MSS
2. Cf. La Voltairomanie, p. 87, et Dcsnoireterres, La Jeunesse de Voltaire, p. 897.
de la corporation des libraires — pourquoi et à quelle occasion, l'histoire ne le dit pas. Quoiqu'il en soit, il est évident qu'il s'était, soit par des paroles, soit par des actes, attiré des ennemis et plusieurs personnes eurent l'impression que son départ avait une raison. L'auteur d'un article sur V Histoire de Charles XII, paru dans le Gentleman's Magazine de mai 1782, prétend que « Voltaire s'enrichit à nos dépens et se conduisit si mal qu'on cessa de le recevoir dans les familles de l'aristocratie oij on l'avait d'abord reçu avec beaucoup d'honneurs et d'attentions. Il quitta l'Angleterre plein de rancune et écrivit la Vie du Roi de Suède pour jeter le discrédit sur notre nation et sur la maison de Hanovre » . Cette dernière remarque est, il est à peine besoin de le dire, absolument inexacte, ce qui précède est manifestement fort exagéré.
Une scandaleuse histoire, à propos du départ de Voltaire, parut quelques années plus tard dans la même Revue ^
D'après cette histoire, Peterborough, désireux de faire écrire un certain ouvrage, avait chargé Voltaire, alors son hôte, de le faire, et lui avait remis à plusieurs reprises les sommes nécessaires pour couvrir les frais de publication. Mais Voltaire au lieu de donner ces sommes à l'éditeur qui, à la suite d'un premier verse-
I. Cf. une lettre au directeur du Gentleman's Magazine, vol. XVII, 2e partie, p. 820 et suivantes, n» d'octobre 1797. Cette lettre est signée E. L. B.
ment, avait commencé l'impression, se les appropria. Il se mit alors à jouer un double jeu.
Il dit à l'éditeur qui, faute de fonds, avait arrêté l'impression, que Peterborough n'avancerait plus rien avant que le livre fût terminé. Il expliqua d'autre part à Peterborough que la publication était retardée par la faute de l'éditeur. A la fin ce dernier, estimant à juste titre qu'on avait mal agi envers lui, se décida à s'adresser directement à Peterborough. Dans ce but il alla le voir à Parson's Green ; tout s'expliqua alors, le comte, bien loin d'être coupable d'injustice et de mesquinerie, ainsi que l'en avait accusé Voltaire, avait régulièrement avancé l'argent nécessaire que Voltaire s'était régulièrement approprié. Alors la rage de Peterborough ne connut plus de bornes, son hôte perfide étant précisément survenu sur ces entrefaites il tira son épée et se jeta sur lui et ce ne fut que par une fuite précipitée que Voltaire évita d'être blessé mortellement. Il se cacha ce soir-là dans un village voisin, le lendemain il retourna à Londres et partit presque immédiatement pour le continent.
Personne ne voudrait ajouter foi à cette histoire, et il y a heureusement de sérieuses raisons de douter de son authenticité. En premier lieu, elle ne fut publiée que soixante-dix ans après le départ de Voltaire. Celui qui l'a racontée est un anonyme qui se basait sur des documents anonymes et elle est mentionnée dans une lettre manifestement animée de l'hostilité la plus violente contre Voltaire. Il n'y est d'ailleurs fait aucune allusion autre part. Ce qui rend ce récit encore
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plus invraisemblable, c'est que, dans une intéressante lettre écrite par lord Peterborough au D"" Towne, alors dans les Barbades, au sujet des faits et gestes de Voltaire à cette époque, il n'est fait aucune mention d'une algarade de ce genre ou d'une pareille conduite de la part de Voltaire.
Il est évident, d'autre part, que le caractère volage et mobile de Voltaire avait causé quelque perplexité à ses amis. La lettre est datée de novembre et fut sans doute écrite au cours du mois de novembre qui suivit le départ de Voltaire pour la France. « Il est, dit Peterborough, aussi difficile d'expliquer notre politique que la résolution de M. Voltaire et sa manière d'agir. L'Angleterre et les Anglais sont en disgrâce en ce moment, et il a pris congé de nous parce que nous sommes un peuple déraisonnable qui croit en Dieu et a confiance en ses ministres et il est parti pour Constantinople afin de croire à l'Evangile, ce qui, ditil, lui est impossible au milieu des professeurs de christianisme ^ »
Avant de quitter l'Angleterre il alla à Twickenham rendre à Pope une dernière visite. « Je suis venu, ditil, faire mes adieux à un homme qui ne m'a jamais pris au sérieux depuis le premier jour où je l'ai connu jusqu'au moment présent. » Pope — qui, aussitôt que Voltaire eut le dos tourné, reconnut la justesse de sa remarque — répondit sans doute évasivement par
I. C'est aussi à l'obligeance de Mr Henry Rutherford que je dois la communication de cette intéressante lettre inédite.
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quelques paroles polies ou bien protesta énergiquement que ce n'était pas vrai. Il est certain, en tout cas, que Voltaire n'a, dans aucun de ses ouvrages, manifesté des sentiments d'inimitié ou de ressentiment contre Pope. Au contraire, sa correspondance avec Thiériot au cours de Tannée 17 33 contient plus d'une aimable allusion à « Sir Homer Pope » ou encore à « glutton Pope ».
Il est évident que, s'il avait quitté Pope avec un sentiment de rancune, sa vengeance aurait été sûre, rapide et cruelle ^ .
Je n'ai pu déterminer exactement la date du départ de Voltaire. Il est à croire pourtant qu'il eut lieu au cours de la seconde ou de la troisième semaine du mois de mars 1729 (N. S.). Dans une lettre à Thiériot, datée — sans indication de mois — 1729, il dit qu'il espère être à Paris vers le i5 mars. Dans une autre lettre à Thiériot, du 10 mars 1729, il écrit: « Selon toute probabilité je m'arrêterai à Saint- Germain et je compte y arriver avant le i5. » Il était certainement en France, et probablement à Saint-Germain le 26 mars car il écrivit à Thiériot à cette date. « Si vous pouvez oublier pendant quelques jours votre palais doré, vos fêtes,... venez ici, vous trouverez un repas frugal, un lit dur, une pauvre chambre mais un ami vous y attend. » Une phrase un peu mysté-
I. Owen Ruffhead, Lije of Pope, p. i65. Ruffhead tenait très probablement cette anecdote de Warburton à qui Pope l'avait racontée.
rieuse qui termine cette lettre, et contenant une allusion à un certain M. Noce qui n'était autre, à mon avis, que Voltaire lui-même, nous fait supposer qu'il vivait à Saint- Germain sous le faux nom de Sansons.
« C'est chez Ghâtillon, perruquier à Saint-Germain*, rue des Recollets... il faut demander Sansons : il habite un trou de cette baraque, et il y en a un autre pour vous. »
Il est donc probable que Voltaire quitta l'Angleterre entre le 20 et le 28 mars 1729 (N. S.). La durée du séjour de Voltaire en Angleterre fut donc, en retranchant un mois pour son voyage en France en 1726 pendant l'été, d'environ deux ans et huit mois et non de deux ans, comme Garlyle et d'autres auteurs l'ont affirmé à tort.
C'est ainsi que prit fin l'un des événements les plus importants de l'histoire littéraire du xviii* siècle, événement dont les conséquences se firent sentir bien au delà des limites de la littérature. On peut dire sans exagération que la visite de Voltaire en Angleterre eut la même influence sur la Révolution française que les guerres d'Italie sur la Renaissance en Europe. C'est alors que furent abattues les cloisons
I. Dans sa Correspondance (vol. I de la dernière édition des Œuvres complètes) se trouve une lettre à Thiériot, datée de Saint- Gerraain-cn-Laye, 2 mars 1729, date évidemment erronée, ainsi que le prouve la lettre du 20 mars.
qui séparaient jusque-là la culture anglaise de la culture française et que pénétrèrent en France les idées qui allaient bientôt faire de la France de l'ancien régime la France du xix^ siècle.
Moins de soixante-dix ans plus tard, l'ancien régime était en cendres et la torche qui mit le feu au bûcher avait été allumée en Angleterre.
Le principal artisan de cette transformation fut Voltaire dont l'esprit plastique subit profondément l'empreinte de notre politique, de notre philosophie, de nos lettres et de nos sciences. Ce fut lui qui fit voir à l'Europe quels étaient les éléments qui avaient mis l'Angleterre à la tête du progrès — sa noble constitution, sa philanthropie éclairée et par-dessus tout la liberté accordée à tous ses citoyens de penser et d'écrire ce qu'il leur plaisait, liberté qui paraissait aux citoyens des autres pays un rêve irréalisable.
Parmi les inestimables bienfaits de la Révolution de 1688, en dehors des lois qui transformèrent une monarchie despote en une monarchie constitutionnelle, le Toleration Act occupe une place proéminente. Bien que ses effets fussent limités il contenait pourtant l'exposé de principes qui se faisaient jour partout, ceux de la réforme de la justice et de la liberté de la presse.
Ce fut précisément à l'époque où l'Angleterre offrait un contraste si frappant, à la fois au point de vue politique et au point de vue intellectuel, avec la France et les autres pays européens, que Voltaire séjourna parmi nous.
Le spectacle de nos institutions excita à la fois son admiration et son enthousiasme, il n'est pas besoin d'aller chercher plus loin que la belle préface de Zaïre pour s'en rendre compte. Ce fut dans notre pays qu'il apprit à reconnaître ce qui, en dépit des abus, constitue la véritable dignité de l'homme et qu'il acquit ses sentiments de philanthropie et de tolérance éclairée et qu'il prit les goûts cosmopolites qui le distinguèrent dans la suite. Lorsque plusieurs années après, il écrivait :
Le soleil des Anglais, c'est le feu du génie, C'est l'amour de la gloire et de l'humanité, Celui de la patrie et de la liberté.
Il ne faisait qu'exprimer à la fois avec une sincérité et une ardeur que le temps n'avait pas diminuées, son admiration passionnée pour un pays qui lui était plus cher que son propre pays et les raisons de cette généreuse préférence.
L'année même où Voltaire quitta notre pays y vit arriver un de ses compatriotes également célèbre. Le séjour de Voltaire prit fin au printemps de 1729 et l'automne suivant Montesquieu débarqua en Angleterre. Nous n'avons malheureusement pas à notre disposition, sur le séjour de Montesquieu, d'aussi nombreux documents que sur celui de Voltaire. Par une singulière fatalité, presque tous ceux qui nous auraient permis de retracer ses faits et gestes pendant cette intéressante période de son existence ont été détruits ou perdus.
Nous savons, par Marty ^, qu'il correspondait régulièrement avec Chesterfield — qui fut son hôte pendant une partie de son séjour — et que Chesterfield lui écrivait également, mais il ne reste aucune trace de cette correspondance.
Je suis, grâce à la courtoisie de Sir Robert Herbert, aujourd'hui décédé, en état d'affirmer que,
I. Memoirs of Chesterfield, sect. II, des Miscellaneous Works de Chesterfield, vol. I, p. !\2.
bien qu'il y ait parmi les papiers de Chesterfield de nombreuses notes prises par lui à Tépoque de la visite de Montesquieu, il ne fait pas une seule allusion à ce dernier.
Il est presque certain que Montesquieu consigna ses impressions sur l'Angleterre et les Anglais avec autant de soin et de prolixité qu'il le fit pour les autres pays visités par lui au cours de ses voyages, mais il ne subsiste, de ses observations, que les Notes sur l'Angleterre, publiées pour la première fois en 1818 et qui sont si insignifiantes et si incomplètes qu'elles ont toute l'apparence d'avoir été arrangées et tronquées ^ .
Je reviendrai plus loin sur l'histoire des manuscrits de Montesquieu. Qu'il me suffise de remarquer en passant que les commentaires qui nous manquent furent détruits intentionnellement par le petit-fils de Montesquieu, Charles-Louis. Ce dernier se fixa en Angleterre, s'y fit naturaliser, s'y maria et y passa les trente-quatre dernières années de sa vie, il mourut en 182/1 dans son château de Bridge Hill House, près de Canterbury ^ H était reconnaissant à l'Angle-
1. Elles ont été publiées dans les Œuvres de Montesquieu (édition Laboulaye), vol. VII, p. i83 à 196.
2. Il est curieux qu'il n'y ait dans l'église de Bridge aucune inscription ni aucun monument rappelant la mémoire du baron de Montesquieu, bien qu'il y soit inhumé, d'après le Times du 3i juillet et le registre de la paroisse : « Mardi dernier le corps du baron de Montesquieu, de Bridge Hill House, a été inhumé dans l'église de Bridge. Le baron était maréchal de France héréditaire et descendant de l'illustre Montesquieu. Napoléon lui
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terre de lui avoir offert un asile et il était devenu très attaché à son pays d'adoption.
Les Notes de Montesquieu qui sont parvenues jusqu'à nous indiquent suffisamment quelle aurait été probablement la tendance de ces commentaires ; il y manifeste en effet des sentiments d'anglophobie très accentuée. Il n'est donc pas étonnant que son petitfils, mû par des sentiments de convenance et de gratitude, ait préféré supprimer les manuscrits où ses observations malveillantes avaient été développées.
On peut cependant retrouver de différents côtés des éléments suffisants pour esquisser brièvement cet important épisode de Thistoire des relations littéraires franco-anglaises que fut la visite de Montesquieu.
Je regrette de me voir forcé, au début de cette étude, de critiquer le premier ouvrage qui ait tenté de jeter quelque lumière sur cette période de la vie de Montesquieu.
Le chapitre de V Histoire de Montesquieu de M. Vian qui traite de la visite en Angleterre est la partie de son ouvrage qui laisse le plus à désirer. Ce chapitre est banal et superficiel et de plus il fourmille d'erreurs non seulement sur des points de détail, mais sur des faits d'une importance capitale. En voici quelques exemples :
Montesquieu n'a jamais fait de voyages en Italie avec Chesterfield, ainsi que l'affirme M. Vian. Ce
fit rendre les biens de sa famille, qui avaient été confisqués pendant la Révolution, par égard pour la mémoire de son ancêtre .
n'est même pas en Italie qu'il fit sa connaissance, puisque Chesterfield était à cette époque à La Haye oil il remplissait les fonctions d'ambassadeur. Il ne le rencontra pas davantage au Club de l'Entresol à Parish II nous dit lui-même qu'il le vit pour la première fois à La Haye où il se présenta chez lui avec une lettre d'introduction de lord Waldegrave *.
Il est également inexact que Montesquieu soit resté chez Chesterfield pendant toute la durée de son séjour en Angleterre, cela lui aurait été impossible pour la bonne raison qu'à cette époque Chesterfield ne résidait en Angleterre qu'occasionnellement.
Il n'est pas établi que le départ de Montesquieu ait eu lieu en avril 1781 et à l'appui de cette assertion ainsi que de celle qui précède, M. Vian a eu recours à un procédé que l'on ne saurait trop blâmer.
II a cité une lettre de Fontenelle qu'il dit datée de 1781 et adressée chez lord Chesterfield, or si nous nous référons à cette lettre, nous trouvons qu'elle ne porte ni date ni adresse^ !
Quand M. Vian raconte l'entrevue de Montesquieu avec la reine, à Kensington, en 1780, il nous parle de la reine Charlotte.
M. Vian n'a d'ailleurs rien découvert de nouveau au sujet du voyage de Montesquieu en Angleterre.
1. Vian, p. ii5. C'est aussi l'avis de M. Zevort. Montesquieu, p. i3o, i3i.