I. Œuvres complètes, vol. VIII, p
Mais ce qui rallccta le plus fut un malheur dont sa lettre ne fait pas mention, la mort de sa sœur, Mme Mignot, femme de M. Mignot, correcteur de la Chambre des Comptes. Ce deuil le plongea dans un chagrin profond.
Il n'est rien, dans la volumineuse correspondance de Voltaire, de plus touchant que la lettre dans laquelle il exprime ses sentiments dans cette pénible circonstance. Cette lettre, datée de « Wandsworth, i5 octobre 1726 », est adressée à Mlle Bessières, qui lui avait annoncé la mort de sa sœur.
Il se plaint de ne connaître que les chagrins de l'existence et il dit n'avoir plus pour le soutenir que l'affection qu'il doit à sa correspondante. Il fait amèrement allusion à « la retraite ignorée » d'où il écrit et déclare qu'il aurait beaucoup mieux valu, aussi bien pour lui-même que pour sa famille, que la mort l'eût pris à la place de sa sœur. « Les amertumes et les souffrances, ajoute-t-il, qui ont marqué presque tous les jours ont été souvent mon ouvrage. Je sens le peu que je vaux ; mes faiblesses me font pitié et mes fautes me font horreur. »
C'est sur le même ton qu'il écrivit le lendemain à Mme de Bernières.
« C'était à ma sœur de vivre, et à moi de mourir ; c'est ime méprise de la destinée. Je suis douloureusement affligé de sa perte; vous connaissez mon cœur, vous savez que j'avais de l'amitié pour elle. Je croyais bien que ce serait elle qui porterait le deuil pour moi. »
Il était aussi profondément affecté de la façon dure et injuste dont il avait été traité par son frère et il exprima avec véhémence dans une lettre à Thiériot, combien il en était peiné ^
Cependant ni l'abattement ni le chagrin ne pouvaient avoir longtemps de prise sur un esprit aussi léger et versatile.
Le jour même où il écrivit à Mme de Bernières, il écrivit une autre lettre débordante d'enthousiasme sur les beautés des œuvres poétiques de Pope.
« Je considère, dit-il, son poème intitulé Essay on Criticism comme supérieur à L'Art Poétique d'Horace et son Rape of the Lock est à mon avis au-dessus du Lutrin de Despréaux. Je n'ai jamais rencontré une imagination aussi aimable, des grâces aussi agréables, autant de variété et d'esprit et une connaissance aussi approfondie du monde que dans cette petite pièce ^. »
Nous savons peu de choses des faits et gestes de Voltaire pendant l'automne de 1726, en dehors de ce qu'il est possible de supposer ou de deviner d'après sa lettre à Thiériot, notamment qu'il vivait à Wandsworth avec Falkener et sa famille : « Je mène, écrit-il, une vie obscure et charmante... je ne vais pas à Londres et je m'abandonne entièrement aux plaisirs de l'indolence et de l'amitié. La véritable et généreuse affection de cet homme qui adoucit les tris-
I. Cf. lettre datée Wandsworth, i4 juin 1727. Œuvres complètes (éd. 1880), vol. XXXIII, p. 172.
a. Lettre à Thiériot.
tesses de mon existence me porte à vous aimer de plus en plus.
C'est avec un égal enthousiasme qu'il parle de la libéralité et de la bonté de Bolingbroke et de Lady Bolingbroke: « J'ai trouvé leur affection toujours la même, même augmentée en proportion de mon malheur. Ils m'ont offert toute leur fortune et leur maison entière, mais, ajoute-t-il, à la manière de Swift, j'ai tout refusé parce qu'ils sont des Lords, et j'ai tout accepté de M. Falkener parce qu'il n'est qu'un simple particulier*. » Il avait entrepris de sérieuses études et il voyait peu de monde. Il prie ses correspondants de France de lui adresser leurs lettres chez Lord Bolingbroke, mais il n'était évidemment pas en rapports réguliers avec Bolingbroke ou avec aucun membre du cercle de Twickenham. Nous en avons la preuve dans ce fait que ce ne fut que deux mois après, comme le montre sa lettre à Pope du 26 novembre, qu'il apprit le grave accident dont Pope avait été victime et qui avait failli lui coûter la vie (sa voiture avait versé dans une rivière alors qu'il allait voir un ami et il avait manqué de se noyer) ^.
Une autre lettre ^ qui ne porte pas de date, mais qui fut évidemment écrite à cette époque, écrite en anglais et adressée à John Brinsden, secrétaire de