I. J.-J. Rutledge, Eloge de Montesquieu
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cet ouvrage aurait été privé d'une partie de son intérêt si Montesquieu n'était jamais venu en Angleterre.
« Après deux ans de séjour à Londres, dit Villemain, Montesquieu revint enrichi, comme Voltaire, de tout un ordre d'idées nouvelles pour procéder immédiatement à la composition de La grandeur et la décadence des Romains et ensuite de V Esprit des Lois. »
On lui a attribué un aphorisme qui résume exactement ce qu'il devait à son séjour en Angleterre. « On voyage en Allemagne, on séjourne en Italie et on pense en Angleterre. » Ce fut en Angleterre que lui furent inspirées les idées qu'il a développées dans ses deux chefs-d'œuvre et en Angleterre qu'elles ont pris leur forme définitive.
Une étude sur les circonstances qui forcèrent Rousseau à venir chercher un asile en Angleterre et sur le séjour qu'il y fit entre le mois de janvier 1766 et le mois de mai 1767 ne peut guère avoir la prétention d'être tout à fait inédite, car ce sujet a été traité avec quelque détail par Burton, dans sa Life of Hume et par M. John Morley dans sa monographie bien connue sur Rousseau.
Mais Burton a limité presque entièrement son travail aux relations de Rousseau avec Hume, tandis que le souci de la symétrie ainsi que le plan de son ouvrage n'ont pas permis à M. Morley de s'étendre beaucoup sur le séjour de Rousseau en Angleterre, qui ne fut après tout qu'un bref épisode d'une existence singulièrement mouvementée.
Pourtant cet épisode mérite bien de retenir quelques instants notre attention. Rien de ce qui touche à un homme si extraordinaire ne peut nous être indifférent et il est important de noter tout ce qui peut
jeter une lumière quelconque sur les traits originaux de son caractère.
Sa visite en Angleterre décida de Torientation du reste de sa vie, elle eut un autre résultat, elle fit de l'auteur de La Nouvelle Héloïse, d'Emile, du Contrat Social, de la Lettre à Christophe de Beaumont, l'auteur des Confessions, des Rêveries, des Dialogues et de la Lettre au général Conway.
Quand il arriva en Angleterre Rousseau était un être complexe, répondant à la description de Thomme que nous ont donnée Pascal et Pope, mais il était conséquent dans son inconséquence et parfaitement intelligible.
Quand il quitta notre pays, il constituait un problème psychologique presque aussi curieux et passionnant que Swift.
On suppose généralement que les excentricités par lesquelles il s'était toujours fait remarquer ne firent que devenir plus fréquentes en Angleterre et qu'il fut essentiellement le même homme dans la période qui s'écoula entre 1766 et sa mort qu'il l'avait été auparavant. C'est là une erreur.
Cela ne nous aidera pas beaucoup à le comprendre que de dire qu'il perdit l'équilibre de ses facultés mentales et qu'il devint fou, car il ne fut jamais parfaitement équilibré et la folie, dans l'acception ordinaire du terme, n'est pas une explication suffisante de ses excentricités. Cependant un grand changement s'opéra en lui. Il n'était plus ce qu'il avait été. Son génie, il est vrai, brilla par intermittences d'un
éclat plus vif que jamais mais il devint dépravé et morbide. Les belles qualités qui avaient pendant si longtemps amplement racheté son extravagance et sa folie ne se manifestèrent plus que rarement. Il cessa, en fait, d'être responsable de ses actes ou de ses paroles. Non seulement il perdit tout contrôle sur luimême et abandonna sa volonté à toutes les impulsions du moment et à tous les caprices de sa fantaisie mais il éprouNait une satisfaction perverse à se torturer lui-même par des craintes chimériques qui touchaient de près aux illusions de la folie.
Le monde doit trop à Rousseau pour être injuste envers lui et on lui doit en justice d'établir une distinction en ce qui concerne son caractère et ses ouvrages entre les dernières années de sa vie et l'époque durant laquelle il était en pleine vigueur. Malheureusement pour sa réputation, cependant, il est mieux connu et on le juge généralement par l'œuvre de son déclin, les Confessions, dont il écrivit la plus grande partie pendant son séjour en Angleterre, et par sa querelle avec Hume.
Mais l'auteur des Confessions et l'antagoniste de Hume n'était pas le même homme que le Rousseau qui est ajuste titre l'objet de l'admiration et de la reconnaissance du monde civilisé, c'était un pauvre être, victime d'une maladie mystérieuse et terrible dont les premiers symptômes commencèrent à se déclarer peu de temps après son arrivée à Londres.
Si nous supposons, avec ses biographes, qu'aucun changement réel ne se produisit en lui mais que ses
infirmités naturelles ne firent que s'aggraver, il est impossible de le regarder avec d'autres sentiments que le mépris et la répulsion.
Cette supposition, cependant, a des conséquences plus graves, elle jette le doute et le discrédit sur tous ses actes et son caractère en général, sur sa sincérité en tant qu'homme et en tant qu'écrivain. Mais si nous écartons cette supposition « que pour ma part j'estime sans fondement » (une étude attentive de son séjour en Angleterre me permettra, je l'espère, del'établir), nous découvrons alors le véritable Rousseau, et une profonde commisération prend la place du mépris.
Nulle part, ainsi que l'a fait très justement remarquer M. Morley, le changement qui s'opéra en lui n'est plus apparent que sur le portrait que Wright a peint de lui en 1766, au printemps. « Ce portrait, dit M. Morley, est presque aussi effrayant dans son réalisme que les sombres abîmes qui s'ouvrent parfois sous les yeux du lecteur des Confessions. » Comment en effet pourrait-on se tromper sur l'histoire que cette face tragique raconte d'elle-même? — ce front labouré, ces traits tirés et fatigués, ce regard où se mêlent l'impuissance, l'abattement et la méfiance.
Une rapide revue des principaux événements de la vie de Rousseau depuis les mois d'été 1762 jusqu'au
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moment où il débarqua à Douvres est une introduction nécessaire au récit de son séjour en Angleterre.
« Ici commence l'œuvre de ténèbres dans lequel, depuis huit ans, je me trouve enseveli » ; tels sont les mots par lesquels il commence, dans les Confessions, l'histoire de la seconde partie de cette année * .
Les nuages s'étaient amoncelés sur sa tête avec une rapidité effrayante. Le g juin 1762, à deux heures du matin, il venait de fermer la Bible dans laquelle il avait lu l'histoire du Lévite d'Ephraïm et commençait à sommeiller quand tout à coup il fut dérangé par du bruit et des lumières. Un message envoyé par Mme de Luxembourg venait d'arriver, accompagné d'une lettre du prince de Conti.
Cette lettre l'informait que le Parlement de Paris avait décidé son arrestation à la suite de la publication de V Emile et qu'il lui fallait prendre la fuite surle-champ. Laissant à sa maîtresse Thérèse le soin de ranger ses papiers et de régler ses affaires, il sauta dans une chaise de poste et partit pour la Suisse.
A partir de ce moment il n'eut plus un instant de tranquillité. Le Parlement de Paris avait établi un précédent qui fut bientôt suivi.
Avant la lin du mois, le Conseil de Genève donna ordre de brûler le Contrat Social et V Emile et inter-
I. Confessions, partie II, livre XI; OEuures completes, vol. VI, p. 187, édit. Lahure. Toutes les citations en note sont tirées de cette édition.
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dit à Fauteur, sons peine d'arrestation immédiate, de pénétrer sur le territnire du canton.
Le Conseil de Berne se préparait à faire de même, mais Rousseau le devança en allant se fixer à Moliers, dans le val de Travers, principauté dépendant de Ncuchàtel qui était alors sous la domination de la Prusse, il y fut rejoint par Thérèse et y vécut pendant trois ans jusqu'à l'automne de 1765.
Mais il était dit qu'on ne le laisserait en paix nulle part. Il était à peine établi à Motiers où il se trouvait en sûreté sous la proteciion de George, lord Keith, gouverneur de Neufchâtel, qu'il apprit avec surprise que la Sorbonne avait condamné Emile et censuré son auteur. Cette condamnation fut suivie d'un mandement de Christoplie de Beaumont, archevêque de Paris, qui dénonçait également le livre de Rousseau.
Ce mandement affecta Rousseau, nous dit-il luimême, beaucoup plus que la censure de la Sorbonne, car l'archevêque était un homme qui lui avait toujours inspiré un profond respect. Il y répondit par le chef-d'œuvre de ses ouvrages de polémique, la Lettre à Christophe de Beaumont qui mérite d'être lue par quiconque désire se rendre compte de ce dont Rousseau était capable à l'époque où il était en pleine vigueur.
A peine avait-il répondu à l'archevêque que des adversaires moins dignes de lui commencèrent à le harceler.
Huit ans auparavant il était rentré dans le giron de rÉglise réformée et, depuis cette époque, il assis-
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tait publiquement aux services et était admis par le pasteur à la communion.
Cela irritait beaucoup ses nombreux ennemis et la condamnation du Conseil de Genève leur fournit une arme contre lui. Mais s'il avait de nombreux adversaires il avait aussi de nombreux partisans et cette décision donna naissance à de très vives discussions. Ce qui envenima les choses, ce fut le fait que le cas de Rousseau soulevait en même temps la question des prérogatives du Conseil et celle de l'antagonisme entre les principes de la liberté civique et le despotisme oligarchique, ce n'était pas seulement une querelle religieuse, mais aussi une querelle politique.
Les alliés du Conseil et de l'Oligarchie se rangèrent du côté de ses persécuteurs, leurs adversaires avec ses partisans. La justification de l'acte du Conseil fut présentée par Jean Robert Tronchin, dans une série de lettres écrites avec une grande vigueur et beaucoup d'habileté sous le titre de Lettres écrites de la Campagne. Rousseau, qui avait, dans un beau mouvement, renoncé formellement à ses droits de citoyen et de bourgeois de la ville de Genève, répliqua dans ses fameuses Lettres de la Montagne. Cet ouvrage, lu partout avec une sympathie indignée, lui gagna dans tous les pays d'Europe la réputation d'un martyr. Aucun de ses écrits ne produisit autant d'effet sur le public, surtout en Angleterre. Tronchin avait été un adversaire courtois, on ne pourrait en dire de même de celui qui lui succéda. Jamais cou-
troverse ne fut déshonorée par un pamphlet aussi diffamatoire que le Sentiment des Citoyens dont Rousseau attribua, mais à tort, la paternité au pasteur Vcrnes.
Rousseau répondit à cette brochure en la publiant lui-même à Paris accompagnée d'une préface dans laquelle il disait qu'elle était sortie de la plume d'un pasteur de Genève, nommé Vernes.
Vernes se défendit de toutes ses forces d'en être l'auteur, car elle avait été, en réalité, écrite par Voltaire'. Rousseau persista cependant à soutenir que Vernes était le coupable et pendant plusieurs semaines, au grand amusement du véritable auteur, ils se livrèrent à une très vive polémique. Le clergé de Neuchâtel prit naturellement le parti de Vernes et Rousseau fut prié de s'abstenir de se présenter à la prochaine communion. Il protesta vivement, mais ce fut en vain.
Tout le monde était alors contre lui. Il s'était, il est vrai, fait des ennemis parmi des gens qui ne pardonnent jamais et qui, si on leur enlève une arme, n'ont pas de difficulté à en trouver une autre. La controverse sortit bientôt du domaine de la polémique. Une véritable conspiration fut ourdie pour l'expulser de la province en ameutant contre lui le peuple et les paysans. On attira l'attention des ortho-
1. Cf. Voltaire. OEuvres completes (Beuchot, Paris), vol. XXV, p. 3o9 et suiv., avec la note de Beuchot. Mr Morley et les autres biographes de Rousseau semblent n'être pas au courant de ce fait.
doxes qui savaient lire sur la profession de foi du vicaire savoyard dans V Emile, quant aux personnes qui ne savaient pas lire, on commentait devant elles cette profession de foi, et on leur disait que l'auteur avait été censuré par la Sorbonne.
Aux gens vertueux on fit remarquer que Rousseau vivait avec une maîtresse, chose grave dans un pays aussi puritain.
Ses promenades solitaires, son costume étrange et ses habitudes excentriques servirent de prétextes pour répandre sur son compte toutes sortes de calomnies. On fit même courir le bruit qu'il était l'Antéchrist en personne et, aux yeux du vulgaire, son bonnet fourré arménien, son caftan et sa ceinture rendaient vraisemblable cette supposition.
Les histoires les plus fantaisistes circulaient au sujet de ses excursions botaniques ; on prétendait que c'était un empoisonneur public et que sous prétexte d'herboriser, il allait à la recherche d'herbes vénéneuses.
Ce qui pourtant lui fit le plus de tort, semble-t-il, fut une citation tirée soi-disant d'un de ses ouvrages, dans lequel il avait dit que les femmes n'avaient pas d'âmes. Ce fut un coup de maître de la part de ses ennemis, car c'était un de ces arguments qui, comme disait Swift, sont au niveau des plus basses intelligences. Ce coup atteignit son but, ainsi qu'il était à prévoir, et le racontar en question fit le tour de toute la province. Tous les amants, tous les maris, tous les enfants respectueux de leurs mères et toutes les
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femmes de la région, tombèrent sur cet impudent diffamateur du sexe féminin.
A la fin de l'été de 1766, le malheureux Rousseau fut forcé de quitter Motiers. On lui jetait des pierres dans les rues, il ne pouvait sortir accompagné de Thérèse, sans être insullé et frappé. On alla jusqu'à arranger un guet-apens à la porte de sa maison pour le tuer et ce ne fut qu'en quittant le pays qu'il évita d'être assassiné.
Après avoir hésité quelque peu, il se décida à se rendre dans l'île de Saint-Pierre, charmante petite île située sur le lac de Bienne, dont il a célébré les beautés dans sa cinquième Rêverie.
Il y vécut en paix pendant quelques semaines et il espérait qu'il pourrait y finir ses jours, malheureusement cette île était sous la juridiction de Berne et il ne tarda pas à recevoir un avis du gouvernement de Berne qui lui enjoignait d'avoir à quitter l'île et le territoire de Berne dans un délai de quinze jours. Ce fut pour Rousseau un coup aussi pénible qu'inattendu, mais il savait que le décret était irrévocable et qu'il fallait s'y soumettre. Tout ce qu'il pouvait faire était d'essayer de gagner du temps. Il écrivit donc au bailli GrafTenried qu'il était prêt à se soumettre aux ordres des autorités de Berne, mais il le supplia en même temps de demander pour lui un délai de quelques semaines pour lui permettre de faire ses préparatifs. Deux jours après, il écrivit une autre lettre, ou plutôt une pétition au Gouvernement de Berne.
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Il demandait qu'on le logeât dans une prison où il vivrait à ses frais et il ajoutait qu'il était prêt à prendre l'engagement de ne plus toucher une plume ni une feuille de papier ou de ne plus avoir aucune communication avec le monde extérieur pour le reste de son existence. « Toutes mes passion^, disaitil, sont éteintes, il ne me reste qu'un ardent désir de repos et de solitude. » Il ajoutait que ses malheurs étaient sans exemple. Un homme en pleine force et en bonne santé aurait difficilement supporté les épreuves que Rousseau avait eu à subir depuis plusieurs années. Pour un pauvre être malade comme lui, épuisé par la fatigue et les malheurs et qui n'aspirait plus qu'au repos de la mort, elles étaient intolérables *.
Ses supplications furent inutiles, il dut quitter le territoire de Berne. Il ne savait que faire ni où aller. Il ne pouvait être question pour lui de retoui ner à Neuchàtel. D'autre part, il reculait avec horreur devant la perspective d'un voyage, car l'hiver approchait et de plus il était affligé d'une maladie qui rendait les déplacements non seulement incommodes, mais encore très pénibles pour lui. Cependant il n'avait pas le choix, il lui fallait trouver un asile quelque part.
Irait-il à Vienne, ville pour laquelle son ami le
I. Cette lettre pathétique se trouve dans ses CEuores, lettre DCCXVII, année 1765. Œuvres completes, vol. VIII, p. 44 à
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prince de Wurtemberg qui désirait depuis longtemps confier Téducation de sa fille à l'auteur d'Emile, lui avait procuré un passeport? Se rendrait-il chez les Corses qui l'avaient invité à être leur législateur et dont le chef, Paoli, le recevrait à bras ouverts?
Accepterait-il l'invitation que lui avait faite Mme d'Houdetot de s'établir en Normandie ou celle de Saint-Lambert de se fixer en Lorraine ? Irait-il rejoindre à Berlin ou à Potsdam, son aimable protecteur, lord Keith et se réfugierait-il sous la protection du roi de Prusse qui lui avait déjà donné des marques de sa bienveillance? Finalement, ce dernier parti lui parut le plus sage. Le 3o octobre il était à Baie et au début de novembre en Lorraine, mais il était tellement accablé de fatigue à la suite de ce voyage qui fut, dit-il, le plus détestable qu'il eût fait de sa vie, qu'il déclara qu'il lui serait aussi impossible de poursuivre sa route vers Berlin que d'aller en Chine.
A Strasbourg, il changea définitivement ses plans et comme il ne pouvait supporter les fatigues d'un voyage à Berlin, il se décida à accepter une invitation qui lui avait été réitérée à plusieurs reprises mais qu'il avait toujours, jusque-là, refusée.
Dans aucun pays d'Europe Rousseau n'était tenu en plus haute estime qu'en Angleterre. Des comptes rendus très élogieux de sa Nouvelle Héloïse et de son
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Emile avaient paru dans les journaux et périodiques anglais. Belongs extraits du premier ouvrage avaient, peu de temps après sa publication, été insérés dans la London Chronicle et un parallèle entre Rousseau et Richardson avait paru dans le même journal. Le Gentleman s Magazine avait attiré l'attention sur les beautés de la Nouvelle Héloïse. Plusieurs traductions de cet ouvrage avaient été publiées et les noms de Julie, Saint-Preux, Walmar et lord Edward étaient aussi familiers à la société cultivée en Angleterre qu'en France*. Emile avait eu le même succès, bien qu'auprès d'une catégorie de lecteurs un peu différente, et les théories exposées dans cet ouvrage étaient couramment discutées dans la presse et dans les conversations. La Lettre à d'Alembêrt, dont une traduction avait paru dans V Annual Register peu après l'original, avait gagné à Rousseau le cœur des Puritains. Le Contrat Social n'avait pas été accueilli avec la même faveur mais la hardiesse et l'originalité de ce livre avaient excité une curiosité très vive au sujet de son auteur. D'autre part les cruelles persécutions qu'il avait eu à subir en Suisse et en France et la condamnation de ses ouvrages avaient fait l'objet d'articles de journaux et ces récits l'avaient rendu sympathique à tous les amis de la liberté. Il était originaire d'un pays qui était depuis longtemps en rapports étroits avec l'Angleterre. De nombreux Gene-
I. Dans une lettre à Mme Boy de la Tour il dit en propres termes que ce fui ce qui le décida à venir en Angleterre. Lettres inédites, publiées par Henri de Rothschild, 1892.
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vois distingués avaient fait partie de la Royal Society. Newton était en correspondance avec Abanzit. Delorme, François d'ivernois et Mallet du Pan avaient gloriQé la Constitution anglaise et l'avaient proposée en modèle à l'Europe. Plusieurs Genevois éminents: Alphonse Turretin, Tronchin, André de Luc, de Saussure, Abanzit avaient étudie dans les Universités anglaises V Le meilleur ami de Rousseau était un Ecossais et les relations qu'il avait eues avec Gibbon, dont il avait été le voisin en 1778, étaient un autre trait d'union entre Genève et l'Angleterre.
Il ne pouvait, d'un autre côté, ignorer l'accueil hospitalier qu'un autre de ses voisins, Voltaire, avait reçu en 1726. Bien qu'il ne pût lire ni parler l'anglais, il connaissait par des traductions les œuvres de Ilobbes, Algernon, Sydney, Locke, Milton, Addison, Pope, Richardson et le chef-d'œuvre de Pope, et l'influence de ces auteurs s'est fait sentir dans ses ouvrages^.
D'autre part, il avait, quelques années auparavant, été captivé par la lecture des Lettres Philosophiques de Voltaire et il avait lu avec un égal intérêt en 1756 les Lettres sur les Anglais et les Français, de Beat de Murait". Ces deux ouvrages l'avaient non seule-
1. Joseph Texte, J.-J. Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire, p. 107.
2. L'influence eiercéc sur Rousseau par ces auteurs est évidente. En ce qui concerne son admiration pour Milton, cf. Emile, livre V; Œuvres completes, vol. II, p. 216. Voir également Apologie du Théâtre-, Œuores complètes, vol. I, p. 343.