Lettre à Thiériot datée août
2. Lettre en anglais adressée à Thiériot et datée du il\ juin
lequel vous m'avez adressé des lettres de recommandation pour les ministres de cette cour, est prest à faire imprimer à Londres, par souscription, son poème de la Ligue. Il me sollicite de lui procurer des souscrivants, et M. de Walpole s'employe de son côté tout de son mieux pour tâcher de luy en faire avoir le plus grand nombre qu'il sera possible ; je serois très aise de luy faire plaisir, mais comme je n'ay point veu cet ouvrage et que je ne sais point si les additions et soustractions qu'il dit avoir fait à celui qu'il a donné au public à Paris, ni les planches gravées qu'il en fait venir pour l'enrichir seront approuvées de la Cour, je lui ay dit que je ne pouvois m'en mesler qu'autant que vous l'auriez pour agréable. Je crains toujours que les auteurs français ne veuillent faire un mauvais usage de la liberté qu'ils ont dans un pays comme celuy-cy d'écrire tout ce qui leur vient dans l'imagination sur la Religion, le Pape, le Gouvernement ou les personnes qui le composent. Ce sont des licences que les poètes particulièrement se croyent toujours en droit de se donner sans s'embarrasser de prophaner ce qu'il y a de plus sacré. Et s'il se trouvoit quelque chose de pareil dans ce poème, je ne voudrois pas être dans le cas d'essuyer le reproche que j'y aurois souscrit et engagé des gens à y souscrire. Je vous supplie très humblement, Monsieur, de vouloir bien me mander la conduite que je dois tenir à ce sujet, je me conformeroy a ce que vous me ferés l'honneur de me prescrire.
« J'ay celuy d'être, avec un très sincère et très parfait attachement, (( Monsieur, « Votre très humble et très obéissant serviteur,
(( BrogUe^ »
La réponse de Morville à cette lettre semble avoir été perdue, mais comme le nom de Broglie ne paraît pas sur la liste des souscripteurs de la Henriade, il fut probablement jugé plus prudent de ne pas accéder à la requête de Voltaire.
Enfin, la Henriade fut terminée. On annonça d'abord dans les journaux qu'elle paraîtrait en février, puis en mars et elle parut effectivement au mois de mars. Les souscripteurs, au début, avaient été très lents à se mettre en branle, mais quand le jour de la publication arriva, la liste portait trois cent quarantequatre noms parmi lesquels se trouvaient ceux du roi, de la reine et de nombreux membres de l'aristocratie.
Le poème, dans sa forme première, avait été dédié à Louis XV. Cette dédicace fut supprimée et remplacée par une autre, écrite en anglais, adressée à la reine Caroline. Descartes, disait le poète, avait dédié ses (( Principes » à la princesse Palatine Elizabeth, non pas parce qu'elle était princesse mais parce que, de tous ses lecteurs, elle le comprenait le mieux : il
I. Cette lettre a été découverte par M. J.-J. Jusserand dans les archives du ministère des Affaires étrangères, vol. CCCLVIII, et publiée par lui dans ses English Essays from a French Pen.
avait lui aussi, sans avoir la présomption de se comparer à Descartes, pris la liberté de déposer son ouvrage aux pieds d'une reine qui n'était pas seulement la prolectrice des arts et des sciences mais aussi le meilleur juge en la matière. Il lui rappelait qu'une reine d'Angleterre, la grande Elizabeth, la gloire de son sexe et le modèle des souverains avait été la protectrice de Henri IV. Et par qui, ajoutait-il, la mémoire d'Henri pourrait-elle être mieux protégée que par celle qui ressemble tant par ses vertus à Elizabeth? Il lui promettait d'autre part « qu'elle trouverait dans son livre des jugements hardis mais impartiaux, le respect scrupuleux de la morale, un esprit de liberté également éloigné de la rébellion et de la tyrannie, les droits des rois toujours soutenus et ceux de l'humanité jamais laissés de côté ».
La reine ne fut pas insensible à l'hommage de Voltaire et l'heureux poète reçut, sous une forme substantielle, des marques de la gratitude royale. Il n'est pas facile de savoir quelle somme il reçut exactement. Il dit lui-même avoir reçu deux mille ecus, (crowns) ce qui en supposant qu'il s'agisse d'écus anglais, aurait fait cinq cents livres sterling. Baculard donne le chiffre de six mille livres ^ Les faveurs royales ne s'arrêtèrent pas là. Le roi daigna honorer Voltaire de son amitié et l'invita à ses soupers particuliers ^ Goldsmith ajoute, mais c'est là une erreur,
1 . Préface d'une édition des Œuvres de M. de Voltaire (Longchamps et Wagnière), vol. II, p. 492.