‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 49 sur 103 · I. Voyage en Hollande, Voyages, vol. II, p · texte numérisé non relu

I. Voyage en Hollande, Voyages, vol. II, p

naienl TAngleterre, restèrent inédites jusqu'en 1894, mais entre l'année 1894 et l'année 1896 le baron Albert de Montesquieu, aujourd'hui décédé, en entreprit la publication avec l'aide de M. Céleste. L'histoire des manuscrits de Montesquieu, dont les relations de voyage ne constituent qu'une partie, est si intéressante qu'elle mérite bien une digression.

Quand Montesquieu mourut en 1765, son fils Jean- Baptiste hérita de ses manuscrits. Un an ou deux après, Richer prépara une édition très complète des Œuvres de Montesquieu et solhcita de Jean-Baptiste l'autorisation d'y insérer les papiers inédits de son père. Jean-Baptiste, doutant de l'opportunité de cette publication, consulta à ce sujet un de ses amis, un certain Latapie, dans le jugement duquel il avait grande confiance. Latapie s'opposa à cette publication en remarquant très justement que « tout ce qui intéresse des amis n'intéresse pas également le public, toujours très sévère sur ce qu'on lui présente d'un homme célèbre, parce qu'il le juge d'après lui-même, d'après le point de perfection où il a porté ses premiers ouvrages » . Cette observation devrait plus souvent être mise à profit, de nos jours surtout, par les amis malavisés de certains auteurs ou par des éditeurs stupides. Se rangeant à l'avis de Latapie, Jean- Baptiste refusa son consentement à la publication des manuscrits, et l'édition de Richer parut en 1768 sans les œuvres inédites de Montesquieu, au grand regret des nombreux admirateurs de ce dernier. Quelques années plus tard, certaines personnes eurent l'ineptie

d'accuser Jean-Baptiste d'avoir refusé de publier les papiers en question parce qu'il était jaloux de la réputation de son père et aspirait lui-même à devenir célèbre par la publication de travaux insignifiants sur l'histoire naturelle. En 1788, pourtant il se décida à donner au public Arsace et Isménie, mais il s'en tint là.

Jean-Baptiste mourut en 1796 et les manuscrits passèrent alors entre les mains de son fils Charles- Louis dont les biens furent confisqués pendant la Terreur, après qu'il eut émigré en Angleterre.

En 1795, un éditeur voulut entreprendre une nouvelle édition des œuvres de Montesquieu et y insérer les manuscrits inédits. Il écrivit donc à un certain Darcet qui avait été, dans sa jeunesse, précepteur de Jean-Baptiste et connaissait Latapie et lui demanda de se mettre en rapports avec ce dernier. Latapie répondit que les manuscrits étaient introuvables, que Jean- Baptiste avait émigré pendant la Terreur en les emportant avec lui et que sa veuve ne savait pas où ils étaient déposés. Tout ce qu'il pouvait faire, ajoutait-il, était de dresser de mémoire une liste des papiers dont il s'agissait, ce qu'il fit d'une façon très exacte, ainsi que la suite des événements le prouva. Sur ces entrefaites, on découvrit que les manuscrits étaient entre les mains d'un certain Joachim Laîné et de son frère Honorât, à qui Jean-Baptiste les avait confiés avant de mourir, en 1793. Les Laîné les remirent à Charles-Louis après sa radiation de la liste des émigrés et la restitution de ses biens en 1801.

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Charles-Louis les déposa à Londres où ils restèrent pendant plusieurs années après sa mort. Finalement, à la suite d'une réclamation faite par le Préfet de la Gironde au nom des représentants de la famille Montesquieu, les descendants de la fille de Técrivain — car la branche masculine était éteinte — ils furent renvoyés à La Brède.

Leurs vicissitudes n'étaient cependant pas encore terminées. Laîné, ayant exprimé le désir de les éditer, la plus grande partie lui fut envoyée, mais il mourut sans avoir mis son intention à exécution. Ce fut alors qu'un certain Aimé Martin entreprit le travail, avec l'aide de Honorât Laîné mais tous deux moururent sans avoir rien fait et lorsqu'on s'occupa de recouvrer les papiers, il en manquait un certain nombre. Le baron de Montesquieu décida alors que ceux qui restaient ne quitteraient plus la Brède et pendant plusieurs années il fit la sourde oreille à toutes les sollicitations et refusait même de laisser consulter les manuscrits. Finalement il se décida à les mettre au jour. En 189 1 il fit paraître deux brochures, et l'année suivante il édita lui-même les Mélanges Inédits. Ensuite parurent les Voyages et le reste des manuscrits est maintenant en cours de publication. La renommée de Montesquieu n'a sans doute pas gagné beaucoup à la publication de ces papiers et beaucoup d'entre eux ne valaient certainement pas l'impression. De fait, si nous mettons à part les voyages qui sont intéressants pour des raisons tout à fait indépendantes de leur mérite littéraire, nous pensons que le conseil

donné par Latapie était peut-être, après tout, bon à suivre.

Passons maintenant des manuscrits de Montesquieu à Montesquieu lui-même. Il ne semble pas qu'il se soit préparé à sa visite en Angleterre par l'acquisition de la langue anglaise, mais il résulte clairement de la cent-quatrième lettre Persane qu'il avait étudié avec soin l'histoire d'Angleterre. Il avait pour la société anglaise les meilleures recommandations car ses parrains étaient les comtes de Waldegrave et Chesterfield. Personne n'était plus respecté ni plus aimé dans les cercles diplomatiques et mondains que Waldegrave qui était par sa mère petit-fils de Jacques II et d'Arabella Churchill et neveu du maréchal de Berwick. Montesquieu était lié intimement avec Berwick dont il avait fait la connaissance en 1716, alors que Berwick commandait en Guyenne et il est très probable que les étroites relations qu'il entretenait avec l'oncle le firent également entrer dans l'intimité du neveu. Waldegrave était à cette époque ministre plénipotentiaire à Vienne mais il avait été appelé à Paris pour représenter l'Angleterre au Congrès de Soissons. Ce fut à Paris que Montesquieu le rencontra et ils devinrent bientôt grands amis.

Waldegrave se trouvait dans une situation très délicate et difficile et il est très possible que Montesquieu ait pu lui rendre service indirectement. Il avait

reçu pour instructions de surveiller les chefs Jacobites qui, soutenus par Chauvelin, faisaient tout leur possible pour exaspérer Fleury contre l'Angleterre et pour faire avorter les négociations préliminaires au traité de Seville. Lorsque Montesquieu revint de ses voyages, Waldegrave le présenta à George II, à Hanovre, et peu après, il lui rendit un service plus utile en le présentant à Chesterfield. Chesterfield avait été nommé ambassadeur à la Haye, un an et demi environ auparavant et c'est dans l'exercice de ses fonctions qu'il y résidait à cette époque. Montesquieu arriva à La Haye vers le milieu d'octobre 1729. L'auteur des Lettres persanes et l'ami de Mme du Deffand n'eut sans doute pas besoin de présenter la lettre d'introduction que lui avait donnée Waldegrave. Chesterfield le reçut très aimablement et apprenant qu'il se rendait en Angleterre, il lui dit qu'il était lui-même sur le point de s'y rendre et lui offrit une place sur son yacht. Montesquieu accepta avec plaisir et les deux amis — car ils étaient devenus très bons amis durant la traversée, — arrivèrent à Londres le jeudi 28 octobre 1728 au mâtiné

Montesquieu se trouva transporté, écrivit-il à son ami le Père Cerati, dans un pays ressemblant très peu

I. Universal Spectator, samedi 25 octobre 1729. « Jeudi matin l'honorable comte de Chesterfield est arrivé de La Haye ». Il est étrange que le départ de Montesquieu de La Haye soit mentionné dans les Notes sur l'Angleterre à la date du 3i octobre. « Je partis le dernier octobre 1729 de La Haye. « Il est peu probable que le journal ait fait erreur.

aux autres pays d'Europe. Londres produisit sur lui une impression très peu favorable. « Il n'y a rien de si affreux, écrit-il, que les rues de Londres, elles sont très malpropres, le pavé y est si mal entretenu qu'il est presque impossible d'aller en carrosse et qu'il faut faire son testament lorsqu'on va en fiacre, qui sont des voitures hautes comme des théâtres où le cocher est plus haut encore son siège étant de niveau à l'impériale. Ces fiacres s'enfoncent dans des trous et il se fait un cahotement qui fait perdre la tête^ »

Il trouva les maisons qui bordaient les rues sombres et laides et, à part quelques exceptions, il ne trouva rien à admirer dans l'architecture des églises et des édifices publics.

Il admira cependant beaucoup les parcs et les nombreux « rura in urbe » qu'on rencontrait partout à Londres à cette époque. Un passage de ses Notes semble bien résumer son impression générale. « Il me semble, dit-il, que Paris est une belle ville où il y a des choses plus laides, Londres une vilaine ville où il y a de très belles choses ^ « Le climat lui parut très pénible à supporter et il déclara qu'il comprenait facilement pourquoi les Anglais se suicidaient si facilement ^

1. Lettres familières, Œuvres completes (édit. Laboulaye), vol. VII, p, 229, et Notes sur l'Angleterre.

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