Lettre publiée dans la National Review, août
2. Cf. la lettre découverte récemment par M. J.-J. Jusserand, et citée infra.
■ Il exprima ses sentiments dans les vers suivants :
Je ne dois pas être plus fortuné Que le héros célébré sur ma vielle :
Il fut proscrit, persécuté, damné Par les dévots et leur douce séquelle En Angleterre il trouva du secours, J'en vais chercher*.
Lorsqu'il fut débarqué, cependant, il retrouva bientôt sa bonne humeur et se jetant dans un transport de joie sur le sol, il salua l'Angleterre.
Nombreux sont les compatriotes de Voltaire qui ont décrit les premières impressions que produisit sur eux le pays de Shakespeare et de Newton, mais chez aucun d'entre eux ces impressions n'ont été plus favorables que chez Voltaire. Tout conspirait pour remplir le jeune exilé de joie et d'admiration. Bien qu'il ne fut pas très bien portant, il était d'humeur exubérante. « Le ciel, dit-il dans sa description enthousiaste, était sans nuages comme dans les plus beaux jours du Midi de la France, l'air était rafraîchi parle doux vent d'Occident qui augmentait la sérénité delà nature et disposait les esprits à la joie. Je m'arrêtai près de Greenwich, sur les bords de la Tamise. Cette
I. Cité dans les Historical Memoirs of the author of the Henriade (1778) où l'auteur dit avoir vu ces vers dans une lettre de la main de Voltaire, adressée à M. Dumas d'Aigueberre ; ils ont été publiés depuis dans le Commentaire historique. Œuvres complètes, Paris, i883, oii il est dit que ce poème finissait par le couplet :
Je n'ai pas le nez tourné
A être prophète en mon pays.
belle rivière qui ne déborde jamais et dont les rivages sont ornés de verdure toute Tannée était couverte de deux rangs de vaisseaux marchands durant l'espace de six milles, tous avaient déployé leurs voiles pour faire honneur au roi et à la reine qui se promenaient sur la rivière dans une barque dorée, précédée de bateaux remplis de musique et suivie de mille petites barques à rames... »
Partout Voltaire pouvait discerner les signes de la prospérité et de la liberté. L'air était rempli des loyales acclamations de la foule et il constata avec intérêt qu'une nation d'hommes libres était aussi une nation de sujets soumis.
De la rivière il tourna son attention sur le parc et curieux d'étudier la foule anglaise, il passa l'aprèsmidi à observer ce qui se passait autour de lui. Il se promena de long en large sous les arbres, questionnant les personnes qui pouvaient le comprendre au sujet des courses de chevaux et de la façon dont elles étaient organisées. Il admira l'adresse avec laquelle les jeunes Anglaises maniaient leurs chevaux et fut très frappé par la fraîcheur et la beauté de leur teint, la propreté de leurs vêtements et la gracieuse vivacité de leurs mouvements. Au cours de sa promenade il rencontra par hasard plusieurs marchands anglais pour lesquels il avait des lettres d'introduction. Il fut accueilli par eux avec une grande courtoisie et une grande amabihté. Ils lui prêtèrent un cheval, lui offrirent des rafraîchissements et le conduisirent aux endroits d'où l'on pouvait le mieux voir le parc et la rivière.
Tandis qu'il contemplait, du haut de la colline, le beau spectacle qui se déroulait sous ses yeux, il aperçut près de lui un courrier danois qui venait, comme lui, d'arriver à l'instant même en Angleterre. « Il me paraissait, dit Voltaire, saisi de joie et d'étonnement, il croyait que toute la nation était toujours gaie, que toutes les femmes étaient belles et vives et que le ciel d'Angleterre était toujours serein. » « Et, ajoute-t-il, j'étais encore plus enchanté que le Danois \ »
Le soir du même jour il arrivait à Londres où il descendit très probablement chez Bolingbroke, à sa maison de Pali Mall où il fut, nous dit-il, présenté à plusieurs dames de la Cour auxquelles il raconta sa journée à Greenwich, ne mettant pas en doute qu'elles n'aient été présentes aux réjouissances auxquelles il avait lui-même assisté. Il fut bien vite désillusionné. Aucune personne comme il faut, lui dit-on froidement, ne fréquentait ces sortes de spectacles et ceux qu'il avait ,pris pour des ladies et des gentlemen étaient simplement des paysans, des servantes et des apprentis endimanchés, montés sur des chevaux loués pour la journée. Voltaire ajoute qu'il avait peine à en croire ses oreilles et à cacher son irritation à la dame qui l'avait si charitablement détrompé. Le jour suivant il eut une nouvelle surprise. Etant entré dans un café sale, mal meublé, mal servi et mal éclairé, il
I. Lettre à A. M***, Mélanges, vol. I, p. 17 et suivantes. Œuvres complètes, vol. XXII, p. 18-20.
y trouva plusieurs des marchands qui Tavaicnt traité la veille, à Greenwich, avec tant de politesse et de cordialité. Quand il les aborda pourtant, ils ne le reconnurent même pas et un oui ou un non fut tout ce qu'il put tirer d'eux quand il essaya d'engager la conversation*.
Pensant qu'il devait les avoir offensés involontairement et remarquant d'autre part qu'ils avaient l'air très abattus, il leur demanda à brûle-pourpoint ce qu'ils avaient et pourquoi ils étaient si tristes. Là-dessus l'un d'eux lui répondit d'un air renfrogné qu'il faisait un vent d'est. Pendant qu'il parlait, un de leurs amis dit de l'air le plus indifférent du monde : « Molly s'est coupé la gorge ce matin, son amant l'a trouvée morte ce matin dans sa chambre avec un couteau ensanglanté près d'elle ». Bien que Molly fût une femme jeune, riche et jolie et qu'elle fût sur le point d'épouser l'homme qui l'avait trouvée morte, cette nouvelle fut accueillie avec autant d'indifférence qu'elle avait été annoncée. Voltaire resta quelque temps, dit-il, dans un mélange d'étonnement et de perplexité, jusqu'à ce qu'on lui eut expliqué les effets d'un vent d'est sur le caractère et l'humeur des Anglais. Il apprit que ce vent avait pour effet de faire régner partout l'ennui et la mélancolie. Durant les mois oii il soufflait, les gens se pendaient par douzaines. Tout le
I. Pollnitz, écrivant en 1788, fait une remarque analogue sur le manque de politesse des Anglais qu'il attribue à leur caractère réservé et mélancolique. Mémoires, vol. II, p. l^bl^.
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monde était malade ou désespéré : « ce vent lui diton est la perte de notre île ». C'était à la lettre par un vent d'est qu'on coupa la tête à Charles P"^ et qu'on détrôna Jacques II : « Si, ajouta le médecin de la Cour qui lui raconta tout cela, vous avez quelque faveur à demander à la Cour ne vous y prenez jamais que lorsque le vent sera à l'ouest ou au sud ^ »
Il est très probable que le premier hôte de Voltaire en Angleterre fut, comme je l'ai déjà fait supposer, Bolingbroke qui avait sa maison de ville dans Pali Mall. Il avait fait la connaissance de cet homme distingué à La Source, pendant l'hiver de 1721. Leurs relations, de banales qu'elles étaient au début, s'étaient bientôt changées en intimité et bien qu'ils n'eussent pu continuer à se voir ils avaient échangé des lettres. A cette époque Bolingbroke était exilé, il avait récemment obtenu sa grâce et s'était alors fixé en Angleterre où il partageait son temps entre sa maison de Pali Mall et sa maison de campagne de Dawley. L'amitié de Bolingbroke eût été pour Voltaire une introduction suffisante pour lui permettre de pénétrer
i. Lettre à A. M***, Mélanges, vol. I. Il faut bien entendu faire la part de l'exagération dans ce que raconte Voltaire. Nous trouvons cependant une curieuse corroboration de ce passage dans une lettre de César de Saussure datée du 29 mai 1727. Non seulement il parle de la terrible fréquence des suicides, mais il dit qu'il fut lui-même atteint du spleen qu'il attribue, plutôt qu'à l'influence du vent d'est, à la densité de l'atmosphère de Londres et à la fumée du charbon. Cf. Lettres de Saussure traduites et publiées par Mme van Muyden, p. 197-199. Cf. aussi Polnitz, Memoirs, vol. II, p. 459-460.
dans les cercles littéraires les plus brillants de Londres mais comme Bolingbroke avait surtout des relations parmi les Tories, le jeime exilé avait pris la précaution, nous l'avons vu, de s'assurer des protections du côté des AVhigs.
Le nom de Bubb Dodington est actuellement synonyme de « politicien corrompu » mais à l'époque dont nous parlons ses quelques vertus étaient plus proéminentes que ses nombreux vices. Ses qualités littéraires, son immense fortune et la façon généreuse, bien qu'un peu trop inconsidérée, dont il protégeait les hommes de lettres, lui avaient ajuste titre acquis une place éminente parmi les Mécènes de son temps. Il aimait à réunir dans sa maison de campagne du Dorsetshire les beaux esprits et les poètes de l'opposition, parmi lesquels brillaient particulièrement Thomson et Young. Le premier était encore occupé à composer ses Seasons, le second préparait avec soin ses spirituelles satires. Nous avons vu que Voltaire devait son introduction auprès de Dudington à l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, Horace Walpole l'aîné. Il sut tirer habilement parti de ses relations avec Dodington et avec d'autres amis influents, car, lorsqu'il quitta l'Angleterre en 1729, il connaissait personnellement presque toutes les personnes de quelque distinction dans la politique ou les lettres.
Son ami le plus intime fut un opulent marchand anglais qui habitait Wandsworth et s'appelait Everard Falkener. Il avait fait la connaissance de ce dernier à Paris, et lui avait promis que, si l'occasion s'en
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présentait, il irait le voir en Angleterre*. Il semble avoir considéré la maison de Falkener comme la sienne et parle toujours de lui en termes d'affection et de gratitude. Il lui dédia Zaïre, il correspondit régulièrement avec lui et jusqu'à la fin de sa vie il aimait à rappeler les jours heureux passés à \^ andsworth sous le toit hospitalier de son excellent ami. Plusieurs années après avoir quitté l'Angleterre, voulant exprimer combien il appréciait la bonté que lui avait témoignée le roi Stanislas, il ne trouva rien de mieux que de l'appeler « une sorte de Falkener ». Nous savons par Voltaire que Falkener fut, dans la suite, nommé ambassadeur à Constantinople, qu'il occupa un poste officiel dans les Flandres et qu'il fut anobli. Nous savons également, par d'autres sources, qu'il devint secrétaire du duc de Cumberland et fut l'un des témoins du procès de Simon Lord Lovât en 17^7 ^ Nous pouvons ajouter qu'il devint, vers la fin du règne de George II Postmaster general, qu'il épousa en 1747 une fille du général Churchill et qu'il mourut à Bath le 16 novembre 1758^.
Il n'est pas surprenant que Voltaire ait beaucoup apprécié la société de Falkener car, bien que nous ne sachions pas grand'chose du caractère de ce dernier, nous en savons cependant assez pour comprendre son charme.