‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 88 sur 103 · Lettre à Hume, 10 juillet · texte numérisé non relu

Lettre à Hume, 10 juillet

2, Voltaire a nié à plusieurs reprises qu'il en fut l'auteur, mais Decroix, le collaborateur de Condorcet, était persuadé que Voltaire l'avait écrite et Beuchot l'a insérée sans hésitation dans l'édition de ses œuvres. Il est prouvé que si Voltaire n'écrivit pas cette lettre en entier, il en composa du moins une partie, son propre démenti est évidemment sans valeur. Dans une lettre du mois de novembre 1766, il a l'impudence de dire : « Il prétend que je lui ai écrit..., moi qui ne lui ai pas écrit depuis environ neuf ans w, et cela après les Sentiments et les Lettres sur la Nouvelle Héloïse 1

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dans Lloyd's Evening News. Vers la même date (i2 avril), la London Chronicle ipuhlia une traduction d'une lettre très violente de Voltaire à Rousseau, à l'occasion d'une protestation présentée contre l'excommunication de Rousseau par le Conseil de Genève sous prétexte que les partisans de Voltaire et d'Alembert avaient pesé sur la décision du Conseil. Deux articles tendancieux parurent un peu plus tard : dans l'un on attribuait la réception favorable que Rousseau avait reçue à Paris au respect inspiré par Hume et on disait qu'il était le fils d'un musicien, ce qui semble l'avoir fort ennuyé ; dans l'autre on lui reprochait (( d'ouvrir sa porte aux riches et de la fermer aux pauvres » et « d'être froid avec ses amis ».

Il attribua sans hésitation à Hume la paternité de ces articles « diffamatoires » comme il les appelait ^

On voit que si Rousseau avait tort de supposer que Hume était pour quelque chose dans leur publication, il avait parfaitement raison quand il parlait du changement d'attitude de la presse à son égard. Les journaux et les revues, il est à peine besoin de le dire, avaient rempli leurs colonnes de tous ces racontars non pas qu'il existât contre Rousseau, dans la presse, un sentiment d'animosité — en réalité les journalistes comme les politiciens n'aiment ni ne haïssent

I. Hume n'avait pas même lu ces articles, cf. le Succinct Account. Leur auteur était un ami de Gibbon, Dey\-erdun, qui l'avoua plus tard à Hume et lui demanda de faire connaître ce fait au public. — Hume, Private Correspondence, p. 280.

personne — mais parce que Rousseau faisant l'objet de toutes les conversations, cela leur fournissait de la copie.

Pendant ce temps, Hume qui ne se doutait pas de la tempête qui se préparait à Wooton, avait fait de nouvelles démarches au sujet de la pension. Un jour le général Conway lui mit entre les mains une lettre qu'il avait reçue de Rousseau. Cette lettre n'existe plus et nous ne connaissons son contenu que d'après une lettre de Hume à Rousseau, en date du 17 mai, qui a été publiée par Streckeisen Multon, dans laquelle Hume disait à Rousseau combien le général Conway et lui avaient été contrariés de ce qu'il eût refusé la pension. Rousseau ne répondit pas à Hume, mais il écrivit au général Conway. Il était profondément touché, disait-il, des faveurs que Sa Majesté avait daigné lui accorder et des bons offices de Conway. Il ne voulait pas refuser la pension. Loin de rejeter les bienfaits du Roi par vanité, il mettrait sa vanité à s'en parer et le seul regret qu'il avait était de ne pouvoir s'honorer autant lui-même aux yeux du monde qu'à ses propres yeux. Il demandait que l'honneur qu'on voulait lui conférer fût remis à des temps meilleurs et l'on se rendrait compte alors qu'il avait seulement attendu pour le réclamer de pouvoir s'en rendre digne. Il semblait évident, d'après cette lettre, qu'il n'accepterait la pension que si elle était rendue publique. Conway n'était pas disposé à poser de nouveau la question devant le roi, Hume finit pourtant par l'y décider et obtint aussi Tinter-

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vention du duc de Richmond. Il leur était impossible, cependant, d'exposer le roi à l'affront d'un second refus. Hume écrivit donc de nouveau à Rousseau, bien qu'il n'eût pas reçu de réponse à sa précédente lettre, lui exposa ce qu'il avait fait et le pria de dire d'une façon définitive s'il accepterait la pension au cas où elle lui serait ouvertement accordée.

Ce fut alors que la tempête éclata. Huit jours après, arriva la réponse de Rousseau. «Je croyais, disait-il, que mon silence, interprété par votre conscience, en aurait dit assez, mais puisque vous ne voulez pas le comprendre, je parlerai. Je vous connais sans que vous vous en doutiez. » Il ajoutait qu'il lui avait déjà dit que s'il n'était pas le meilleur des hommes, il en était le pire, qu'il ne voulait plus avoir aucun rapport avec lui et qu'il n'accepterait plus rien par son intermédiaire. Il terminait en lui disant adieu pour toujours'.

Hume fut aussi indigné que surpris. Il répondit sur-le-champ, avec une passion et une véhémence peu ordinaires chez lui, pour demander une explication. « Vous me la devez, vous la devez à la vérité, à l'honneur et à la justice et à tout ce que les hommes considèrent comme sacré. Di(es-moi ce qui vous a offensé : dites-moi de quoi je suis accusé. Dites-moi le nom de celui qui m'accuse. » Rousseau lui donna satisfaction. Ce qu'il lui dit a déjà été mentionné. La clé de sa lettre est l'aveu naïf par lequel elle débute :

I, Letters of Eminent Persons, p. 2^1.

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« Je ne sais que ce que je sens. » Locke a remarque que la difTérence entre la manière de raisonner d'un fou et celle d'un imbécile est qu'un imbécile raisonne à faux sur des principes vrais, tandis qu'un fou raisonne justement sur des principes faux. C'est exactement ce que Rousseau fit dans cette circonstance. Son imagination malade lui fournit les données de son raisonnement, mais sa logique est irréprochable et ses conclusions inéluctables.

Nous savons qu'en réalité Hume, loin d'avoir participé à la fabrication de la lettre à Frédéric, n'en eut connaissance qu'après sa publication, que loin d'être l'auteur des articles soi-disant diffamatoires parus dans la presse anglaise, il n'écrivit jamais et n'inspira jamais aucune ligne qui eût pu blesser les sentiments de Rousseau et, encore moins, jeter le discrédit sur lui.

Nous savons qu'il n'était pas de connivence avec les ennemis de Rousseau, qu'il n'avait aucune relation avec Voltaire et le D' Tronchin, et que son intimité avec Walpole et d'Alembert n'avait rien à faire avec Rousseau ; que s'il n'arrêta pas les calomnies qui couraient sur le compte de son ami, c'est que cela ne lui lut pas possible, que s'il n'expliqua pas sa conduite à Rousseau, c'est qu'il ne se doutait pas qu'il eût aucune explication à lui donner.

D'un autre côté, il faut dire, pour être juste envers Rousseau, qu'il n'y a aucune raison de supposer qu'en agissant comme il le fit, il n'était pas de parliaite bonne foi. Il est presque certain qu'il était con-

vaincu de l'exactitude de ce qu'il prétendait et que sa conduite n'était pas dictée par des motifs inavouables. Mme de Boufïlers a dit de lui très justement : « Ne croyez pas qu'il soit capable d'artifice, ni de mensonge, qu'il soit un imposteur ni un scélérat. Sa colère n'est pas fondée, mais elle est réelle. »

Si l'on considère les effets de la conduite qu'il adopta, les torts qu'il eut envers son bienfaiteur et la criminelle ingratitude dont il fit preuve, il est vraiment surprenant de trouver dans son récit tous les signes de la sincérité.

Il n'est pas, à vrai dire, un seul incident qu'il n'interprète pas de travers ou qu'il ne dénature, mais en revanche tous les faits sont exactement racontés dans tous leurs détails : les faits qu'il cite peuvent être imaginaires, mais il semble qu'il dit la vérité. Il n'a jamais recours au mensonge ou à la falsification délibérée. Chaque ligne de sa lettre a l'accent delà sincérité, mais c'est là la terrible sincérité de la monomanie.

Hume savait parfaitement que la lettre de Rousseau était faite pour être publiée et aurait fait le tour de l'Europe en quelques semaines. Son indignation était compréhensible et sa perplexité excusable et sa correspondance de cette époque montre qu'il était à la fois indigné et perplexe. Il écrivit à Rousseau une lettre peu digne, dans laquelle il se plaignit que Rousseau eût dénaturé la « tendre scène » qui s'était passée entre eux la veille de son départ pour Wooton, il expliqua que l'expression soi-disant diabolique

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de son regard venait de l'habitude qu'il avait de regarder fixement devant lui quand il était absorbé, il ajouta que la scène qui avait eu lieu entre eux n'avait eu pour cause que l'incident de la chaise de poste et refusant d'entrer dans d'autres détails, il termina en rappelant à son ami d'autrefois le service qu'il lui avait rendu en essayant de lui faire obtenir une pension et en lui disant adieu pour toujours ^

Cependant dans une lettre au D"" Blair, sa colère se donna libre cours et il parla de son ingrat protégé comme du « plus noir et plus atroce gredin qui fût au monde », ajoutant qu'il était profondément honteux de tout ce qu'il avait jamais écrit en sa faveur.

Pendant plusieurs semaines, Hume et Rousseau soulagèrent leur rancune réciproque en racontant l'affaire à leur façon à leurs amis communs, mais bientôt leur querelle devient publique. Un article à ce sujet parut au début du mois d'août dans la Gazette de Bruxelles et cet article fut copié et amplifié par les journaux anglais et les revues anglaises.

Au début personne ne savait de quel côté se ranger et l'opinion était en suspens. Mais bientôt les partis commencèrent à se former. On ne parlait que de cette querelle aussi bien à Londres qu'à Paris et Hume exagérait à peine en disant que si le roi d'Angleterre avait déclaré la guerre au roi de France, on n'en aurait pas parlé davantage. « La rupture de M. Hume et de Jean- Jacques a fait un bruit terrible ici, » écrivit MmeRic-

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