Duvernet, p
VOLTAIRE EN ANGLETERRE 8l
de Theocharis Dadichi, linguiste et orientaliste très distingué, qui devint plus tard interprète de Sa Majesté pour les langues orientales*. Le poème, au lieu de débuter sobrement comme dans les éditions actuelles, commençait par un passage pompeux dont les deux premiers vers peuvent servir de spécimen :
Je chante les combats et ce roi généreux Qui força les Français à devenir heureux.
Dadichi, dont le goût avait été formé sur de plus purs modèles, fut choqué à juste titre de cet épigramme obscur et forcé. Il se rendit chez Voltaire et se présenta lui-même à brûle-pourpoint comme un compatriote d'Homère, il déclara alors à l'auteur de la Henriade que Homère ne commençait jamais ses poèmes par des mots d'esprit et des énigmes. Voltaire eut le bon sens de profiter de l'avis de ce visiteur excentrique et les vers en question furent remplacés par ceux que tout le monde connaît^.
Il est étonnant qu'aucun article de compte rendu ou de critique n'ait paru dans les journaux de Londres de cette époque à l'occasion de la publication de la
1 . Ce Dadichi dont les biographes de Voltaire paraissent ne connaître que le nom, qu'ils ont d'ailleurs mal orthographié, est mentionné dans le Journal de Byrom (Chetham Society, vol. I, part. I, p. i84). B}Tom, qui estropie également son nom, le rencontra à Londres et fut étonné de ses talents linguistiques. Le catalogue de sa bibliothèque qui fut vendue après sa mort se trouve à la Bodleian Library.
2. Henriade. Variantes du Chant Premier, Œuvres completes, vol. VIII, p. 59.
Ilenriade. Du moins mes recherches à ce sujet sont restées infructueuses.
En 1 729, pourtant, une traduction en prose rythmée du premier chant, faite par le célèbre John Ozell, l'une des victimes des satires de Pope, parut dans un appendice à V Herculean Labour, or the Augœan Stable, sorte de périodique littéraire et historique dirigé et rédigé par Ozell lui-même. Vers la fin de l'année, un libraire de Russell Street, Govent Garden publia une édition augmentée d'une notice qui exprime sans doute d'une façon assez exacte l'impression produite par la Henriade sur le public anglais de cette époque.
L'auteur de cette notice, écrite en français, commence par dire qu'en règle générale il a peu de goût pour la poésie française qui, à son avis, manque d'énergie et qu'il trouve monotone, mais il reconnaît avoir trouvé dans la Henriade des qualités qu'il n'avait pas trouvées dans les œuvres d'autres poètes français, c'est-à-dire la variété, l'éclat et la force. Il ajoute pourtant qu'il ne peut comprendre comment un poète qui a de la divinité une conception si raisonnable et si élevée a pu choisir pour héros un personnage aussi méprisable que Henri IV qui non seulement était un papiste, mais un papiste devenu tel « par lâche intérêt S) . Il est fâché de voir que Voltaire a, tout le long du poème, manifesté ses préfé-
I. « La Henriade de M. de Voltaire. Seconde édition revue, corrigée et augmentée de remarques critiques sur cet ouvrage. A Londres, chez Woodman et Lyon, dans Russel Street, Covent Garden, 1738. »
rences papistes, il est encore plus fâché qu'il ait placé sur le même plan le papisme et le protestantisme, car Tessence du papisme, dit-il, est Tintolérance et Tessence du protestantisme la tolérance éclairée.
« Vous êtes arrivé dans notre île, continue-t-il, avec un livre contre notre religion et nous vous avons reçu à bras ouverts, notre roi et notre reine vous ont comblé de leur libéralité. Je me demande comment un Anglais qui se présenterait devant le cardinal Fleury avec une satire contre le papisme serait reçu. »
Il conclut en exprimant Tespoir que \ ol taire continuera à habiter l'Angleterre et il Texhorte à préparer « une nouvelle édition moins papiste de la Henriadè. »
Cette notice était soi-disant l'œuvre d'un membre de l'aristocratie anglaise. A Paris tout le monde crut ou du moins le bruit courut que Voltaire l'avait écrite lui-même. Voltaire observa amèrement que ce n'était qu'à Paris qu'on pût le croire capable de produire quelque chose d'aussi médiocre et il ajouta philosophiquement mais cyniquement « les sots jugements et les folles opinions du vulgaire ne rendront point malheureux un homme qui a appris à supporter les malheurs réels et qui méprise les grands peut bien mépriser les sots* ». L'auteur de la notice était en réahté un réfugié français nommé Faget dont Voltaire a parlé à Thiériot comme d'un enthousiaste qui ne connaît ni le bon anglais ni le bon français.
I. Lettre à Thiériot, 4 août 1728. Œuvres completes, vol. XXXUI, p. 181.
Ce qui amusa beaucoup Voltaire, ce fut d'être regardé comme un apôtre de la foi catholique*.
« Vous verrez, écrit-il à un de ses amis de France, par quelques notes ajoutées à mon livre et dont on attribue la paternité à un lord anglais que je suis ici un confesseur de la religion catholique. »
Il ne fit aucune réponse aux critiques de Faget durant son séjour en Angleterre, il n'y répliqua que lorsque la notice reparut plus tard sous un autre titre dans une édition de la Henriade publiée à La Haye.
En dehors de ses travaux littéraires. Voltaire ne perdait pas une occasion de s'exercer à parler anglais et il apprit même à causer avec les gens du peuple dans leur propre langage, ainsi qu'il le prouva de curieuse façon à l'archéologue Pennant, quelques années plus tard. Pennant lui rendit visite à Ferney en 1765. « Voltaire, dit-il, qui n'avait plus souvent l'occasion de parler anglais, était un peu rouillé, mais lorsqu'il essaya de causer avec nous, il nous montra qu'il connaissait parfaitement nos jurons^. »
Ce fut probablement pendant son séjour à Maiden Lane ou à Billiter Square que son habileté et l'habi-
1 . Il n'est pas moins amusant pour nous de lire ce qu'il écrivit alors au Père Porée. « Surtout, mon révérend père, je vous supplie instamment de vouloir m'instruire si j'ai parlé de la religion comme je le dois ; car, s'il y a sur cet article quelques expressions qui vous déplaisent, ne doutez pas que je ne les corrige à la première édition que l'on pourra faire encore de mon poème. J'ambitionne votre estime non seulement comme auteur mais comme chrétien. » Correspondance générale, année 1728. Œuvres completes, vol. XXXIII, p. i83.