‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 13 sur 103 · Citée dans Collet, Relies oj Literature, p · texte numérisé non relu

Citée dans Collet, Relies oj Literature, p

Bolingbroke, nous confirme dans cette opinion.

Le 16 novembre, Voltaire était sans doute chez Bolingbroke ainsi que le porte l'en-tête de sa lettre. Comme cette lettre est très caractéristique, nous avons cru bon de la citer ici.

« Sir*. — I hear this moment of your sad adventure. The water you fell into was not Hippocrene's water, otherwise it would have supported you ; indeed, I am concerned beyond expression for the danger you have been in, and more for your wounds. Is it possible that those fingers which have written The Rape of the Lock, the Criticism, and which have so becomingly dressed Homer in an English coat, should have been so barbarously treated? Let the hand of Dennis or of your poetasters be cut off ; yours is sacred. I hope, sir, you are now perfectly

I. « Monsieur. — J'apprends à l'instant votre triste aventure. L'eau dans laquelle vous êtes tombé n'était pas celle d'Hippocrène, sans quoi elle vous aurait soutenu ; je suis vraiment touché au delà de toute expression du danger que vous avez couru et plus encore de vos blessures. Est-il possible que ces doigts qui ont écrit The Rape of the Lock, le Criticism et qui ont si bien habillé Homère d'un vêtement anglais aient été si cruellement traités ? Que la main de Dennis ou de vos petits poètes soit coupée, mais la vôtre est sacrée. J'espère, Monsieur, que vous êtes maintenant complètement rétabli. Réellement votre accident m'affecte autant que les malheurs qui frappent un maître doivent affecter son disciple. Je suis sincèrement, Monsieur, avec l'admiration que vous méritez, votre très humble serviteur.

« Chez Lord Bolingbroke, vendredi 16 novembre 1726, midi. »

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recovered. Really, your accident concerns me as much as all the disasters of a master ought to affect his scholar. I am sincerely, Sir, with the admiration which you deserve, your most humble servant.

« In my Lord Bolingbroke's house. Friday, at noon. November i6. 1726. »

Voltaire ne passa cependant dans la retraite qu'une partie de l'année suivante, car nous retrouvons sa trace en beaucoup d'endroits. Son corps maigre et sa figure vive et hagarde devinrent familiers dans la société à la mode. Il passa trois mois à la maison de campagne de lord Peterborough où il devint intime avec Swift* qui était en visite en même temps que lui. Il semble aussi qu'il rendit visite à lord Bathurst et fut reçu très aimablement par lui^.

Chez Bubb Dodington, à Eastbury, il rencontra Young, qui n'avait pas encore reçu les Ordres et cherchait fortune en jouant le rôle de parasite chez les grands. Ce fut un curieux hasard que celui qui

I. Vide un extrait très intéressant du journal manuscrit du Major Broome qui alla voir Voltaire en 1765 et recueillit ces détails ainsi que d'autres de sa propre bouche. Notes and Queries (first series , vol. X, p. 4o3).

a. Robert, Life of Hannah More, vol. I, p. 899. Lettre d'Hannah More à sa sœur en lui envoyant deux lettres originales de Voltaire, en anglais, que lui avait données le Lord Chancellor Bathurst, second fils de Bathurst. Je n'ai pu retrouver trace de ces lettres.

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rapprocha le futur auteur des Night Thoughts et le futur auteur de La Pucelle ; il est encore plus étrange qu'ils aient formé les liens d'une amitié qui subsista quand le premier fut devenu le plus rigide des théologiens et le second le plus acharné des ennemis du christianisme. De longues années après leur première entrevue, Young dédia à Voltaire en termes très flatteurs, l'un des plus agréables de ses petits poèmes : The Sea Piece.

Ce fut à Eastbury que se produisit un incident bien connu. Une discussion s'était élevée au sujet des mérites du Paradise Lost. Young fit l'éloge de son poète favori. Voltaire, qui avait aussi peu de sympathie pour Milton que pour Eschyle et Le Dante, critiqua l'épisode du Péché et de la Mort, prétendant qu'il était absurde d'attribuer à des abstractions des fonctions propres seulement à des êtres concrets. Il développa ses objections avec son éloquence et son esprit habituels. Le contraste entre le monstre alTamé de Milton « ricanant horriblement » son « hideux sourire » et l'apparence chétive de Voltaire dont la figure mince était éclairée, comme elle l'était toujours quand il parlait, par ce sourire sardonique que ses portraits ont rendu familier, produisit un effet irrésistible. Young termina la discussion par l'épigramme suivant (je cite la version de Herbert Croft).

You are so witty, profligate and thin,

At once we think thee Milton, Death and Sin.

II paraît cependant, si nous en jugeons d'après le

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po^nle de Yoiin^% dans lequel il fait ouvertement allusion à celte conversation, qu'il réussit à convaincre son courtois adversaire que « le poème de Milton ne montrait pas qu'il fut aveugle )>.

On Dorset downs, when Milton's page,

With Sin and Death, provok'd Thy rage,

Thy rage prowk'd, who sooth'd with gentle rhymes?

Who kindly couch'd the censure's eye,

And gave thee clearly to descry

Sound judgement giving law to fancy strong?

Who half-inclin'd thee to confess

Nor could thy modesty do less,

That Milton's hlindness lay not in his song !

Une lettre écrite à peu près à la même époque par Voltaire à un ami de France, probablement M. Dussol et datée par les éditeurs, mais à tort, 1726, prouve que le jeune exilé n'était plus mécontent ni malheureux.

« Vous qui êtes un parfait anglais, écrit-il, devriez traverser la Manche et venir ici. Je vous assure qu'un homme de votre caractère aimerait un pays oii on obéit seulement aux lois et à sa fantaisie. La raison est libre ici et suit son propre chemin. Les hypocondriaques sont particulièrement bienvenus. Aucune façon de vivre ne semble étrange. Nous avons des hommes qui marchent six milles par jour pour leur santé, se nourrissent de racines, ne touchent jamais de viande, portent en hiver des vêtements plus légers que n'en portent chez nous les dames pendant les journées les plus chaudes : on attribue cette façon

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d'agir à des raisons particulières, mais personne ne la taxe de folie * . »

En mars, il assista aux funérailles de sir Isaac Newton. Ce spectacle produisit sur lui une profonde impression et, dans la suite, il éprouvait toujours du plaisir à rappeler qu'il avait été un jour citoyen d'un pays oil les premiers fonctionnaires de l'État se disputaient l'honneur d'escorter à sa dernière demeure la dépouille d'un homme qui n'avait pour seule distinction que sa supériorité intellectuelle et il ne manquait pas de remarquer que l'auteur des Prîncipia aurait sans doute été traité de toute autre façon à Paris.

Il fit plus tard la connaissance de Mrs Conduit, nièce du philosophe et celle du médecin qui l'avait assisté à ses derniers moments ; il recueillit de leur bouche de nombreux détails intéressants. Il est peutêtre utile de mentionner que c'est à Voltaire que nous sommes redevables de la fameuse histoire de la pomme.

Il est curieux de se rendre compte comment cette anecdote est parvenue jusqu'à nous et il est peut-être à propos de justifier que, comme je viens de le dire, nous devons cette tradition à Voltaire. On ne la trouve, à ma connaissance, dans aucune publication antérieure aux Lettres sur les Anglais. Elle n'est pas

I. Correspondance, Œuvres complètes, XXXIII, i63. Il est certain que c'est à tort que cette lettre a été datée « 1726 » par l'éditeur, car Voltaire y fait allusion à son Essai sur les guerres civiles de France qui parut à la fin de 1727.

mentionnée par Whiston, ami de Newton, dans sa Sir Isaac Newton's Mathematical Philosophy more easily dcmonstradcd, publiée en 1716. Fontenelle n'en parle pas davantage dans son Eloge de Newton, prononcé en 1727 et inséré l'année suivante dans V Histoire de l'Académie des Sciences.

On ne la trouve pas non plus dans l'ouvrage intitulé Life of Sir Isaac Newton, publié à Londres en 1728. Elle n'est pas citée par Henri Pemberton dans sa View of Newton's Philosophy, 1708, bien que Pemberton raconte que Newton était assis dans un jardin quand la première notion de sa célèbre théorie lui vint à l'esprit. Voici ce que dit Pemberton à ce propos : « Il eut la première idée de ses Principia quand il quitta Cambridge en 1666, à cause de la peste. Étant assis seul dans son jardin, il se mit à réQéchir sur la force de gravitation. »

Il semble aussi que l'histoire ne fut pas connue de l'ami intime de Newton, le D"" Stakely, car celui-ci n'en dit rien dans la longue lettre (publiée dans les Collections for the History of Grantham, de Turner) qu'il écrivit au D"" Mead après la mort du philosophe et qui contient de nombreux détails sur la vie et les études de Newton. Cependant elle était apparemment venue aux oreilles de Martin Folkes qui était alors membre et devint plus tard président de la Royale Société et elle fut communiquée par lui à Robert Green. Ce dernier, dans ses Miscellanea Quœdam Philosophica, ajoutés en Appendice à ses Principles of the Philosophy of the Expansive and Constructive Forces

publiés en 1727, y fait ainsi allusion en termes obscurs ou plutôt énigmatiques (p. 972) : « Quae sententia — c'est-à-dire la doctrine de la gravitation — originem duxit, uti omnis, ut fertur, cognitio nostra, a Porno; id quod accepi ab ingeniosissimo ac doctissimo viro... Martino Folkes armigero Regiae vero Societatis socio meritissimo. »

L'anecdote en question a été racontée pour la première fois, dans la forme sous laquelle elle est donnée par Voltaire, par John Conduit, ami intime de Newton et mari de sa nièce, qui rédigea en 1727, à Fusage de Fontenelle qui préparait alors son Eloge de Newton, un grand nombre de notes sur la \ie de ce dernier. Fontenelle ne se servit pourtant pas de l'histoire de la pomme et les notes de Conduit restèrent à l'état manuscrit jusqu'en 1806, époque à laquelle elles furent publiées par Edmond Turner dans ses Collections for the History of Grantham (p. 160).

Conduit dit textuellement : « En i665, quand il se retira dans ses terres à cause de la peste, il eut pour la première fois l'idée de son système de gravitation en observant une pomme qui tombait d'un arbre. » Voltaire mentionna cette anecdote pour la première fois dans la quinzième de ses Lettrées sur les Anglais, publiées en 1733 ou peut-être un peu auparavant. Voici le passage en question : « S'étant retiré en 1666 à la campagne près de Cambridge, un jour qu'il se promenait dans son jardin et qu'il voyait des fruits tomber d'un arbre, il se laissa aller à une méditation profonde sur cette pesanteur, dont tous les philoso-

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phcs onl cherche si longtemps la cause en vain. » Lorsque, plus lard, il reproduisit cette anecdote dans les Éléments de la Philosophie de Newton, IIP partie, chapitre m, il mentionna de qui il la tenait : « Un jour de Tannée 1666, Newton se retira à la campagne et, voyant tomber les fruits d'un arbre, à ce que m'a conté sa nièce Mme Conduit, se laissa aller », etc.

Il est satisfaisant, par conséquent, de constater que l'histoire de la pomme nous vient des meilleures sources puisque, notamment, elle a été racontée par le disciple favori de Newton et par la nièce qui vivait avec lui. Il est intéressant d'autre part de savoir que Voltaire fut le premier à la publier.

Au cours de cette même année 1727, Voltaire rencontra Gay qui lui soumit le Beggars' Opera, avant de le mettre sur la scène \ C'est probablement aussi en 1727 qu'il fit à Congreve sa visite bien connue. Il avait hautement manifesté dans les Lettres Philosophiques l'admiration que lui inspirait le plus brillant des poètes comiques de la Restauration et il tint à aller exprimer personnellement à Congreve l'impression que ses ouvrages avaient produite sur lui. Congreve, dont le caractère était probablement aigri par la goutte et par sa cécité et peut-être aussi agacé par l'exubérance de son jeune admirateur, affecta devant lui de considérer le mérite littéraire comme de peu

I. Lettre originale écrite par le Major Broome qui rendit visite à Voltaire on 1766. Cette lettre a été publiée dans Notes and Queries (première série), vol. X, p. AoS.

d'importance : a Je vous prie, dit-il, de me considérer comme un gentleman et non comme un auteur. » « Si, répliqua Voltaire outré de cet esprit mesquin, vous aviez eu la mauvaise fortune d'être simplement un gentleman, je n'aurais pas pris la peine de venir vous voir. » En racontant cette histoire, il ajoute qu'il fut très choqué de cette vanité mal placée ^

Ce fut probablement par Congreve qu'il fut présenté à la duchesse douairière de Malborough. Celleci lui communiqua certains détails intéressants dont il se servit plus tard pour son Siècle de Louis XIV et V Histoire de Charles XII.

D'autre part, dit-on, elle lui demanda de l'aider à rédiger ses Mémoires. Il consentit d'abord à se charger de cette tâche. La duchesse lui remit les documents et lui donna ses instructions. S'apercevant cependant qu'il lui fallait écrire sous la dictée des préjugés capricieux de la duchesse et non pas comme l'exigeaient la justice et l'impartialité historique, il essaya de décliner cet honneur. Là- dessus la façon d'agir de la duchesse changea complètement. Furieux, elle lui arracha les papiers en grommelant : « Je pensais que cet homme était sensé mais je m'aperçois qu'il n'est au fond qu'un fou ou un philosophe. » Cette histoire a été racontée par Goldsmith ; il serait intéressant de savoir de qui il la tenait ^

I. Lettres philosophiques, XIX. Œuvres completes, XXII, i6i. Bien qxie cette anecdote figure dans l'édition anglaise de 1783, elle fut supprimée dans l'édition française de 1789.

a. Life of Voltaire, Miscellaneous Works, IV, p. 20.

Desnoirelerres raconte une autre anecdote qui repose, il est vrai, sur des témoignages suspects mais qui est en elle-même si vraisemblable que nous sommes portés h la croire authentique. Voltaire, ayant appris que la duchesse était occupée à écrire ses Mémoires, lui demanda la permission de jeter un coup d'œil sur le manuscrit : « Il vous faudra attendre un peu, lui répondit-elle, car je suis en train de le revoir » et elle remarqua froidement que la conduite du gouvernement lui avait tellement déplu qu'elle avait décidé de refondre le personnage de la reine Anne « car, ajoutait-elle, depuis que ces créatures nous gouvernent, j'en suis venue à l'aimer de nouveau. » L'Atossa de Pope n'était assurément pas une caricature et il serait impossible d'en trouver un meilleur commentaire.

Comme la plupart de ses compatriotes Voltaire paraît avoir été très frappé de la beauté des femmes anglaises. Vers cette époque, il fit la connaissance d'une personne dont les charmes ont été plus souvent célébrés que ceux d'aucune autre femme de cette époque.

Voltaire fut l'un des nombreux adorateurs de Molly Lepel, qui avait épousé lord Hervey. Il lui adressa des vers qui sont intéressants en tant que spécimen des seuls vers anglais composés par Voltaire qui aient pu être retrouvés. Ces vers, il faut le reconnaître, ne sont pas fameux, mais ils méritent d'être reproduits en tant que curiosité littéraire.

Hervey, would you know the passion.

You have kindled in my breast?

Trifling is the inclination That by words can he express'd

In my silence see the lover — True love is best by silence known ; In my eyes you'll discover All the power of you own.

Ces vers devaient avoir une curieuse destinée. Ils lurent dans la suite copiés et adressés à une dame nommée Laura Harley, femme d'un commerçant de Londres, par un de ses admirateurs et furent produits par le mari au cours du procès en divorce V Cette circonstance a fait commettre une confusion à M. Parton qui suppose que Voltaire écrivit ces vers non pas en l'honneur de lady Hervey mais en l'honneur de l'épouse volage du pauvre M. Harley. Ils n'excitèrent d'ailleurs en aucune façon la jalousie de lord Hervey ainsi que le prouvent la lettre de Voltaire à Thiériot datée d'avril lySs et la lettre qu'il adressa à Hervey lui-même en 17^0.

La belle lady Hervey ne fut cependant pas la seule dame qui ait reçu de Voltaire des témoignages d'admiration. Il a parlé en termes dithyrambiques des charmes et des qualités de lady Bolingbroke, qu'il a fait figurer dans son Siècle de Louis XIV, et une lettre inédite qui se trouve au British Museum^ montre

1 . Ce fait est mentionné par Châteauneuf dans Les Divorces anglais, vol. I, p. xxxv, xxxvi, « Notions préliminaires » et il a été discuté par Desnoireterres dans La Jeunesse de Voltaire, p.

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