Letters of Eminent Persons, p
manifestent son style et l'ordonnance de ses ouvrages avec l'existence chez lui d'hallucinations si monstrueuses et si ridicules qu'elles ne pouvaient avoir pour cause que la folie. Le problème serait résolu si nous acceptions l'hypothèse de Gibbon et d'Adam Smith et si nous considérions Rousseau comme un gredin astucieux et méprisable, ingrat et traître, et non comme un fou. Mais lorsqu'on étudie sa correspondance et en particulier ses lettres à Peyrou, il est impossible de douter de sa sincérité.
11 souffrait en réalité d'une maladie qui ne consistait pas précisément dans un dérangement d'esprit, car certaines facultés intellectuelles étaient restées intactes chez lui ; il était plutôt victime d'une sorte de monomanie. M. Morley, dans son admirable analyse de la psychologie de Rousseau, a observé que le trait caractéristique chez lui était que ses facultés émotives étaient plus développées que ses facultés intellectuelles, et c'est, à son avis, un fait courant que les facultés qui dominent chez un individu ont une tendance à se développer d'une façon exagérée et anormale. Ceci nous donne l'explication des originalités de Rousseau. Son amour-propre et sa vanité désordonnés dégénérèrent chez lui en manie. Il se figurait que tout le monde avait ou devait avoir les yeux tournés vers lui ; il fit de lui-même le centre de toutes ses pensées et de tous ses sentiments.
Il semble qu'il ait supposé, dit l'auteur de la Letter to Horace Walpole, « qu'aussitôt qu'il arriva à Douvres les Anglais eussent dû éprouver les mêmes im-
pressions que lorsque le prince d'Orange débarqua, à l'époque de la Restauration. Il était exilé dans un pays dont il ne comprenait pas la langue, et dont les mœurs et les habitudes lui étaient complètement étrangers ». Ce qu'il ne pouvait pas comprendre le rendait soupçonneux et ses soupçons le rendirent méfiant.
Il se figura que Hume était jaloux de lui et sur ce thème son imagination se donna libre cours.
Sa conduite outrageante s'explique parfaitement, sans qu'il y ait lieu de l'attribuer à des motifs plus ^Tllgaires par sa vanité exacerbée, qui le faisait se regimber à la seule pensée qu'il pût être sous la dépendance de quelqu'un, et le portait à prendre pour des avanies tout ce qu'on faisait pour lui, par sa timidité foncière, toujours en éveil, car il savait, ce qui était la vérité, qu'il avait beaucoup d'ennemis, par l'accueil qu'avaient reçu dans les journaux les diffamations de Voltaire, par sa vie solitaire en compagnie d'une personne qui, cela est presque certain, l'encourageait dans ses illusions si même elle ne renchérissait pas sur lui. Lorsqu'il disait, ainsi qu'il l'écrivit à Peyrou, que le but poursuivi par Hume et ses complices était de lui couper les vivres et l'empêcher d'avoir aucune communication avec le continent et de le faire mourir de misère, il est évident qu'il croyait ce qu'il disait. M. Morley a très bien dit que Rousseau était au fond un caractère aussi essentiellement sincère, véridique, soucieux des faits et réaliste, qu'il était possible de le concilier avec la
prédominance chez lui de la sensibilité sur une intelligence mal formée ^ Rousseau a dit très justement, en parlant de lui-même :
« Je me rends le témoignage que pendant quinze ans que j'ai eu le malheur d'exercer le triste métier d'homme de lettres, je n'ai contracté aucun des \ices de cet état; l'envie, la jalousie, l'esprit d'intrigue et de charlatanerie n'ont pas un instant approché de mon cœur^. »
L'Angleterre n'a jamais eu un hôte plus difficile à satisfaire, mais les descendants de ceux qui ont reçu Rousseau n'ont pas à rougir de leurs ancêtres. Tous ceux qui étaient en mesure de lui faire accueil ou de lui être utile en quelque façon ont, semble- 1- il, rivalisé de politesses et d'attentions envers lui. Il était, a-t-il dit, embarrassé de l'amabilité avec laquelle on le traitait. Chacun s'ingéniait à lui rendre la vie aussi confortable que possible et à devancer ses désirs. Dès que l'on sut qu'il désirait se retirer à la campagne, plusieurs habitations furent immédiatement mises bénévolement à sa disposition. Le puritanisme de la société anglaise se relâcha en sa faveur et grâce à une fiction généralement acceptée, on put lui éviter l'ennui de voir sa misérable maîtresse laissée de côté ou insultée. M. Davenport, en particu-