‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 81 sur 103 · Burton. Life of Hume, vol. II. p. 3o · texte numérisé non relu

Burton. Life of Hume, vol. II. p. 3o

absence son chien Ta remplacée. Son affection pour cette créature dépasse tout ce que l'on peut imaginer. »

La fidélité de Rousseau à cette femme vulgaire peut s'expliquer, ainsi que le suggère M. Morley, par son mépris cynique pour la simple culture littéraire et son dédain des convenances sociales, par le fait qu'il éprouvait un certain sentiment de repos et un certain délassement dans sa stupidité passive, enfin par le sentiment d'affection qu'avait fait naître une longue association.

Cette liaison satisfaisait aussi sa vanité, car elle était à la fois une preuve de son indépendance et de son indifférence aux conventions sociales. Mais chez lui de même que chez Swift, le parvenu perçait sous le cynique et il a lui-même parlé de l'ineffable plaisir que lui causa le spectacle de Mme la maréchale de Luxembourg embrassant en public Mlle Thérèse Levasseur.

Un jour, le général Fitzpatrick étant allé le voir à Chiswich, le trouva très en peine d'avoir perdu son chien qui s'était échappé. Cependant Hume avait réussi à le rattraper et il le rapporta à Rousseau quelques minutes après l'arrivée de Fitzpatrick. Rousseau, fou de joie, accabla Hume de protestations de reconnaissance et se jetant sur son chien il le couvrit de baisers et de larmes \

Il ne laissait aucun repos au malheureux Hume. Il lui dit que Chisw^ich était trop près de Londres et

r. Roger, Table Talk (edit. Dyce), 106-7.

qu'il était assommé par les visiteurs et les badauds, ce qui n'était pas surprenant car les journaux étaient depuis quelque temps remplis de racontars sur son compte. La curiosité et la sympathie du public avaient encore été excitées davantage encore par la publication dans la Monthly Review, le London Magazine, et la London Chronicle ' d'articles retraçant Fhistoire des persécutions qu'il avait eues à subira On était alors au milieu de l'agitation Wilkite et ces récits le firent glorifier comme un martyr de la liberté et de la tolérance.

Trouvant sans doute qu'il n'attirait pas suffisamment l'attention, il prit l'habitude de se promener dans son costume arménien, ce qui naturellement le faisait suivre par la foule.

Mais ces hommages, tout en le flattant, le gênaient et l'agaçaient. Il déclara qu'il voulait s'en aller dans

1. Janvier (1769), février, 16 janvier et [\ février; il y a dans ce dernier numéro une notice biographique.

2. Dans la Life of Charleinoni de Hardy se trouve un passage intéressant qui jette un jour nouveau sur la conduite et les habitudes de Rousseau à cette époque : « Quand, dit Charlemont, Hume et Rousseau arrivèrent de France, je rencontrai Hume dans le parc, par hasard, et je le félicitai de cette agréable relation en lui disant que j'étais persuadé qu'il devait être très satisfait de ce nouvel ami qui avait sans doute les mêmes idées que lui. — Non, mon ami, me répondit-il, vous vous trompez, Rousseau n'est pas ce que vo\is pensez ; il a un faible pour la Bible et il ne vaut vraiment pas mieux, à sa façon, qu'un chrétien. » Rousseau était affligé d'une vanité excessive. Quand il arriva à Londres, il était suivi par la foule, lorsqu'il se promenait avec son vêtement arménien, et aussi longtemps qu'il fit ainsi sensation, il fut parfaitement heureux.

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un endroit où il pourrait se reposer et qu'il haïssait les villes et les foules. Ayant entendu parler d'un vieux cloître qui se trouvait dans le pays de Galles, il voulut aller s'y établir. Le pays de Galles, disait-il, lui rappellerait la Suisse et il était sûr qu'il pourrait y vivre et y mourir en paix. Ce projet n'eut pas de suites. Sur ces entrefaites un certain M. Stanley lui offrit une maison dans l'île de Wight mais il répondit que l'île de Wight était exposée au vent, qu'il n'y avait pas d'arbres ni de collines dénudées et que les habitants ne l'intéressaient pas. Dès que l'on sut dans le public que Rousseau cherchait une habitation, et Hume sans doute ne se fit pas faute de le faire savoir, plusieurs personnes lui offrirent spontanément un logement dans leur maison de campagne.

Un certain M. ÏOAvnshend, entre autres, possesseur d'une grande fortune et qui admirait beaucoup les ouvrages de Rousseau, l'invita à venir vivre chez lui et pour qu'il se sentît tout à fait à l'aise, il lui offrit de prendre ce qu'il lui plairait de payer pour sa pension. Mais M. Townshend était marié et comme Rousseau exigeait que sa gouvernante, ainsi qu'on appelait alors Thérèse, prît place à la table de MM. Townshend, les pourparlers n'aboutirent pas.

Enfin on crut trouver une solution à la difficulté soulevée par la présence de Thérèse. Rousseau avait été, en compagnie de Hume, passer deux jours chez le colonel Webb. Il fut ravi des « naturelles et solitaires beautés » de l'endroit et déclara qu'il pensait qu'il y vivrait heureux : Hume entra aussitôt en pour-

ROUSSEAU EN A>'GLETERRE IQQ

papiers avec le colonel Webb pour l'achat de la maison et d'un petit terrain adjacent. On espérait que Rousseau allait enfin se fixer en cet endroit, mais tout à coup il changea d'avis. Bien que la propriété fut à quinze milles de la ville la plus proche il trouva qu'il n'était pas suffisamment dans la solitude et serait encore exposé à recevoir des visiteurs. De sorte que ce nouveau projet n'aboutit pas non plus.

Ce fut alors qu'il se mit dans la tête l'idée de ne plus recevoir de lettres. Elles lui avaient coûté vingt ou vingt-six louis d'or à Neuchâtel et il ne voulait plus payer de port. Aussi lorsque Hume à qui ses lettres étaient adressées vint lui en apporter toute une cargaison, il lui dit de les renvoyer au bureau de poste. Hume lui fit remarquer que si ces lettres étaient retournées à la poste, elles seraient ouvertes et lues et que tous ses secrets seraient connus ce qui serait aussi désagréable pour lui que pour ses amis. Il répondit avec impatience qu'il s'en moquait. Il est très possible que Hume, prévoyant les inconvénients qui résulteraient d'un acte aussi inconsidéré et estimant qu'il valait mieux que les affaires de son ami fussent connues de lui que d'étrangers, ait pris sur lui d'opérer un triage de cette correspondance ce qui aurait justifié l'accusation que Rousseau porta plus tard contre lui.

Cependant Hume avait essayé, entre temps, de lui rendre un autre service. Avant de s'embarquer à Calais, il lui avait demandé si, le cas échéant, il accepterait de recevoir une pension du roi. Rousseau avait

répondu qu'il s'en remettrait entièrement à l'avis de lord Keith. Hume, ne doutant pas de ce que serait cet avis, s'aboucha dès son arrivée à Londres avec le général Conway, alors secrétaire d'Etat et le général Grœme, secrétaire et chambellan de la reine et les pria de parler de la pension au roi. Leur démarche fut couronnée de succès et il fut décidé que Rousseau recevrait une pension de cent livres à la condition que l'octroi de cette pension ne serait pas rendu public.

Il accepta cette condition mais l'affaire resta en suspens par suite de la maladie du général Conway. Il eût été sans doute plus agréable de recevoir une pension sans condition mais il n'est pas surprenant qu'une telle condition ait été imposée. La popularité de Rousseau, en effet, n'était nullement universelle. La foule qui n'avait lu ni la Nouvelle Héloïse ni le Contrat social pouvait courir après lui, les personnes qui donnaient le ton à la société telles que lady Aylesbury et lady Kildare pouvaient dire à Hume, ainsi que l'exubérante Mrs Cockburn : « Oh, amenez-le donc avec vous, les Anglais ne sont pas dignes de lui. Ce doux vieillard s'asseyera sous un chêne et écoutera les chants des Druides, amenez-nous le cher Rousseau M », mais beaucoup d'autres personnes auraient probablement été de l'avis de Gray et de Burke ^

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