London Magazine, ic janvier
cognito;le duc d'York vint aussi, semble-t-il, lui rendre visite, mais ne le trouva pas. Le général Conway, alors secrétaire d'Etat, et lady Aylesbury exprimèrent le désir de lui être présenté. Wilkes, qui venait d'arriver de Paris en secret afin de discuter avec le ministère les conditions moyennant lesquelles il consentirait à se taire, força la porte de Rousseau, à son grand mécontentement \ Garrick donna un dîner en son honneur à sa maison de l'Adelphi et il invita des personnages distingués à se rencontrer avec lui. Il eut aussi l'attention de jouer spécialement pour lui -le rôle de Lusignan dans la Zaïre d' Aaron Hill et le rôle tripartite du poète, du Français et de l'homme ivre, dans Lëtlié\
Rousseau se conduisit en cette occasion d'une façon caractéristique. Garrick avait fixé la représentation au jeudi 23 janvier, et il avait réservé une loge pour Rousseau en face de celle que le roi et la reine, qui désiraient le voir, devaient occuper. Cependant, lorsque l'heure de la représentation approcha, Rousseau déclara qu'il avait changé d'avis et qu'il resterait chez lui. Il donna comme excuse qu'il n'avait personne pour surveiller son chien et que si jamais on ouvrait la porte, il s'échapperait.
1. Horace Walpole à John Chute. Correspondance (édit. Gunninghan), vol. IV, p. ^58.
2. Cradoch, Literary and Miscellaneous Memoirs, vol. I, p. 2o5, 2o6.
3. Gradoch parle du rôle de lord Ghalkstone, mais c'est évidemment une erreur.
« Fcrinez la porte, dans ce cas, dit Hume, et mettez la clef dans votre poche. » Rousseau suivit ce conseil mais pendant qu'ils descendaient l'escalier, le chien se mil à hurler. Rousseau revint alors précipitamment sur ses pas et déclara qu'il n'avait pas le cœur d'abandonner le pauvre animal dans un état pareil. Hume lui représenta que le roi et la reine s'attendaient à le voir et que Mrs Garrick avait décommandé des invitations pour lui faire une place dans sa loge, et qu'il serait absurde de désappointer tout le monde pour une raison aussi futile que l'agitation d'un chien.
Malgré cela. Hume eut toutes les peines du monde à le décider. Il est probable que la considération qu'il manquerait de courtoisie envers Mrs Garrick eut plus de poids sur lui que le désir de satisfaire la curiosité royale.
La salle était comble lorsqu'ils y entrèrent, car le roi et la reine n'étaient pas les seules personnes curieuses de le voir. Il était suffisamment en évidence, car il portait son costume arménien. Il se trouva qu'il entra dans sa loge au moment même oii le roi et la reine pénétraient dans la leur. On remarqua que, pendant toute la durée de la représentation, les personnages royaux firent plus attention à lui qu'aux acteurs, mais cela prouve sans doute que Rousseau excitait leur surprise davantage que leur admiration. Il se conduisit en effet, semble- t-il, de la façon la plus extraordinaire. Il criait, riait et il en arriva à un tel état d'excitation que Mrs Garrick fut obligée de le
ROUSSEAU EN A?îGLETERRE IQS
retenir par les pans de son habit pour l'empêcher de tomber dans le parterre. Après la représentation il alla trouver Garrick et lui dit en français : « J'ai pleuré pendant toute la durée de votre tragédie et ri pendant toute la durée de votre comédie sans en comprendre un seul mot^ » Une lettre de lady Sarah Bunbury à lady Susan O'Brien, datée du 5 février 1766, montre bien l'impression produite par Rousseau sur le public londonien.
(( En fait de nouvelles, M. Rousseau fait tous les frais de la conversation : tout ce que j'ai pu savoir de lui, c'est qu'il porte une pelisse et un bonnet de fourrure, qu'il est allé au spectacle et a exprimé le désir d'être placé de façon à voir le roi, ce qui, comme le dit Mrs Greville, est une pauvreté indigne d'un philosophe. Je trouve que son accoutrement est particulièrement ridicule et s'il est vrai, comme le disent les journaux, qu'il ait dit à Garrick qu'il l'avait fait rire et pleurer sans qu'il eût compris un mot, ceci à mon humble avis, était aussi très ridicule. Il voit peu de monde et il va aller vivre dans le Pays de Galles oil il ne verra que des montagnes et des chèvres sauvages — autre pauvreté". »
La vanité est toujours méprisable et généralement ridicule, il était réservé à Rousseau de la rendre grotesque et répugnante.
I. Gradoch, Memoirs, vol. I, p. 3o5-6. London Chronicle des 28 et 25 janvier.