L'Angleterre au x\in^ siècle, vol. I, p. 38o
2. Le passage dans lequel Carlyle (^History of Frederick, livre X, chap. Il) parle du voyage de Voltaire en Angleterre, fourmille d'erreurs. Il confond le chevalier de Rohan Chabot avec le duc de Rohan, se trompe de date au sujet de la seconde algarade avec le chevalier, dit que le second emprisonnement de Voltaire à la Bastille dura six mois, alors qu'il ne dura que quinze jours, appelle Sir Everard Falkener Edward, et évidemment ne sait rien sur lui ; affirme que La Henriade fut publiée en 17^6 au lieu de 1728 ; dit que Pope écrivit Y Essay on Man trois ans plus tôt qu'il ne l'a écrit en réalité, et que la visite de Voltaire en Angleterre dura environ deux ans alors qu'elle se prolongea pendant deux ans et huit mois. Il déclare d'autre part que les noms de Falkener et de Bolingbroke sont « peut-être les seuls noms que l'on rencontre dans la correspondance de Voltaire pendant cette période w. Toutes ces lacunes sans doute ne sont pas bien graves, mais qu'aurait dit Carlyle s'il les avait rencon-
rées dans un ouvrage autre que le sien ?
Il se donna beaucoup de mal pour combler les lacunes des biographies antérieures. Estimant à juste titre qu'il ne lui serait possible que de faire des découvertes fragmentaires, il réunit patiemment tous les renseignements dispersés dans la propre correspondance de Voltaire et dans ses ouvrages ainsi que dans la correspondance et les ouvrages des personnes avec lesquelles son célèbre compatriote avait été en rapport durant son séjour en Angleterre.
De nombreux détails, il est vrai, lui ont échappé, il n'a peut-être pas, d'autre part, fait le meilleur usage des matériaux qu'il a recueillis, mais il faut rendre à cet auteur, qui fut le plus complet et le plus consciencieux des biographes de Voltaire, cette justice que son chapitre sur « Voltaire et la Société Anglaise » doit servir de base à toutes les recherches qui seront faites dans l'avenir sur cet épisode de la vie de Voltaire. Quelques-unes des lacunes de l'ouvrage de Desnoireterres ont été comblées par M. Parton qui fit paraître en 1881 une Lfie of Voltaire en deux volumes in-octavo. M. Parton a découvert un ou deux documents sans importance mais c'est à peu près tout ce qu'il a réussi à faire. Je reconnais volontiers ce que je dois à Desnoireterres et à M. Parton, mais en fait mes obligations envers eux sont minimes.
Le premier point à déterminer est la date exacte de l'arrivée de Voltaire en Angleterre. Cette date peut, à mon avis, être déterminée avec une certaine exactitude. Le 29 avril (vieux style) 1726 arriva à
VOLTAIRE EiV ANGLETERRE O
la Bastille l'ordre de le mettre en liberté à la condition qu'il quitterait Paris immédiatement et s'engagerait à ne pas revenir, sans une permission expresse du roi, à moins de cinquante lieues de cette ville ^ On supposait, bien que cela ne fût pas exigé, qu'il allait passer en Angleterre, il avait en effet déjà informé le Ministre que telle était son intention ^.
Le 2 mai, il sortit de la Bastille et ce fut apparemment le même jour qu'il fut escorté jusqu'à Calais par un fonctionnaire, nommé Condé^ En tout cas il était à Calais le 5 mai ainsi que le prouvent ses lettres à Thieriot et à Mme de Ferriole^, et il y resta pendant plusieurs jours, chez son ami Dunoquet, payeur des armées.
Nous ne savons combien de temps dura ce séjour, car il n'a été jusqu'ici possible de découvrir aucun document qui jette une lumière quelconque sur ses faits et gestes entre le 6 mai et le début de juin. Sa lettre a Mme de Ferriole prouve qu'il n'avait pas l'intention de s'embarquer immédiatement. Il lui demande de lui envoyer des nouvelles et de lui donner des instructions et il lui dit qu'il les attendra. Selon toute probabilité il resta à Calais non quatre ou cinq
1. Maurepas à de Launay, gouverneur de la Bastille. Lettre publiée dans les Documents biographiques. Voltaire, Œuvres completes, vol. I, p. 3o8.
2. Œuvres completes, vol, XXX, p. 167 et i58. Ces lettres sont datées respectivement du 5 mai et du 6 mai.
3. Histoire de la Détention des Philosophes, par J. Delort, vol. II, p. 3^.
A- Voir la lettre à A. M***, Mélanges, vol. I, p. 17.
jours comme il en avait eu d'abord Tintention, mais près de cinq semaines, c'est-à-dire du 6 mai au 8 ou 9 juin. En tout cas, de quelque façon qu'il ait agi, il est difTicile de supposer qu'il se soit embarqué pour l'Angleterre avant le 8 ou g juin (nouveau style) bien que cette date, il est vrai, ne concorde pas avec « le milieu du printemps » époque qu'il indique lui-même comme celle de son débarquement à Greenwich.
Il nous dit qu'il débarqua près de Greenwich et il est clair, d'après le passage qui suit, qu'il débarqua le jour de la foire de cette ville. Cette foire avait lieu invariablement le lundi de la Pentecôte et le lundi de la Pentecôte tomba en Î726 le 3o mai (vieux style). Si nous consultons le Daily Courant du 3o mai, nous y voyons qu'un courrier arriva de France le dimanche 23, ce qui serait naturellement, d'après le nouveau style, le 10 juin. En supposant donc que son séjour à Calais, après sa lettre à Mme de Ferriole, ait été prolongé de cinq semaines — et il n'y a, nous l'avons montré, aucune raison de supposer qu'il en ait été autrement — les dates concorderaient exactement.
Voltaire, il est vrai, aurait dû rester à bord jusqu'au lundi matin, mais cela n'a rien qui puisse nous étonner. Il y a d'ailleurs d'autres preuves à l'appui de cette date. Dans le passage remarquable* dans lequel il décrit ce qu'il vit en débarquant, il raconte que les