Siècle de Louis XIV, chap, xxxiv
3. Cette lettre se trouve dans les archives de Hagley et j'en dois une copie à l'amabilité de feu lord Lyttelton. J'ai découvert depuis, ce que lord Lyttelton ignorait, qu'elle avait été publiée dans la Lije of Lyttelton, de Phillimore.
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nation ait apprécié plus justement les Seasons de M. Thomson, que ses œuvres dramatiques. »
Gomme cette lettre est un intéressant spécimen de la façon dont Voltaire écrivait en anglais près de vingt ans après avoir quitté notre pays, il vaut la peine d'en citer un autre passage.
Voltaire cherche, dans ce passage, à expliquer pourquoi les tragédies de Thomson étaient si peu appréciées du public anglais*.
« There is one kind of poetry of which the judicious readers and the men of taste are the proper judges. There is another kind, that depends on the
I . « II existe un genre de poésie dont les lecteurs judicieux et les hommes de goût sont les meilleurs juges. Il en existe un autre genre qui est destiné aux gens vulgaires qu'ils soient en haut ou en bas de l'échelle sociale ; la tragédie et la comédie sont ces deux genres ; ils doivent être adaptés à la tournure d'esprit et proportionnés au goût du public. Depuis deux cents ans, votre nation est accoutumée à un spectacle sauvage, à un enchevêtrement d'événements, à une poésie emphatique, mêlée d'expressions basses et comiques, à la représentation réaliste de crimes, à une sorte d'horreur qui semble souvent barbare et enfantine. Ce sont là des défauts qui n'ont jamais déshonoré la scène grecque, la scène romaine et la scène française. Permettezmoi d'ajouter que le goût de vos compatriotes les plus cultivés ne diffère pas beaucoup, en ce qui concerne la tragédie, de celui de la canaille devant la fosse aux ours. Il est vrai que nous avons trop d'action et que la perfection de cet art consisterait dans un juste mélange du goût français et de la puissance anglaise... Les tragédies de M. Thomson me paraissent savamment arrangées et écrites avec élégance. Elles manquent peut-être un peu d'animation et il se peut que ses héros ne se remuent suffisamment, mais à tout prendre, je trouve qu'il a les meilleurs titres à notre profonde estime. »
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vulgar, great or small ; tragedy and comedy are of these last species ; they must be suited to the turn of mind and proportioned to their taste. Your nation two hundred years since is used to a wild scene, to a crowd of tumultuous events, to an emphatical poetry mixed with low and comical expressions, to a lively representation of bloody deeds, to a kind of horror Avhich seems often barbarous and childish, all faults which never sullied the Greek, the Roman and the French stage. And give me leave to say that the taste of your politest countrymen differs not much in point of tragedy from the taste of the mob at bear gardens. Tis true we have too much of action and the perfection of this art should consist in a due mixture oF the French taste and the English energy. .. Mr Thomson's tragedies seem to me wisely intricated and elegantly writ. They want perhaps some fire and it may be that his heroes are neither moving nor busy enough but taking him all in all, methinks he has the highest claim to the greatest esteem. »
II lut et relut les poèmes de Pope pour lesquels il éprouvait une admiration qu'il a exprimée hyperboliquement en plusieurs occasions. Il préférait V Essay on Criticism à la fois au chef-d'œuvre d'Horace et à VArt Poétique de Boileau, il considérait le Rape of the Lock comme le meilleur poème héroï-comique moderne et il a dit de V Essay on Man, qui parut environ cinq ans après son retour en France, que c'était « le plus beau poème didactique, le plus utile, le
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plus sublime qui eut jamais été écrit dans aucune langue* ».
Il serait intéressant de rechercher les traces de l'influence des œuvres poétiques de Pope sur celles de Voltaire.
Une étude de ce genre sortirait du cadre de cet ouvrage, mais on peut du moins remarquer en passant que le Temple du goût fut sans aucun doute inspiré par la Dunciade, que le Désastre de Lisbonne et le Discours en vers sur l'Homme portent la marque de VEssay on Man qui a certainement servi également de modèle à La Loi Naturelle.
Il est facile de se rendre compte que ce qui l'attirait dans notre poésie n'était pas ses aspirations élevées, et qu'il n'appréciait moins les œuvres les mieux inspirées de Spencer, de Shakespeare et de Milton que celles ovi ils se mettaient au niveau de la vie réelle. II aimait les poèmes de Dryden et de son école. Ses goûts l'ont amené à juger dans leur ensemble les traits caractéristiques de notre poésie d'une façon aussi subtile qu'exacte :
(c Nulle nation n'a traité la morale en vers avec plus d'énergie et de profondeur que la nation anglaise, » et il ajoutait : « C'est là, il me semble, le plus grand mérite de ses poètes'^. »
1. Qî. également Parallèle d'Horace, de Boileau et de Pope, où il dit en parlant de VEssay : « Jamais vers ne formèrent tant de grandes idées en si peu de paroles. » — Mélanges, III, 324. Cf. également Lettres philosophiques, XXII.