‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 85 sur 103 · Correspondance (édit. Cunningham), vol. IV, p · texte numérisé non relu

Correspondance (édit. Cunningham), vol. IV, p

2. « Mon cher Jean-Jacques. — Vous avez renoncé à Genève votre patrie. Vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits; la France vous a décrété; venez donc chez moi. J'admire vos talents ; je m'amuse de vos rêveries qui (soit dit en passant) vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux ; vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme : démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera, sans vous* faire tort. Mes états vous offrent une retraite paisible; je vous veux du bien, et je vous en ferai, si vous le trouvez bon. Mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez ; je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits, et ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter, quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. Votre bon ami.

« Frederick. »

de cette note, Hume parla de la lettre à Rousseau, mais il semble y avoir d'abord prêté fort peu d'attention car il supposait qu'elle provenait de ses ennemis de Genève. A la fm, le bruit lui revint que c'était AValpole qui l'avait mise en circulation. Walpole, il le savait, était un ami de Hume. Il demanda alors à Hume si le bruit qui courait était exact, mais Hume éluda la question, car il avait malheureusement, un instant auparavant, donné à signer à Rousseau une lettre autorisant Walpole à rapporter de Paris des papiers importants qui lui appartenaient. Ce fait éveilla les soupçons de Rousseau. Il se demanda si Hume n'était pas complice de la cruelle mystification de la lettre de Frédéric et s'il n'était pas ligué avec ses persécuteurs. Il avait déjà découvert avec surprise que le fils de l'un de ses ennemis de Genève les plus acharnés, le médecin Tronchin, était non seulement intime avec Hume, mais logeait chez lui ; fait que Hume avait assez maladroitement expliqué en disant que le fils n'était pas comme le père. Il se rappela aussi qu'un certain nombre de ses lettres avaient été ouvertes, que les journaux depuis quelque temps avaient cessé de faire son éloge et que Thérèse et lui avaient été traités avec une froideur marquée par l'une des dames de la maison. Il se remémora également un incident extraordinaire qui s'était produit pendant le voyage de Paris à Calais. Il avait couché, dans un hôtel, dans la même chambre que Hume. Au milieu de la nuit il entendit ce dernier crier, dans son sommeil, à plusieurs

ROUSSEAU EN AISGLETERRE 2O7

reprises et d'une voix terrible : « Je tiens Jean- Jacques Rousseau! Je tiens Jean-Jacques Rousseau !» Il avait essayé de se tranquilliser sur le sens de ces paroles et de rire le lendemain de la terreur qu'elles lui avaient causée, mais il fut persuadé que David Hume Tavait attrapé comme un chasseur force le gibier. Il ruminait tous ces souvenirs dans sa tête quand il vit Hume pour la dernière fois avant de partir pour^Aooton. Ils venaient de finir de dîner, Thérèse s'était retirée et ils s'étaient assis tous deux en silence au coin du feu.

Pendant le dîner, Thérèse et lui avaient été frappés et gênés de la façon étrange dont leur hôte les avait regardés alternativement, et de « l'expression diabolique » de son regard. Quand les deux amis restèrent seuls, Hume continua à le regarder fixement, Rousseau essaya de lui rendre la pareille, mais il n'y put parvenir, il tremblait sous ce regard et il fut sur le point de défaillir. Ses soupçons en furent fortifiés, mais en levant de nouveau les yeux sur son ami, il se dit que si sa figure avait une expression diabolique, ses traits étaient ceux d'un honnête homme. Il fut pris de remords et se méprisa lui-même, il se jeta au cou de Hume, le regarda dans les yeux et la figure baignée de Jarmes et la voix brisée de sanglots, il s'écria avec passion : « Non, David Hume n'est pas un traître, cela n'est pas possible ; et s'il n'étoit le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir. » Cette scène dut considérablement embarrasser Hume, mais il resta parfaitement calme, rendit poli-

ment, mais froidement, à son hystérique ami « ses caresses », lui frappa plusieurs fois dans le dos en répétant : « Mon cher monsieur ! Quoi donc, mon cher monsieur? » et sans autres commentaires, il alla se coucher \

Rousseau arriva à VVooton avec Thérèse dans la troisième semaine de mars, mais il était de mauvaise humeur et avait un nouveau grief contre Hume. Mr Davenport, désireux de lui éviter la dépense du voyage ou plutôt de la réduire à une somme insignifiante, avait eu la délicatesse de recourir à un innocent stratagème. Il avait retenu une chaise de poste et il fit croire à Rousseau que c'était une voiture publique qui par un heureux hasard se trouvait quitter Londres précisément le jour du départ de Rousseau, le 19 mars; pour rendre son histoire encore plus plausible, il avait même eu soin de faire insérer une annonce dans un journal pour annoncer le départ. Mais d'une façon ou d'une autre les soupçons de Rousseau furent éveillés. Il demanda des explications à Hume et l'accusa d'avoir voulu l'insuller, de connivence avec Mr Davenport. Il lui dit qu'il n'était pas un mendiant et qu'il ne voulait accepter d'aumône

I . Rousseau a donné, à quatre reprises différentes, un récit complet de cette scène absurde, dans une lettre à Mme de Boufflers, dans une autre à Malesherbes, dans une longue lettre à Hume et dans son Récit des particularités de la vie de J.-J . Rousseau. Voir également le Succinct Account de Hume. Dans une lettre au Dr Blair, Hume attribue simplement la conduite de Rousseau à l'ennui que lui avait causé l'incident de la chaise de poste.

de personne, rien n'aurait pu l'offenser plus cruellement que cette offre ^

Peu de temps après son arrivée à Woo ton, il écrivit à Hume deux lettres très aimables, l'appelant « son cher protecteur » et lui exprimant sa gratitude de tout ce qu'il avait fait pour lui^. Mais les doutes qu'il avais eus sur sa sincérité n'étaient pas dissipés et dans une lettre à d'Ivernois, écrite seulement deux jours après sa seconde lettre à Hume, il parle de l'intimité de Hume avec le fils de Tronchin, et ajoute : « Il est très lié encore à Paris avec mes plus dangereux ennemis », il remarque aussi que les journaux avaient cessé de faire son éloge et que ses lettres avaient été interceptées et ouvertes ; il montre, en somme, que tous ses vieux griefs, fondés ou imaginaires, contre Hume, lui trottaient encore dans la tête. Une semaine après son arrivée à Wooton, il écrivit à Mr Davenport pour le prier instamment d'avoir soin que ses lettres ne passent pas par d'autres mains que les siennes ou celles de ses domestiques, il lui demanda de tenir cette lettre secrète en ajoutant « un jour, quand nous nous connaîtrons mieux l'un l'autre, je vous en dirai davantage à ce sujet ^ »

Ce fut alors que se produisit un événement qui envenima les choses. Le 3 avril, la fausse lettre de Frédéric fut publiée à la fois en français et en anglais

Page 1