I. Lettre à M***- OEuvres completes (Benchot), vol. XXXVIII
Il ressort de la correspondance dWtterbury que vers Fépoqpe où la Henriade fut publiée, Voltaire avait également fait paraître une Ode écrite en anglais, mais malgré des recherches très minutieuses, je n'ai pu en retrouver traced C'est à cette période du séjour de Voltaire en Angleterre que se rapporte une lettre inédite très intéressante, adressée à un certain D"" Towne qui se trouvait alors aux Barbades.
Le D'" ToAvne était probablement parent de Richard Towne, mercier à "ïork, né en i665 et décédé en 1746. Nous n'en savons pas davantage sur son compte, mais il est clair qu'il avait eu Toccasion de faire la connaissance de Voltaire à qui il semble avoir envoyé, d'accord avec une certaine dame, des vers très élogieux, apparemment à l'occasion de la publication de la Henriade.
Voltaire lui accusa réception en ces termes :
« Monsieur. J'ai reçu vos vers que je suis loin de mériter et craignant de vous renvoyer de la mauvaise prose pour cette poésie, je préfère vous dire en quelques mots que j'attends avec impatience le moment où je pourrai vous voir ainsi que la dame ; en attendant vous devriez répondre pour moi à cette dernière.
« Adieu, mon cher Docteur, je suis de tout mon cœur, votre très humble et très obéissant serviteur.
I. Atterburv, Correspondance, vol. IV, p. 11^. Nichols (voir sa note) n'a pas eu plus de chance.
Cette lettre, qui n'est pas datée, est adressée au « D' Towne, where he is. »
La lettre qui suit présente un intérêt particulier, elle est un excellent spécimen du style anglais de Voltaire et elle nous renseigne sur son état de santé et sa situation à cette époque, elle contient aussi des détails très intéressants sur la mort d'un médecin très distingué, le D"" John Freind. Freind étant mort le 26 juillet, cette lettre doit avoir été commencée à une certaine date et interrompue ou bien elle a été mal datée par suite d'une erreur. Tow^ne était parti pour les Barbades quelque temps auparavant et il avait exprimé son intention de traduire la Henriade en anglais. Il fit imprimer une partie de sa traduction qui, d'après une lettre de Peterborough, plut beaucoup à Voltaire, et que Hope trouva si bonne qu'il offrit à Tow^ne*, au cas où il se déciderait à la publier, à la reviser avec le plus grand soin.
Il ne semble pas que Tow^ne ait jamais terminé la traduction ou qu'il ait publié ce qu'il en avait fait.
« Wandsw^orth, 23 juillet 1728.
« Cher Monsieur. J'ai reçu hier votre aimable et spirituelle lettre qui avait été envoyée à lord Peter-
i. Je dois CCS renseignements des relations de Voltaire avec le Dr Towne et ces lettres inédites, qui faisaient partie de papiers de famille, à l'amabilité de Mr Henry Rutherford. En ce qui concerne la lettre de Peterborough au Dr Towne, voir infra, p. III.
bow aux eaux. Vous me faites le plus grand honneur dont je pourrai jamais me glorifier en gratifiant mon enfant français d'un vêtement anglais (in bestowing an English dress upon my french child). Si vous persistez dans votre généreux dessein de traduire mon œuvre, qui ne le mérite pas, dans une langue qui donne la vie et la force à tous les sujets qu'elle touche, ce sera la meilleure récompense de tous mes travaux. La Henriade est, au moins, inspirée d'un esprit de liberté qui n'estpas très commun en France, la langue d'une nation libre comme la vôtre est la seule qui puisse exprimer vigoureusement ce que je n'ai rendu que bien faiblement dans ma langue maternelle : mon œuvre grandira entre vos mains et deviendra digne de la nation britannique et cet arbre transplanté dans votre sol et greffé par vos soins portera de meilleurs et de plus beaux fruits.
Miraturque novas frondes et non sua pomo.
« Je voudrais pouvoir être l'heureux témoin de vos travaux. Je vous assure, cher Monsieur, que je suis fortement tenté d'aller aux Barbades car, de même que la Henriade avait besoin d'être traduite par vous, ma santé dont l'état empire chaque jour en Angleterre a besoin d'un climat plus chaud. Je suis sûr que vos avis corrigeraient ma constitution aussi bien que vous corrigez mon poème, vous seriez un double Apollon.
Per te concordant nervis Çsic) Et medicina tuum est.
go VOLTAIRE EN ANGLETERRE
« Puisque je vous parle de médecine, il faut que je vous dise que l'un de vos confrères est mourant pour s'être lui-même trop drogué. Il a pris l'autre jour dix onces de herapicra (sic) en même temps que du séné et depuis cette expérience il est sans connaissance. C'est ce qu'on appelle se suicider. J'espère que vous ne vous traiterez pas vous-même si vigoureusement. Je vous souhaite de prendre un meilleur soin de votre santé.
« J'apprends à l'instant que votre confrère est mort. Il laisse une grosse fortune et une excellente réputation que seule sa dernière maladie pourra contribuer à diminuer; il fut le seul malade qu'il soigna si mal.
« Adieu, cher Monsieur, au cas où vous auriez l'amabilité de m'écrire, je vous prie d'adresser votre lettre à M. Cavalier, marchand, près du Royal Exchange.
« Je suis pour toujours, avec sincérité, estime et gratitude. Monsieur, votre très humble, obéissant et fidèle serviteur. « Voltaire. »
Dès qu'il eut terminé la Henriade, Voltaire se mit sérieusement à écrire son Histoire de Charles XII : Von Fabrice l'aida beaucoup dans la composition de cette excellente biographie qu'il semble avoir entreprise dès 1727. Il y avait à cette époque peu de personnes qui connussent mieux que Fabrice la vie publique et privée du grand Suédois et il communiqua
libéralement à Voltaire tous les documents qu'il possédait.
Bolingbroke et la duchesse douairière de Malborough fournirent également à Voltaire des renseignements très utiles.
La vie de Charles XII n'était cependant pas, à cette époque, le seul sujet qui occupât Voltaire. Avec la collaboration de Bolingbroke, il commença, en s'inspirant de Shakespeare et de Lee, la tragédie de Brutus dont il esquissa le premier acte en anglais et en prose.
Voici un extrait du manuscrit original, qui seul subsiste. Il peut être intéressant pour le lecteur de comparer ce passage avec le passage correspondant dans le texte français, dans son état actuel.
Il s'agit du discours de Brutus dans la seconde scène du premier acte.
« Brutus : ^ Allege no ties : his (Tarquin's) crimes have broken them all. The gods themselves, whom he has offended, have declared against him. Which
1. Goldsmith, Miscellaneous Works, IV, 20. Voici le passage de Brutus, acte I, scène 11.
N'alléguez point des nœuds que le crime a rompus, Tes dieux qu'il outragea, ces droits qu'il a perdus Nous avons fait, Arons, en lui rendant hommage. Serment d'obéissance, et non point d'esclavage ; Et puisqu'il vous souvient d'avoir vu dans ces lieux Le Sénat à ses pieds, faisant pour lui des vœux Songez qu'en ce lieu même, à cet autel auguste, Devant ces mêmes dieux, il jura d'être juste, De son peuple et de lui tel était le lien : Il nous rend nos serments lorsqu'il trahit le sien ; Et dès qu'aux lois de Rome il ose être infidèle Rome n'est plus sujette, et lui seul est rebelle.
of our rights has he not trod upon ? True, we have sworn to be his subjects, but we have not sworn to be liis slaves. You say you've seen our Senate, in humble supphance, pay him their vows. Even he himself has sworn to be our father, and make the people happy in his guidance. Broken from his oaths, we are let loose from ours. Since he has transgressed our laws, his the rebellion. Rome is free from guilt. »
Cette tragédie qu'il termina après son retour à Paris fut dédiée par lui, en termes très flatteurs, à Bolingbroke. M. Parton, dans la liste qu'il a dressée des ouvrages de Voltaire, parle d'une édition de Brutus, publiée à Londres en 1727. Je n'ai pu trouver trace de cette édition, malgré de sérieuses recherches. Elle était certainement inconnue de Desnoireterres, de Benelot et de tous les éditeurs et, ce qui est, je pense, concluant, il n'en est pas fait mention dans la biographie très complète de Voltaire par M. Georges Bengesco. M. Parton a dû, je pense, être induit en erreur par un paragraphe ambigu qui se trouve à la fin de la préface de la quatrième édition de V Essay on Epie Poetry. Pollnitz nous raconte qu'une traduction de cet ouvrage avait eu plus de succès à Londres, au printemps de 1783 que l'original n'en avait eu à Paris et il ajoute que son auteur « était si complètement captivé par la hberté d'esprit des Anglais qu'il avait dans une certaine mesure oublié qu'il était Français^ w.