‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 102 sur 103 · Rousseau, vol. II, p · texte numérisé non relu

Rousseau, vol. II, p

2. On ne peut douter de l'exactitude et de la sincérité de l'analyse très subtile que Rousseau a fait de son propre caractère dans les Dialogues et aussi dans les Rêveries. Cf. en particulier la Quatrième Rêverie.

lier, se conduisit envers lui comme un vrai « gentleman )) anglais. Aucune provocation de la part de Rousseau ne put lui faire oublier que ce dernier était son hôte. Il fut toujours pour lui attentif et aimable et sa bonté et sa générosité ne furent égalées que par le tact et la façon gracieuse dont il comblait Rousseau d'attentions.

« C'est seulement parles attentions que je reçois, écrivit Rousseau à Mme de Boufflers, que je sais que je suis dans la maison d'un autre. »

Il en fut de même jusqu'au bout. La seule réponse de Davenport à la lettre dans laquelle son hôte ingrat et brouillon lui faisait si brusquement et si impoliment ses adieux fut de lui envoyer, dès qu'il eut manifesté le désir de revenir, un domestique pour l'assurer qu'il était toujours prêt à lui donner sa protection et était animé des mêmes sentiments envers lui. Nous nous sommes suffisamment étendus sur la magnanimité de Hume, mais nous pouvons ajouter que, non seulement il fit obtenir à Rousseau sa pension, mais qu'après le retour de Rousseau en France il usa de toute son influence pour le protéger contre la vengeance du Parlement de Paris et lui assurer un asile*.

I. On ne saurait trop insister sur ce fait, tout à l'honneur de Hume. Il est cité dans une lettre de Turgot à Hume, i*"" juin 1767. Letters of Eminent Persons, p. iSg. La phrase suivante vaut la peine d'être citée : « Il n'y a que l'intérêt môme que vous prenez, et la singularité de cette circonstance, qui puisse peut-être adoucir le Roi sur le compte de Rousseau, en faisant demander la chose à votre nom par M. de Ghoiseid. »

25o ROUSSEAU EN ANGLETERRE

Il est curieux de comparer la façon dont Voltaire et Rousseau passèrent leur temps en Angleterre et les impressions qu'ils rapportèrent de leur séjour dans notre pays. En quelques mois, Voltaire arriva à lire et à parler tout à fait couramment l'anglais. Il étudia nos mœurs, nos coutumes, notre organisation, nos lois, notre constitution, notre politique, notre religion et nos sectes religieuses, notre théologie, notre philosophie, notre science. Il acquit une connaissance parfaite de toutes les branches de notre httérature. Il était fier, et à juste titre, de la façon dont il écrivait en anglais, en vers et en prose. Il s'intéressa vivement à tous les mouvements de cette époque. Il fut reçut membre de la Royal Society. Il pénétra dans tous les cercles, dans tous les cénacles et les clubs de Londres. Il nous quitta pénétré de respect, d'affection et d'admiration pour notre pays et l'influence anglaise se fit sentir durant tout le reste de sa vie.

Il y a, il faut le reconnaître, une grande différence entre un homme de vingt-cinq à trente ans et un homme de cinquante à soixante ans. Il est cependant difficile de mettre sur le compte de son âge l'apathie et l'indifférence dont Rousseau fit preuve à l'égard du pays de son exil. Il essaya tout d'abord d'apprendre notre langue en comparant une traduction anglaise avec le texte français de son Emile mais il se découragea bientôt car il ne pouvait supporter, disait-il, de se rappeler ses ouvrages. Le seul résultat de ses études fut l'acquisition d'une trentaine de mots et encore il

les oublia à Wooton — « tant leur terrible baragouin, dit-il en parlant de la langue de Shakespeare et de Milton, est indéchiffrable à mon oreille ». La seule mention qu'il ait faite de notre littérature dans ses lettres de cette époque est une simple remarque sur Richardson \ Il ne dit pas un mot des personnages intéressants qu'il a dû rencontrer, des événements publics, du pays, de tout en un mot ce qui retient généralement l'attention d'un voyageur. Rien n'est plus ennuyeux que sa correspondance, il n'y parle guère que de ses griefs et de lui-même. On n'y trouve même pas, si ce n'est en de rares occasions, ce charme de style qui caractérise ses meilleurs ouvrages. Ses lettres sont le miroir fidèle d'un homme qui, suivant une expression populaire et imagée, « ne tenait plus ensemble » . Elle nous donne la clé de ce caractère que le portrait de Wright a si bien interprété. Il semblerait que dès le moment oii il mit le pied sur le sol britannique, les effets désastreux que manque rarement de produire la subordination des facultés intellectuelles aux facultés émotives, commencèrent à se faire sentir. Le généreux enthousiaste d'Emile et du Contrat Social, le vigoureux polémiste de la Let' tre à Christophe de Beaumont et des Lettres de la Montagne fit place à un être égoïste, morbide, hystérique, sentimental, il devint môme pis cpie cela, l'image la plus lamentable de VAcolaste d'Aristote. L'influence exercée par les écrivains anglais sur

Page 1