourra revenir à Paris qu 'après la mort de la marquise.

Les chansons n’en continuérent pas

moins, ainsi que l’on en an juger par les vers ci-dessus : " Fille d’une sangsue et sangsue elle-même Poisson, d’une arrogance extrême, Etale sur ce château sans crainte et sans re La substance du peuple et la honte du roi, La disgrûce du comte de Maurepas prouve que l'étoile de la marquise de Pompadour montait promptement. Maîtresse de l'esprit du roi plus que Mme de Maintenon ne le fut de celui de Louis XIV, c'est elle qui bientôt allait gouverner la France, nommer et révoquer les ministres, les ambassadeurs, les généraux, régler avec eux les plus graves questions d'Etat, distribuer les honneurs, les cordons, les charges, les vendre ou les faire vendre quand il y avait des besoins pressants d'argent, loger à la Bastille ceux qui ne lui plaisaient pas. Les ordonnan-

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ces des batailles ne lui étaient même pas étrangères. Le maréchal d’Estrées racontait qu'il avait reçu d'elle un plan de

campagne où les positions étaient indi-

quées avec des mouches collées sur le vélin à vignette d’une de ses lettres. Quand la lutte s’engagera entre la cour et le par:

lement, on la verra intervenir pour jouer le rôle de médiatrice. Elle n’hésitera pas non plus à écrire au pape pour se faire pardonner ses débauches et braver les

- mandements de l'archevêque de Paris,

Sous les câlineries de l’enchanteresse se ca: chaït un cœur sec, dur souvent, parfois implacable. Quand elle avait un but à atteindre, elle y allait froidement, résolument, sans s'occuper des obstacles. On l’accuse même d’avoir enivré le roi pour s’emparer de la clef de la cassette qui contenait des secrets qu'elle ne devait pas voir. Ce trait donnerait une idée de ses

manigances.

Mme de Pompadour n'était pas seulement un premier ministre s'occupant des choses d’Etat ou une frivole qui donnait

le ton à la mode, elle s’intéressait à tout, peinture, sculpture, architecture, gravure, costume théâtral, bijouterie, etc. La fondation de la manufacture nationale de porcelaine de Sèvres est son œuvre:. elle suffirait pour tirer son nom de l'oubli.

“ Elle ne baptise pas seulement les élégan- ces et les coquetteries. Elle baptise encore la main-d'œuvre de son temps, tout le mobilier et tous les accessoires d’une civilisation exquise et raffinée. Elle baptise le carrosse, la cheminée, le miroir, le sofa, le lit, la chaise, la boîte, jusqu’à l’étui, jusqu'au cure-dent du dix-huitième siècle. De la tapisserie de Beauvais à la chinoiserie jetée sur l’étagère, de la tasse de Sèvres au pot à oille d’argenterie, du panneau de boiserie au lustre de Bohême, du cartel à la glace en trumeau, du grand à l'infiniment petit du goût, des bois chantournés et dorés au vernis Martin d’une navette à frivolite, tout est fait à la Pompadour.

. Elle est la marraine et la reine de Rococo. (1)”” Non contente d'encourager les

(1) Edmond et Jules de Goncourt, Madame de Pompadour. Firmin-Didot & Cie, 1888.

| POMPADOUR 73 artistes en tout genre, elle aïmaït à promener la pointe de l’aqua-fortiste sur le cuivre ou la pierre dure, ce qui lui permit de produire soixanfeneuf planches qui portent pour® + ? mom. une Suite d’estampes gravées par Mme la marquise de Pompa- :

dour. Sans être parfaites, ces eaux-fortes sont appréciées des amateurs. À sa demande, le roi fit venir un détachement de l'imprimerie royale, et l’on imprima dans * sa chambre, sous ses yeux, le Cantique des Cantiques et le Précis de l’Ecclésiaste, paraphrasés par Voltaire, puis Rodogune de Corneille. Sa bibliothèque était considérable, les romans de tous les temps y coudoyaient les traités politiques, et la plus parfaite élégance caractérisait ses reliures frappées à ses armes, trois tours. Ces livres n'étaient pas seulement pour la montre ; elle trouvait moyen de consacrer chaque jour de longues heures à la lecture. Toutes autant de choses qui indiquent une intelligente raffinée, qui avec une éducation morsle et dans d’autres conditions, eût pu faire grand.

IT

Lx marquise de Pompadour montra toujours une préférence marquée pour Voltaire. Elle croyait avoir besoin de son esprit fin, de sa plume redoutée, de l’ascendant qu'il exerçait sur les gens instruits, même sur les têtes couronnées, pour défendre son sceptre contre ce qu’elle appelaît les “ dévots ” de la cour ou le parti du Gauphin. Aussi que de pamphlets sortirent de cette plume acérée et gouailleuse pour défendre sa belle philosophe contre tous ceux qui l’attaquaient de près ou de loin !

À son tour, la marquise subira l'influence de Voltaire quand il s'agira de guerroyer contre lés Jésuites et de les expulser de France. | La protection de la favorite avait valu à Voltaire d’être nommé tour à tour historiographe, gentilhomme ordinaire de la chambre, et de lui ouvrir les portes de l'Académie française, Cette place de gex-

si ( { 76 : POMPADOUR

tilhomme était un présent d’environ 60,- 000 livres, qu’it obtint de troquer plus tard pour 30,000, ne voulant pas s’astreindre aux devoirs qu’elle comportait.

# Pour faire la plus petite fortune, disaitil, il valait mieux dire quatre mots à la maîtresse d’un roi que d’écrire cent volumes. ” Quant à l’Académie française, Voltaire avait vainement ess. )yé d'y entrer jusque-là, bien qu’il eût eu recours à l'influence de la duchesses de Châteauroux. Pour en forcer les portes, il n’est pas de bassesses qu’il ne fit. Comprenant qu'il lui fallait à tout prix se concilier ie clergé, il obtint des médailles et un bref de Benoit XIV, persuadant à tous qu’il allait être ‘“ un petit favori de Rome ”, et au roi très'‘chrétien qu’il était un sujet très chrétien. ” Tout en faisant une cour assidue aux ‘‘ jetonniers français ”, il en écrivait à Frédéric dans les termes les plus irrévérencieux :

Ces gens doctement ridicules, . Parlant de rien, nourris de vent,

Et qui pèsent si gravement Des mots, des points et des virgules,

Cependant, malgré tous les efforts de la favorite, Voltaire ne put rentrer à Paris que durant quelques mois, à l’occasion des fêtes qui accompagnèrent le mariage du dauphin, et Louis XV évita soigneusement de s’apercevoir de sa présence.

Mme de Pompadour ayant commandé pour ces fêtes la Princesse de Navarre et le Temple de la Gloire, deux pièces fort médiocres, Voltaire l'en remercia en lui dédiant Tamcrède, en la célébrant sous le

nom de Téone dans la Vision de Babouc, et en vantant ses charmes, ses talents singuliers, son esprit et la place enviée qu’elle occupait (sic). N'oublions pas le sixain :

Ainsi donc vous réunissez Tous les arts, tous les goûts, tous les talents de [plaire, Pompadour, vous embellissez La cour, le Parnasse et Cythère, k Charme de tous les cœurs, trésor d’un seul mor-

k [tel, Qu'un sort si beau soit éternel !

Comme les amitiés de Voltaire ne duraient pas longtemps, quand elles avaient.

cessé de lui être utiles, il se vengea un jour d’une disgrâce, qui lui valut près de

trente ans d’exil, en administrant une terrible boutade à son impuissante protectrice, dans des vers trop vifs pour être reproduits, |

Quoi qu’il en soit, Mme de Pompadour ne se montra pas insensible à la flatterie d’un hofhme dont tant de gens enviaient l'esprit. Elle prit même la peine de peindre son propre portrait et d’en faire cadeau à Voltaire, qui l’étalait complaisamment dans son château. Ajoutons les

lignes suivantes qu’elle lui adressait en 1762 :

# À M. de Voltaire.

Je vous remercie beaucoup du livre que vous m'avez envoyé : tout y est beau, tout y est vrai ; et vous êtes toujours le premier homme du monde pour bien écrire et pour bien penser. Vous avez raison de prêcher la tolérance ; mais les ignorants ne vous entendront pas, et les hypocrites ne voudront pas vous entendre.

Pour revenir à vous, mon cher monsieur, peut-on écrire encore avec tant de feu et de génie à votre âge? Continuez à instruire les hommes ; ils en ont bien be-

soin : pour moi, je continuerai à vous lire et à vous admirer.

On a eu l’insolence de m'adresser l’autre jour des vers, ès injurieux pour le Roi et pour moi. Un homme voulut me soutenir que c'était vous qui les aviez faits. Je lui soutins qu’ils ne pouvaient être de vous, parce qu’ils étaient mauvais et que je ne vors avais jamais fait de mal; vous voyez par là ce que je pense de votre génie et de votre justice. Je pardonne volontiers - à mes ennemis ; mais je ne pardonne pas si aisément aux ennemis du Roi, et je ne serais pas fâchée que l’auteur de ces beaux vers passât quelque temps à Bicêtre, pour pleurer ses péchés, ses calomnies et sa mauvaise poésie.

Est-il vrai que vous avez été dangereusement malade, et que vous avez reçu les sacrements avec une dévotion exemplaire?

J’appris cette première nouvelle avec douleur, et la seconde avec plaisir ; parce qu’elle confirme la bonne opinion que j'ai toujours eue de vous sur le fait de la religion. Cependant vous avez beau faire, vous ne fermerez jamais la bouche à vos petits mais dangereux ennemis. M. d’Argouge disait à ce sujet: “Ah! le vieux pêcheur, il ne croit jamais en Dieu que quand il a la fièvre!” Pour moi, je le

grondai beaucoup, lui disant qu’il n’y avait dans ce discours ni vérité ni charité.

Adieu, Apollon, les bonnes nouvelles que j'apprends de votre santé me sont très agréables ; la joie serait complète si je pouvais vous être utile à quelque chose, et voir la France plus heureuse. ”

Les méchants vers dont la courtisane se plaint et que l’on attribuait à Voltaire, ne sont-ils pas ceux qui sont indiqués plus haut et qu’il avait glissés dans une édition de la Pucelle ? On serait porté à le croire. Ce qu’elle dit de la conversion forcée de Voltaire, quand il est menacé de rendre l’âme, est conforme à tout ce que nous en savons. Sa terrible fin, arrivée à l’âge de quaire-vingt-quatre ans, après une si longue vie consacrée à insulter Dieu, montre que l’on n’abuse pas impunément des sacrements. (1) Comme il l’éerivait a Thieriot, à la date du 1er juin

(1) En 1768, Voltaire écrivait : ‘‘ Oui, 5ar. bleu, je communie et je communierai tant qu’il y aura une communion dans le monde, et je hurlerai avec les loups pour n'être point dévoré par eUX..:..:. 4

1731, il avait passé sa vie à se moquer de tout,

Toujours un pied dans le cercueil, De l’autre faisant des gambades.

Mme ue Pampadour disparue, Voltaire s'adresse à Mme du Barry, qui lui avait.

succédé, sans la remplacer, pour obtenir sa rentrée en France. Mais, malgré tout.

son empire sur le roi, la nouvelle mattresse n’eut pas plus de succès que l’autre.

Pour le dédommager, elle lui envoie, en 1772, deux coussins brodés de sa main et un médaillon contenant son portrait, le musicien La Borde, qui était chargé du paquet, devant donner deux baisers au seigneur de Ferney. Kavi, Voltaire compose aussitôt le quatrain suivant :

Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie !

Quel passeport vous daignez m'envoyer ?

Deux ! c’est tro) d’un, adorable Egérie :

Je serais mort de plaisir au premier.

Voltaire baise le portrait de la courti-

sane, s’excusant de cette libe1.6 dans les

vers suivants !

Vous ne pouviez empêcher cet hommage,

Faible tribut de quiconque a des yeux.

C’est aux mortels d’adorer votre image ; L'original était fait pour les € «x.

ris ne pourra se faire que plus tard, quand Voltaire n'aura plus que quelques mois à vivre. Si Marie-Antoinette parut avoir

roi traita le vieux cynique avec le même dédain que son prédécesseur. Un jour que Louis XVI, alors dauphin, devait aller à la Comédie-Française, quelqu'un lui demanda ce qu’ik désirait entendre : “ Tout ce que vous voudrez, dit-il, pourvu que ce ne soit pas du Voltaire. ”

Est-ce Mme de Pompadour qui inspira à Voltaire son mépris du Canada, ou Voltaire {qui empoisonna son esprit ? Je l’ignose, car dans les lettres qu'ils ont échangées, ou plutôt que j’ai pu consulter, il n’est guère mention du Canada. Ce qui est certain, c’est que Mme de Pompadour dédaignait le Canada tout autant que Voltaire. On lui prête ce mot terriblement frivole à la nouvelle de la prise de

Quelle flagornerie ! Cette rentrée à. Pa-

quelque faiblesse pour lui, disons que le

Québec par les Anglais : “ Enfin, le roi dormira tranquille ! ” Les rois qui dorment tranquilles, en pareil : Cas, ont une terrible responsabilité dévant l'histoire.

Louis XV n’y a pas échappé.

Da EU nee

ITT

À la bibliothèque du Parlement, à Ottae wa, j'ai mis la main sur un fort curieux volumeintitulé : Lettres de la Marquise de Pompadour : Depuis MDCCLIIT jusqu'à MDCCLXTII inclusivement. L'ouvrage parut à Londres en l'an 1772. Ces lettres sont-elles authentiques ? On les dit apocryphes, mais il pe raît certain que les sentiments qu’on y attribue à la marquise sont bien ceux «qu’elle exprimait d’hebitude.

Si Mme de Pompadour n’a pas brodé sur nos glaces et nos neiges, dans ses lettres à Voltaire, en revanche elle en écrit aussi légèrement que lui à d’autres correspondants. La première lettre que j'ai recueillie d'elle sur ce point est adressée à M. Rouillé, ministre d'Etat, à la date de 1762 :

“A M. Rouillé.

Vous me dites, monsieur, que le Roi a actuellement cinquante vaisseaux de ligne

et trente frégates ; mais n’y a-t-il pas dans ce compte un peu d’exagération ? N’avezvous pas mis dans le nombre ceux que vous avez dessein de construire, mais qui n’existent pas encore? Si votre compte “est exact, on assure que la France sera en état de faire face aux Anglais quand il plaira à ceux-ci de l’attaquer ; et je l’espère. :

Le pauvre Albermale observe toutes vos opérations avec un œil inquiet et jaloux, mais il n'ose plus se plaindre ; en effet, il est ridicule de trouver mauvais qu'un homme s'occupe à bâtir chez lui et agrandir sa maison. Je ne sais pas qui a conseillé au Roi de faire cette nouvelle pro- -motion de chefs d’escadre et autres officiers de mer. Il me semble qu’il ne fallait pas faire tant de bruit. C'est se donner en spectacle au reste de l’Europe, qui ne manquera pas d’en prendre ombrage. Au reste, nous n’avons à craindre que les Anglais.

Mais, mon cher monsieur, si vous avez enfin une marine, avez-Vous aussi des matelots ? C’est le point capital et le plus difficile, Les Français n'aiment ni la mer, ni le service des colonies, ce qui me fait trembler par avance ; à j'ose dire que jamais la France ne brillera comme puis-

RS ga ever ton 4 M ie à

| POMPADOUR RE. à

sance maritime. M. d'Arcenson vient de faire casser la moitié des officiers du régiment de Guienne, qui n’ont pas voulu passer au Canada, ni s’aller faire manger, comme ils disent, par les sauvages ; ce caractère d'esprit ne présage rien de bon.

Je m’imagine donc que le plus essentiel est d'encourager le service de mer ; mais cela sera bien difficile.

Le vieux Maurepas est jaloux. Il a dit publiquement : ‘“ Mon successeur en fera tant qu’il détruira à la fin la marine fran-

aise. ” J'espère que vous le ferez mentir.

u moins le Roi est très content et la nation aime votre zèle. Louis XIV n’a brillé que l’espace de quatre ans sur l'Océan :

si vous y faites briller plus longtemps Louis XV, vous serez un grand Apolion.

Je suis, ete. ”?

Ce que Mme de Pompadour dit de la marine française confirme le réeit de Voltaire et ne manque pas d’exactitude.

Comparée à la marine anglaise, elle était absolument impuissante à protéger son drapeau. Si inférieurs qu’ils fussent, les rares secours que la France envoyait au Canada n'y arrivaient pas toujours : ils étaient capturés en mer où dans le golfe

Saint-Laurent par les bâtiments anglais.

Dans la seule année 1755, trois cents na-

vires français, valant une trentaine de

millions, furent emmenés dans les ports

d'Angleterre, et six mille matelots langui-

rent dans une dure captivité, ou se virent.

forcés, par la misère et les mauvais traitements, de servir contre leur patrie. (1) En 1756, deux cents vaisseaux et barques

de commerce étaient encore enlevés par

les Anglais.

La dernière bataille de Québec fut une

victoire pour les troupes de Lévis; malheureusement le vaillant général ne put poursuivre son avantage. Le sort du Canada dépendait de l’arrivée d’une flotte anglaise ou française : ce furent les voiles de la première qui parurent à l'horizon,

et la Nouvelle-France fut rayée de la carte |

d'Amérique.

La flotte anglaise parut le 25 juin 1759 devant Québec. Elle avait évité les bancs et les bas-fonds du fleuve, grâce à la trahi-

(1) Henri Martin, Histoire de France, t. XV, p. 476. Les

son d’un officier de marine prisonnier, qui lui avait servi de pilote. Il s'appelait Denis de Vitré. C’est le seul traître qu’eût produit le Canada. (1)

La même année, Mme de Pompadour écrit à M. Rouillé une lettre très curieuse sur les sauvages d'Amérique et l’inviolable affection qu’ils portent aux Français.

‘“ Les nouvelles d'Amérique sont fort agréables. Comme il y a toute apparence que ce vaste continent sera le sujet de la guerre, 1l est très important d’y faire des amis, J'aime ces honnêtes sauvages qui ont tant d'estime pour le capitaine des Français et ses vaillants guerriers. Ils nous offrent si généreusement le bras droit de leur brave jeunesse, qu’il faut bien se garder de le refuser. Leur nation, qui compte plus de dix milles lunes, se prépare à régaler leurs femmes et leurs enfants des cadavres des Anglais, et à manger sa conquête.

Elle l’a juré par le grand esprit, en nous donnant le calumet de paix. Quoique je n’approuve pas qu’on mange les morts, cependant, il ne faut pas se quereller avec

(1) Henri Martin, Histoire de France, t. XV, p. 561.

Luf

FC panne mar dre ee Ti cie des

ces honnêtes gens pour des bagatelles. J’espère que cette alliance sera plus utile à-la | | France que la vaine embassade de Siam, : Al dont Louis XIV fit tant de bruit. %

Les Français, que tous les peuples de l’Europe haïssent, envient et imitent, sont pourtant estimés par des hommes barbares, à la vérité, mais simples et vrais, parce qu’ils sont bons et humains. La nation française est peut-être la seule du monde qui soit bienfaisante par caractère :

les autres ne le sont que par caprice ou

par intérêt : aussi un Huron ne fait-il pas

difficulté de dire : Un Français est un homme comme moi. On entend tous les jours parler de soulèvements et de révoltes dans les colonies des autres Européens : mais cela n’arrive presque jamais dans les nôtres ; parce que nous avons autant de talent pour nous faire aimer, que les autres pour se faire haïr. Vous avez aussi ce talent, monsieur, quoique vous soyez ministre. Continuez à mériter l'estime du Roi et celle du public par vos talents et vos services : les hommes tels que vous sont rarés. J’ai l'honneur d'être, etc. ”

Le marquis de Beaussac, ayant envoyé (1762) à la grande voluptueuse des fourru-

res de Russie, elle laisse échapper la dolé-

RE

ance suivante, après s'être plainte du nou-

veau czar (Pierre III) qui, dit-elle, n'aime pas la France : ;

“ Les fourrures que vous m'avez envoyées sont fort belles, et je vous remercie de vos peines. Elles valent mieux que celles du Canada ; mais hélas ! celles du Canada étaient à nous. ”

Et que n’avez-vous pris la peine de les garder, les fourrures du Canada ? Cela eût peut-être empêché Catherine de Russie de faire de votre ami Voltaire un plat valet en lui donnant une superbe pelisse rouge fourrée et le bonnet pareil pour couvrir ce qu'il appelait “ du vieux parchemin mal collé. ”

Le due de Nivernois était l’un des favoris de la courtisane. Elle lappelait familièrement mon petit époux. Il avait dû son avancement à ce qu’il avait joué avec elle dans la troupe des spectacles des petiis appartements. Ne pouvant le distraire autremen,, dans Îes dernières années de son règne, Mme de Pompadour, épuisant tout ce que l’art de la soubrette pouvait inspirer, amusait le roi par des

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