‹ Voltaire, Montesquieu et Rousseau en AngleterreChapitre 93 sur 103 · I. London Chronicle, décembre · texte numérisé non relu

I. London Chronicle, décembre

vait. Ces lettres disent la même chose après qu'avant l'apparition de la brochure de Hume. La seule ligne de conduite, écrivait Rousseau, qu'il lui fut permis de suivre, était de soumettre son âme à la patience et à la résignation. La ligue qui s'était formée contre lui était trop puissante, trop habile, trop active, elle avait trop d'influence sur le public pour qu'un homme qui n'avait pour lui que la vérité, pût lui résister. Couper les têtes de cette hydre ne servirait qu'à en faire repousser davantage. La réfutation d'une des calomnies de ses ennemis en ferait naître vingt autres encore plus cruelles. Il préférait laisser Hume triompher dans son infamie et publier à l'étranger tous les écrits diff'amatoires qu'il lui plaisait, a II a, ajoutaitil, rempli l'Angleterre, la France, les journaux de clameurs auxquelles je ne puis répondre et de calomnies que je croirais indigne de moi de relever. » Sa seule consolation était de voir que Hume avait été enfin démasqué et que ce qui avait été longtemps caché dans l'obscurité avait été mis en pleine lumière. Quand V Account de Hume et la réponse qu'un anonyme y fit de Paris, dans le Précis pour M. Jean-Jacques Rousseau lui furent envoyés, il montra la plus grande indifférence.

« J'admire, écrivit-iP, le courage de l'auteur de cet ouvrage et surtout qu'on l'ait laissé circuler à Londres. Pour le reste, on peut faire et dire ce que l'on

I. Lettre à M. Laliaud, i5 novembre 1766. Œuvres complètes, vol. VIII, p. 15-; en ce qui concerne les autres détails, consulter passim sa correspondance du milieu de cette année.

veut en ma faveur : pour moi, je n'ai rien à dire à M. Hume, si ce n'est que je le trouve trop insultant pour un honnête homme, et trop passionné pour un philosophe. »

A Wooton il pouvait jouir à son gré delà solitude qu'il aimait tant. Comme ni lui ni Thérèse ne pouvaient parler ni comprendre un seul mot d'anglais, ils ne pouvaient communiquer que par signes avec le concierge et les domestiques et c'était Thérèse qui s'en chargeait le plus souvent : cela, dit Rousseau — bien ingratement car il reconnaît d'abord qu'ils étaient attentifs à ses désirs au point d'en être presque agaçants — lui causait le plus grand plaisir. « Si je pouvais apprendre l'anglais, disait-il, je parlerais seulement français, surtout si j'avais la satisfaction de savoir qu'ils n'en comprendraient pas un mot. » Ce système avait cependant des inconvénients et un différend qui s'éleva entre Thérèse et le vieux concierge au sujet d'une bouilloire et de cendres répandues aurait pu avoir des conséquences sérieuses.

Quelque temps après son arrivée, le pasteur de l'endroit vint le voir, mais comme il voulait parler français, tandis que le pasteur voulait parler anglais, leur entrevue se termina sans qu'ils eussent à peine échangé un mot. Lors d'une seconde visite, ils se comprirent mieux, et le révérend le prit, semble-t-il, en grande affection. Sa seule distraction consistait à herboriser et à faire des promenades solitaires dans les bois et parmi les rocs. « J'ai repris, écrit-il, mesp romenades solitaires, mais au lieu d'y rêver j'herborise,

c'est une distraction dontje sens le besoin \ » Pourtant il n'était pas heureux, ses nuits, disait-il, étaient pénibles ; il ne pouvait dormir, son corps souffrait encore davantage que son âme, et il était hanté de réflexions mélancoliques.

Au mois d'avril, lord Strafford l'invita à sa maison de campagne, dans le Yorkshire, mais il lui répondit que quinze milles étaient une trop longue distance pour qu'un homme qui approchait comme lui de la soixantaine puisse la faire à pied et qu'il n'aimait pas à aller en voiture. Un peu plus tard, il devint, sinon plus satisfait de son sort, du moins plus sociable. Il fit la connaissance de M. Bernard Granville, qui avait une belle maison de campagne à Calwich, à quelques milles de Wooton, et ils entretinrent par la suite de très agréables relations. Rousseau passa plusieurs jours à Calwich où il fut présenté à la duchesse de Portland; celle-ci l'accompagna dans une excursion botanique sur le « Peak » et il lui écrivit plus tard une lettre remarquable sur les charmes de la botanique".

Il fut aussi présenté à la belle Miss Dewes qui voulut à toute force le soigner. Mrs Delany, sœur de Mr Granville fut très alarmée de voir l'impression favorable que faisait Rousseau sur son entourage, surtout lorsqu'elle eut appris que lady Kildare, sœur du duc de Richmond, avait déclaré « qu'elle offrirait à Rousseau une élégante retraite s'il consentait à faire

1. r^ettre à M. de Malesherbes. Correspondance. Œuvres con>pietés, vol. VIII, p. loi.

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