Duvernet, Vie de Voltaire, p
niicr était intitulé An Essay upon the civil Wars in France; l'autre An Essay upon Epic Poetry \ Ces deux essais, qui furent composés en anglais sont écrits dans un style tout autre que celui que l'on se serait attendu à voir sortir de la plume d'un étranger, et réellement Dryden ou Swift ne les auraient pas désavoués. Quand on songe qu'à l'époque où Voltaire accomplit ce tour de force il n'avait encore passé que dix-huit mois en Angleterre et que, ainsi qu'il nous en informe dans la préface il écrivait dans une langue qu'il était à peine capable de suivre en conversation, on peut ajuste titre proclamer ce fait comme un triomphe linguistique sans précédent^. Comme l'ouvrage en question est généralement peu connu et qu'il est assez difficile de se le procurer, il est bon de donner ici un court extrait de chaque essai. Le premier est une esquisse historique sur les guerres civiles en France entre l'avènement de François II et la réconciliation de Henri IV avec l'Église de Rome. Voici comment Voltaire explique l'esprit et la situation des protestants :
1. An Essay upon the Civil Wars of France. Extracted from Curious Manuscripts. And also upon the Epick Poetry of the European Nations, from Homer down to Milton. By M. de Voltaire. London: Printed by Samuel Jallasson in Prujean's Court, Old Barley, and sold by the Booksellers of London and Westminster, MDCCXXVIL
2. II dit à Martin Sherlock, qu'il ne fut jamais capable de prononcer l'anglais parfaitement mais que son oreille était très sensible à l'harmonie de la langue et de la poésie. Letters from an English Traveller (Letter XXV).
VOLTAIRE EN ANGLETERRE 6l
« The Protestants began then to grow numerous and to be conscious of their strength. The superstition, the dull, ignorant knavery of the monks, the overgrown power of Rome, men's passions for novelty, the ambition of Luther and Calvin, the policy of many princes-all these had given rise and countenance to this sect, free indeed from superstition, but running as headlong towards anarchy as the church of Rome towards tyranny. The Protestants had been unmercifully persecuted in France, but it is the ordinary effect of persecution to make proselytes. Their sect increased every day amidst the scaffolds and tortures, Conde, Cohgni, the two brothers of Coligni, all their adherents, all who were opposed by the Guises, turned Protestants at once. They united their griefs, their vengeance and their interests together, so that a revolution both in the State and in religion was at hand. »
Le second essai qui comprend une dissertation sur la poésie épique et une étude des principaux poèmes épiques de l'antiquité et de l'Europe moderne soutient très bien la comparaison avec les meilleures préfaces de Dryden. Les remarques sur Virgile, Lucain et Le Tasse sont admirables et l'analyse du Paradis perdu que Voltaire considère comme « l'ouvrage le plus noble qu'une imagination humaine ait jamais tenté » nous donne une meilleure idée qu'aucun de ses ouvrages français de ses facultés critiques. La manière dont il réfute les objections caractéristiques soulevées par les critiques français contre l'œuvre de
Milton et ses observations sur la façon dont Milton a compris et représenté la Divinité auraient certainement fait honneur à Longin. C'est avec quelque surprise que nous trouvons que le futur auteur de la Pucelle était capable d'une critique aussi subtile que la suivante ' :
« It is observable that in all other poems love is represented as a vice, in Milton only tis a virtue. The pictures he draws of it are naked as the persons he speaks of and as venerable. He removes with a chaste hand the veil which covers everywhere else the enjoyments of that passion. There is softness, tenderness, and warmth without lasciviousness ; the poet transports himself into that state of innocent happiness in which Adam and Eve continued for a short time. He soars not above human but above corrupt nature ; and as there is no instance of such love, there is none of such poetry. »
II fait preuve d'une grande finesse d'appréciation dans les objections qu'il soulève contre l'emploi de la
I. « Il est à remarquer qu'alors que dans tous les autres poèmes, l'amour est représenté comme un vice, ce n'est que chez Milton qu'il est considéré comme une vertu. Les peintures qu'il en donne sont aussi nues que ses héros et aussi convenables. Il soulève d'une main chaste le voile qui couvre partout ailleurs les jouissances de cette passion. Il y a dans ses vers de la délicatesse, de la tendresse et de l'ardeur sans sensualité ; le poète se place lui-même dans cet état d'innocente béatitude dont jouirent pendant quelque temps Adam et Eve. Il s'élève non pas au-dessus de la nature humaine, mais au-dessus de la nature corrompue, et comme il n'y a pas d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a pas d'un pareil poème. »
fiction dans la description du Pandemonium allégorique du Péché et de la Mort, du pont bâti par la Mort et le Péché et de la guerre dans le ciel. Johnson fit sans doute son profit des remarques de Voltaire quand, dans sa fameuse étude, il aborda le même sujet.
Voltaire cependant tient la balance égale, en reconnaissant qu'il y a assez de perfections chez Milton pour racheter tous ses défauts.
Il est très curieux de comparer ces remarques fines et modérées sur Milton avec l'appréciation du Paradise lost qui se trouve dans Candide ^ ; il est vrai de dire que les paroles que Voltaire met dans la bouche de Pococurante n'étaient sans doute pas destinées à être prises au sérieux.
Le passage de l'Essai qui concerne Camoëns n'est pas de Voltaire, dit-on, mais du colonel Martin Bladen. « Je me souviens, dit Wharton, dans ses notes sur la Dunciade, que le poète Collins me dit un jour que [son oncle] Bladen avait donné à Voltaire tous les détails concernant Camoëns insérés dans son Essai sur les poètes épiques et que Voltaire semblait avoir ignoré jusque-là le nom et la personnalité de Camoëns*. »
1. Chap. XXV, Lorsque Voltaire écrivit son étude sur Milton dans le Siècle de Louis XÎV , son admiration pour lui s'était certainement refroidie.
2. Wharton, Pope, vol. V, p. 284. Bien que Wharton ait confondu dans ce passage Martin Bladen, le traducteur des Commentaires de César, avec Edmond Bladen, oncle de Colin, il n'y a pas lieu de douter de l'authenticité du fait qu'il raconte. Le
Le traité tout entier est réellement digne d'une étude attentive. Pour montrer la pureté, la vigueur et l'élégance du style de Voltaire, il nous suffira de citer le passage suivant qui peut être considéré comme un bon spécimen :
« The greatest part of the critics have filched the rules of epic poetry from the books of Homer, according to the custom, or rather to the weakness, of men who mistake commonly the beginning of an art for the principles of the art itself and are apt to believe that everything must be by its own nature what is was when contrived at first. But as Homer wrote two poems of a quite different nature and as the OËneid of Virgil partakes of the Iliad and of the Odyssey, the commentators were forced to establish different rules to reconcile Homer with himself, and other new rules again to make Virgil agree with Homer, just as the astronomers laboured under the necessity of adding to or taking from their systems, and of bringing in concentric and eccentric circles, as they discovered new motions in the heavens. The ignorance of the ancients was excusable and their search after the unfathomable system of nature was to be commended, because it is certain that nature hath its own principles, unvariable and unerring, and as worthy of our search as remote from our con- Colonel Martin Bladen savait très bien, semble-t-il, l'espagnol et le portugais. On lui offrit en 171 7 le poste d'Envoyé extraordinaire à la cour d'Espagne et il laissa dans son testament des legs au Dr de Arboleda et à Josias Luberdo.
ceptions. But it is not Avith the inventions of art as v\^ith the works of nature.
Si Voltaire était capable, après un séjour de quelques mois à Londres, d'écrire dans un pareil style, il n'est pas exagéré de dire qu'avec du temps et de la pratique il aurait pu prendre place parmi nos classiques. A l'exception de Lolme et de Blanco White, il semble bien qu'aucun écrivain dont l'anglais n'était pas la langue maternelle n'en a acquis une connaissance aussi parfaite.
Il est cependant possible et même très probable que Voltaire se soit fait aider pour la composition de ses Essais plus que sa vanité ne lui permit de l'avouer. L'abbé Desfontaines prétend que l'essai sur la poésie épique fut composé en français et fut ensuite traduit en anglais sous la direction du « maître de langue » de Voltaire ^ Mais le témoignage de cet auteur médiocre et malveillant a peu de poids et s'il n'avait été en partie confirmé par Spence, nous n'y aurions pas attaché d'importance.
« Voltaire, dit Spence, consulta le D"" Young au sujet de son essai en anglais et le pria de corriger toutes les fautes grossières qu'il pourrait y rencontrer. Le docteur se mit très sérieusement à l'œuvre, nota les passages qui demandaient le plus de corrections et quand il voulut donner des explications à Voltaire, celui-ci lui éclata de rire au nez^ » On ne