I. Longchamp et Wagnière, vol. I, p
se mit à vanter tout haut devant lui les privilèges dont jouissaient les citoyens anglais ; il appartenait, dit-il, à un pays d'hommes libres et non pas à un pays d'esclaves. S'échaufiant sur ce thème notre homme finit par déclarer avec un juron qu'il préférait être batelier sur la Tamise qu'archevêque en France. La suite de l'histoire est amusante.
Quelques heures après, le batelier fut pris par la presse et le lendemain Voltaire l'aperçut à la fenêtre d'une prison, il avait les jambes entourées de cercles de fer et il tendait la main à travers les barreaux pour demander l'aumône. « Quel est maintenant, lui cria Voltaire, votre avis sur les archevêques français ? » « Ah, monsieur, répondit le prisonnier, l'abominable gouvernement que celui-ci 1 On m'a enlevé par force pour aller servir sur un vaisseau du roi en Norvège. On m'arrache à ma femme et à mes enfants et on me jette dans une prison les fers aux pieds jusqu'au jour de l'embarquement de peur que je ne m'enfuie. » Un Français qui accompagnait Voltaire avoua qu'il ressentit un malin plaisir à constater que les Anglais qui aimaient tant à parler de la servitude de leurs voisins étaient eux-mêmes, en réalité, aussi esclaves qu'eux. « Quant à moi, ajoute Voltaire, dans une de ces nobles remarques que l'on rencontre si souvent dans ses œuvres, j'avais un sentiment plus humain, j'étais affligé de ce qu'il n'y avait plus de liberté sur la terre \ »