Œuvres (édil. Laboulaye), vol. VII, p. i5i
quérir des connaissances par la lecture, l'observation et Texpérience. Il adorait les classiques latins, il dévorait l'histoire et la philosophie politique, il explora les philosophies anciennes et fut attiré particulièrement par le stoïcisme. Comme fruit de ses études, il écrivit pour l'Académie deux essais intitulés l'un La Politique des Romains dans la Religion et l'autre Le Système des Idées. La fiction et les belles-lettres étaient la distraction de ses loisirs. Il déclarait que Télémaque était une œuvre divine et que les Mille et une Nuits le ravissaient. Mais ce qui l'intéressait particulièrement c'était l'étude de l'homme considéré, non pas tant au point de vue psychologique, que dans ses rapports avec la société et les institutions politiques et il observait la nature humaine avec une attention inlassable. Bien qu'il se plût autant entre les murs d'une bibliothèque que le Wagner de Goethe, le monde des livres n'était pour lui que l'antichambre du monde extérieur et chez aucun écrivain les goûts de l'homme d'étude et de cabinet n'ont été corrigés d'une façon plus heureuse par les goûts du philosophe, du philanthrope et du critique de la société et des mœurs.
Avant d'avoir atteint l'âge de trente-trois ans, il montra toutes ses qualités dans un ouvrage qui a depuis longtemps perdu sa vogue mais qui charmera ses lecteurs aussi longtemps que la langue française existera.
Le sujet des Lettres Persanes lui fut inspiré en partie par Dufresny et en partie par les Voyages en Perse de Chardin, mais ce qui constitue la vivacité,
la vigueur et le charme de ces brillantes études appartient en propre à Montesquieu. Les frères jumeaux Usbec et Rica sont évidemment, ainsi que l'a remarqué M. Sorel, des personnifications de Montesquieu lui-même : l'un est Montesquieu le philosophe, l'autre Montesquieu le peintre des mœurs et le satiriste. L'ouvrage est un tableau brossé de main de maître et on y trouve une analyse très exacte de cette société dont Saint-Simon fut l'historien et Dubois le type représentatif, monde de libertins et de courtisanes, de niais et de sycophantes, sans religion, sans cœur et sans espérance.
Mais Montesquieu n'est pas un Tacite ni un Knox, il ne fronce pas le sourcil et ne lance pas d'anathèmes. Il était même plutôt porté à encourager les dulcia vitia de son époque corrompue.
Certains passages des Lettres Persanes sont réellement extrêmement licencieux. Ses études sociales sont admirables, ses satires bien qu'elles contiennent parfois des passages qui rappellent la manière de Le Sage et de La Bruyère sont des modèles de raillerie légère et délicate. D'autre part lorsqu'il considère la société avec les yeux d'un philosophe et d'un sociologue il prend un ton entièrement différent et il y a dans les Lettres plusieurs pages qui semblent extraites de V Esprit des Lois.
Parmi tous les ouvrages de Montesquieu, les Lettres Persanes sont celui qui caractérise le mieux son talent et ses qualités et dont la popularité a été la plus durable.
MO?îTESQUIEU EN ANGLETERRE 121
Il n'était pas possible évidemment de publier les Lettres en France ou de les faire paraître sous le nom de leur auteur.
Un ami avisé essaya de dissuader Montesquieu de les publier mais il ajouta cependant que s'il le faisait, elles se vendraient comme du pain.
Pour échapper à la censure, Montesquieu fît imprimer son ouvrage à Rouen et l'édita à Amsterdam, ainsi qu'avait fait Pascal pour ses Provinciales. Dans l'espace d'une année, il y eut quatre éditions et quatre réimpressions piratées. Montesquieu nous a raconté lui-même que les éditeurs allaient « tirer les hommes de lettres par la manche » et leur disaient : « Ecrivez-moi, Monsieur, des Lettres persanes. » Le nom de l'auteur ne tarda pas à être dévoilé et Montesquieu goûta aussitôt toutes les douceurs de la célébrité, gentilhomme en même temps qu'auteur, il compta bientôt parmi ses amis les hommes célèbres et les grandes dames qui formaient alors la fleur de la société parisienne : le comte de Caylus, Maurepas, le chevalier d'Aydies, Mme de Lambert, Mme de Tencin, Mme du Deffand.
Il fut, à Chantilly, l'hôte du duc de Bourbon dont la sœur, dit-on, lui inspira le Temple de Gnide. Cet ouvrage, dans lequel ainsi que dans Arsace et Ismenie, Montesquieu lâcha les rênes à son imagination voluptueuse, comme il l'avait déjà fait dans certaines des Lettres Persanes, fut publié à Paris en 1725.
Il fait peu d'honneur à l'auteur et aurait pu sans inconvénient tomber dans l'oubli ainsi que les « bon-
nés fortunes » qu'il lui valut, si nous en croyons Tabbé de Voisenon.
Il aspirait alors, en dépit de ses attaques contre r Académie dans la soixante-treizième Lettre Persane, à l'honneur auquel visaient tous les savants et les hommes de lettres de quelque distinction. Un membre de l'illustre Compagnie étant venu à mourir, Montesquieu se présenta comme candidat au fauteuil vacant et fut élu. Mais si l'auteur des Lettres Persanes avait de nombreux et puissants amis, il avait aussi beaucoup d'ennemis également puissants qui réussirent à indisposer le roi contre lui.
Louis XV, à leur instigation, refusa de confirmer l'élection sous prétexte que Montesquieu ne résidait pas à Paris et le pauvre auteur s'en retourna fort mécontent à Bordeaux.
Deux ans plus tard, ayant cédé sa charge de Président, il vint s'établir à Paris et se présenta de nouveau. Il avait, cette fois, l'appui du directeur, le maréchal d'Estrées, qui réussit à triompher des résistances de Fleury, et Montesquieu fut enfin reçu en janvier 1728. Il dut, par courtoisie et pour se confirmer aux usages, faire preuve, lors de sa réception, de sentiments qu'il n'éprouvait pas, le panégyrique de Richelieu et de Louis XIV était chose étrange dans la bouche de l'auteur de la trente-septième Lettre Persane et il ressentit sans doute l'humiliation d'avoir à le prononcer.
Il se mit alors sérieusement à son Esprit des Lois dont, semble- t-il, il rédigea le plan après son retour
à Bordeaux, lors de son échec à TAcadémie. En conséquence, il se décida à entreprendre l'étude des constitutions et des institutions des principaux pays d'Europe et à réunir les matériaux nécessaires pour son ouvrage au moyen de recherches et de travaux personnels.
Il quitta donc Paris en compagnie de lord Waldegrave et visita d'abord l'Allemagne et l'Autriche. A Vienne il fut reçu par le prince Eugène. Ce fut alors qu'il songea sérieusement à abandonner les lettres pour entrer dans la diplomatie. Il ne donna cependant pas suite à ce projet.
Il parcourut ensuite la Hongrie et de là il passa en Italie. Au printemps de 1729 il quitta l'Italie et passa en grande partie le reste de cette année en Suisse, sur les bords du Rhin et en Hollande. A La Haye il fit la connaissance de lord Chesterfield* pour lequel Waldegrave lui avait donné une lettre d'introduction et, au mois d'octobre, il s'embarqua avec lui pour l'Angleterre, sur son yacht. Il avait pris de nombreuses notes au cours de ses voyages, spécialement en Italie, en Allemagne et en Hollande.
Ces relations de voyage ont été conservées intégralement, mais nous n'avons que des fragments des notes qu'il prit pendant son séjour en Autriche et en Hongrie, tel semble être également le cas pour ses notes sur l'Angleterre.
Ces relations, à Texception de celles qui concer-