‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 18 sur 103 · Ibid., lettre V · texte numérisé non relu

Ibid., lettre V

fois de sa vie au milieu d'un peuple libre, qui ne se soumettait qu'aux lois qu'il avait faites lui-même, d'un peuple dont les citoyens, jouissant du privilège inestimable de la liberté de la presse, étaient libres, suivant l'expression de Tacite, de penser ce qu'ils voulaient et de publier ce qu'ils pensaient. Les Anglais, remarque-t-il, sont le seul peuple du monde qui ait été capable d'assigner des limites au pouvoir royal en lui résistant et qui aient, après bien des luttes, établi enfin un gouvernement sage où le prince est lout-puissant pour faire le bien et en même temps empêché de faire le mal ; bien que ces libertés, ajoute-t-il, aient été achetées très cher^

Il avait sous les yeux une aristocratie magnifique et puissante qui loin de se tenir avec mépris, comme à Paris, à l'écart de la science et des lettres, comptait dans ses rangs des hommes réellement distingués dans ce domaine. Il a rappelé les noms de plusieurs de ces aristocratiques auteurs qui, dit-il, sont plus fiers de leurs œuvres que de leurs titres.

C'est avec non moins de satisfaction qu'il constatait le rang honorable occupé dans la société anglaise par une classe qui, au faubourg Saint- Germain, était considérée avec mépris. Voltaire fut peut-être le premier grand écrivain en Europe qui eut le courage de glorifier le commerce. Il cite le fait que le jeune frère du comte d'Oxford était commerçant à Alep alors que

I. Letters concerning the English Nation, édition anglaise, 1733, lettre VIII.

VOLTAIRE EN ANGLETERRE /jQ

ce dernier tenait les rênes du char du l'Etat ; il raconte également que, lorsque lord Townshend présidait le Conseil du roi, Fun de ses plus proches parents travaillait derrière un comptoir de la Cité.

Il compare saliriquement « le seigneur, poudré, habillé à la dernière mode, qui sait exactement à quelle heure le roi se lève et se couche et se donne des airs majestueux tout en faisant besogne d'esclave dans Tantichambre d'un premier ministre » et le marchand qui enrichit son pays, envoie de son comptoir des ordres à Surat et au grand Caire et contribue au bonheur du genre humain ' .

Rien cependant ne fit sur Voltaire une impression plus profonde que l'hommage rendu par toutes les classes de la société au mérite intellectuel. Le génie, écrit-il, mène sûrement en Angleterre non pas, comme en France à la vaine distinction de l'Académie, mais au succès et à la popularité. Par sa plume, Addison s'est élevé à l'une des plus hautes fonctions de TEtat. Quelques jolis poèmes ont fait la fortune de Stepney, Prior, Guy, Parnell, Tickell et Ambrose Philipps. Ce fut par ses Essays que Steele gagna la place de commissaire du Timbre et un siège au Parlement. Une simple comédie avait fait la fortune de Congreve. Newton était à la tête de la Monnaie et Locke avait été commissaire des Appels. Voltaire raconte qu'il était le seul qui mît dans son cabinet de travail le

I . Voir le passage remarquable qui termine la dixième lettre.

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portrait de Walpole cl que le portrait de Pope se trouvait dans presque toutes les maisons des grands en Angleterre. « Allez, dit-il, à Westminster Abbey et vous y verrez que ce qui excite l'admiration du spectateur ne sont pas les mausolées des rois d'Angleterre, mais les monuments que la reconnaissance de la nation a élevés pour perpétuer la mémoire des hommes illustres qui ont contribué à sa gloire*. » 11 songeait avec amertume comment, dans son propre pays, il avait vu Crebillon presque mourant de faim et le fils de Racine en proie à la misère la plus noire.

Lorsque, à son retour en France il vit refuser la sépulture religieuse à Adrienne Lecouvreur qu'on enterra comme un chien, « parce qu'elle était actrice » , il se rappela malgré lui que des citoyens généreux avaient, dans un pays voisin, mis la tombe de Anne Oldfield à côté de celles de leurs rois et de leurs héros.

Ah, verrai-je toujours ma faible nation, Incertaine en ses vœux, flétrir ce qu'elle admire ; Nos mœurs avec nos lois toujours se contredire : Et le Français volage endormi sous lempire

De la superstition?

Quoi, n'est-ce donc qu'en Angleterre

Que les mortels osent penser ?

0 rivale d'Athène, 0 Londres, heureuse terre ! Ainsi que les tyrans, vous avez su chasser Les préjugés honteux qui vous livraient la guerre. G est là qu'on sait tout dire, et tout récompenser;

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