‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 14 sur 103 · Brit. Mus. Add. MSS. 20, io · texte numérisé non relu

Brit. Mus. Add. MSS. 20, io

38 VOLTAIUE EN \>GLETERRE

qu'il avait fait une cour assidue à lady Sundon et que celle-ci n'avait évidemment pas été insensible à ses liommages.

Nous arrivons maintenant à une histoire très étrange, qui est racontée en détails par Ruffhead et a été reproduite par Johnson.

Pope et Bolingbroke soupçonnaient depuis longtemps que Voltaire jouait un double jeu, en d'autres termes qu'il avait formé une alliance secrète avec le parti delà Cour et qu'il était chargé de les espionner. En février 1727 parut la troisième d'une série de lettres dans lesquelles le caractère et la politique de AValpole étaient très sévèrement jugés. Cette lettre était écrite avec une vigueur et un talent peu ordinaires; elle fit beaucoup de bruit et les amis de Walpole cherchèrent à découvrir quel en était l'auteur Sur ces entrefaites, Voltaire alla à Twickenham et demanda à Pope s'il pouvait lui dire par qui la lettre en question avait été écrite. Pope, devinant son but et désireux de l'éprouver, lui dit en confidence qu'il en était lui-même l'auteur et il ajouta : « Je m'en rapporte à votre honneur de gentilhomme, M. Voltaire, pour ne pas trahir ce secret devant âme qui vive. » La lettre avait été écrite en réalité par Bolingbroke et le style dans lequel elle était rédigée ne rappelait en rien celui de Pope. Le lendemain cependant tout le monde à la Cour en attribuait la paternité à Pope, et l'indiscrétion de Voltaire fut manifeste. C'est sans doute à cette circonstance que Bolingbroke fait allusion dans une lettre à Swift (18 mai 1727): « Je

voudrais vous voir insinuer que la seule raison que Walpole peut avoir de les attribuer (les lettres auxquelles il vient d'être fait allusion) à une certaine personne, est l'assertion de l'un de ses espions qui se démène dans la société de ceux qui n'aiment pas le Ministre, pas plus qu'ils ne l'estiment ou le craignent, de façon à pouvoir rapporter non ce qu'il entend, car personne ne parle librement devant lui, mais ce qu'il devine. »

On ne doit pas faire à la légère une imputation aussi grave sur la conduite d'une personne et il serait satisfaisant de savoir que Voltaire a été diffamé ou calomnié. Il n'est pas probable, cependant, que cette histoire ait été inventée par Warburton dont Ruffhead la tenait presque certainement et il y a, d'autre part, des preuves concluantes en faveur de son authenticité.

Voltaire avait sans aucun doute été mêlé à l'affaire car, dans une lettre à Thiériot, datée du 27 mai 1727, il dit : « Ne parlez pas de l'écrivain Occasionel. Ne dites pas que c'est lord Bolingbroke. Ne dites pas que c'est une mauvaise action. Vous ne pouvez en juger. » Il est certain qu'à deux reprises différentes il reçut de l'argent de la Cour; il est certain aussi qu'il voyait de temps en temps Walpole et qu'il cherchait toutes les occasions de se mettre dans les bonnes grâces du roi et de ses amis. Il est évident que ni Pope ni aucun membre de son cercle ne lui accordaient beaucoup de confiance. En fait, Bolingbroke a déclaré expressément qu'il le croyait capable de

4o VOLTAIRE EN ANGLETERRE

jouer un double jeu et de faire preuve de mauvaise foi' et Young a fait la même observation que Bolingbroke*. La conduite qu'on attribuait à Voltaire n'était d'ailleiirs nullement en contradiction avec l'attitude qu'il eut généralement durant son séjour en Angleterre. Le passage suivant d'une lettre de Burigny à l'abbé Mercier prouve bien qu'il courait des bruits fticheux sur son compte. « M. de Saint Hyacinthe m'a dit et répété plusieurs fois que M. de Voltaire se conduisit très irrégulièrement en Angleterre : qu'il s'y est fait beaucoup d'ennemis, par des procédés qui ne s'accordaient pas avec les principes d'une morale exacte : il est même entré avec moi dans des détails que je ne rapporterai point, parce qu'ils peuvent avoir été exagérés'. »

Il est possible cependant que ce passage fasse allusion, non pas à la duplicité dont on accusait Voltaire dans l'affaire des lettres, mais au scandale qui précéda immédiatement son départ d'Angleterre. Il avait toujours en vue un but purement égoïste et pour arriver à ses fins il ne craignait pas de recourir à des moyens qu'aucun homme d'un esprit honnête et indépendant ne se serait abaissé à employer. Il serait peut-être dur et injuste de qualifier Voltaire de parasite et de sycophante, mais il n'en est pas moins vrai

1. Lettre à Mme c'e Ferriole, décembre 1725. Lettres historiques, vol. III, p. 27^.

Page 1